IO INTRODUCTION
tage ; et celui-là a peut-être fait sur la voix humaine l'observation la plus profonde et la plus mélancolique à la fois, qui a dit que c'est, de tous nos organes, le plus sympathique pendant la vie et dont on conserve le moins mémoire après la mort. La couleur fixe le visage L'odorat se souvient du parfum. Les mains n'oublient pas le clavier de l'univers entier que Dieu a posé devant elles. Les yeux clos ont plus d'images devant eux, que les yeux grands ouverts. Il n'y a que le son, qui, après avoir frappé le plus inénarrablement l'oreille humaine, échappe le plus vite ; du soir au lendemain, elle ne le retient plus, pareil à l'eau qui fuit, au vent qui passe, à l'ombre qui se dessine et qui n'est déjà plus... Du moins, l'air de la psalmodie ou de l'hymne, qui s'est perdu, a laissé des paroles qui restent; et celles des psaumes hébraïques, par la nature même de leur composition parallélique, pouvaient fixer la tradition orale des siècles postérieurs bien plus facilement que celles des hymnes grecs dont la versification inégale exigeait de ses aides une musique plus spéciale à chanter et plus difficile à retenir. Sans doute, les Grecs usèrent de la mélopée pour leurs poèmes religieux à vers égaux ; et les premiers chrétiens qui la leur empruntèrent, pour les plus solennels de leurs psaumes, eurent bien garde de perdre dans les ruines du Parthénon les airs sacrés qui conduisirent les triomphes des Miltiade et des Epaminondas vainqueurs. Les chrétiens des Catacombes furent donc Grecs par exception, et Hébraïques par naturelle hérédité. C'est même cet éclectisme dans leur art musical, qui prouve leur supériorité dans toutes les autres branches de la science humaine appelée à se développera travers les âges jusqu'à l'idéal même, dans ces âmes élites d'artistes et de saints. La qualité mai-
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tresse des Romains, vainqueurs du monde, fut de s'assimiler à leurs conquêtes et de savoir contracter jusqu'aux coutumes de leurs vaincus :
Non mihi res, sed me rébus subjicere conor,
dit Horace. Et c'est pourquoi la première ville des chrétiens appelés, à leur tour, à la conquête du monde, fut Rome, où la chaire du premier pape fut tirée d'une chaire curule et ornée des Douze Travaux d'Hercule qu'on peut y voir incrustés en ivoire, encore de nos jours; et c'est pourquoi aussi le premier apôtre qui y parla en maître, proclama qu'il était « un citoyen romain ». Depuis dix-neuf siècles l'Eglise romaine et catholique se rappelle et sait faire valoir cette parole de saint Paul. Mais au prix de quels sacrifices, et à la condition de quels efforts ? ceux-là le savent, qui n'ont pas oublié l'amalgame cosmopolite et disparate qui se présenta d'abord dans le creuset en fusion où l'Eglise se proposait de fondre une société nouvelle et une humanité différente de l'ancienne. On avait été faux, cruel, impudique, voleur, vieil homme ; on allait devenir vrai, tendre, pur, honnête, homme nouveau. Or, une seule vertu pouvait s'ériger en institutrice des vices complexes de l'ancien monde : la simplicité. Elle fut la grande organisatrice chrétienne du grand désorganisme païen, et l'Eglise l'employa dans son art, comme dans sa morale, en musique comme en tout le reste. La lyre d'Apollon n'avait encore apaisé que des ours, et la voix de Circé était parvenue seulement à transformer des hommes en animaux sauvages. L'esthétique chrétienne, appelée à recevoir l'héritage musical de laGrèce, se garda d'oublier l'expérience faite et tourna ses préférences vers les hauteurs d'Ebron où le kinnor de Debborah préparait
des bras forts et de mâles vertus à la patrie, vers les sommets de Sion d'où le Prophète-Roi découvrait les grandeurs de la terre et les splendeurs du ciel. Mais encore cette musique judéo-christianique devait-elle être simple, comme ces âmes ne'es d'hier qu'elle devait faire chanter. On prit donc à Jérusalem l'inspiration sommaire de ses prophètes, et l'on improvisa sur ce fond acquis les airs naïfs qui convenaient à ces rudimentaires et pieux néophytes, dans le nombre populaire desquels la race patricienne des Pudens, des Pompania Graecina, des Corneille, des Caecilia, était mêlée et confondue comme des lys parmi des lys, grâce au principe mystérieusement égalitaire de cette religion qui, de tout cet ensemble de grands et de petits du monde, ne ferait plus que le cœtus christianus, l'assemblée des chrétiens, l'église en un mot.
On fut donc simple dans le chant, comme on fut simple dans les mœursque celui-ci exprimerait. Le plus faible y fut le moins oublié, et ce fut l'enfant qui eut, avec Clément d'Alexandrie pour poète, les honneurs de la première des hymnes introduites, à côté des psaumes, dans l'antiphonaire qu'elles ne tardèrent pas à surcharger de leurs trésors :
Frœnum pullorum indocilium,
Penna volucrum non errantium,
Verusclavus infantium
Pastor agnorum regalium,
Tuos simplices
Pueros congrega,
Ad sancte laudandum
Syncere canendum
Ore innoxio
Christum, puerorum ducem.
Mais, à ces paroles rhythmiques et trop savantes
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encore, le peuple naïf des Catacombes pre'fe'ra longtemps les proses de la Bible ou des Évangiles, et il leur appliqua une musique aussi pédestre que la phrase interprétée par elle. On prenait cette phrase dans les prophètes ou dans les apôtres indifféremment, et on lui donnait pour compagnons de route, sans rhythme ni mesure, ces voyageurs harmonieux des temps passés. La raison musicale de ces interprétations était plus noble encore; on voulait ainsi fixer les sentences antiques, comme par des clous d'or, à la mémoire des générations postérieures, qui les retiendraient mieux avec des notes qu'avec des mots seulement. Mais ces notes devaient être une prière plutôt qu'un chant, un clavier monocorde qui soulignerait et détacherait encore plus distinctement les paroles chantées, et non une trame polyphonique dont les cent voix disparates auraient étouffé l'unissonante monodie. Elles devaient encore être aussi profondes et solennelles que le comportait une antiquité si auguste et une révélation si divine. Qu'eût fait un art compliqué, essoufflé, impuissant, sur ces blocs détachés des montagnes d'Haran où le berceau d'Abraham avait été suspendu, ou de celles de l'Horeb qui avaient vu la gloire de Moïse ? Pour exprimer ces grandes voix de la tradition qui remontait des siècles innombrables et d'accablantes majestés, et pour traduire encore la prière des générations nouvelles qui voulaient rendre hommage au Créateur, la simplicité seule convenait. Les artistes des Catacombes eurent la supérieure intelligence d'ainsi comprendre la musique sacré qu'ils créèrent ; et le plainchant naquit de leur impersonnalité, entre le Parthénon d'Athènes et la Sion de Jérusalem, comme entre deux montagnes on peut voir sourdre un fleuve, pur de-
puis sa source, et dont les eaux, plus puissantes à mesure qu'elles se développeront, sont réservées à promenerleur nappe gigantesque à travers l'infinité des campagnes qui s'en abreuveront et des âges qui les verront passer : ce fleuve antique de sereine et profonde harmonie, fait des millions de larmes dont la souffrante humanité le composa et des millions d'alléluiasque cette même humanité, en marche vers son Dieu, chante à la gloire de Celui qui la console d'être à la fois, sur cette terre, si misérable et si belle.
Ainsi l'Eglise des Catacombes, à la genèse même de son histoire, avait inventé son propre art musical, moitié par inspiration homogène et personnelle de ses premiers artistes chrétiens, moitié par hétérogène influence des milieux hébraïques et hellènes d'où elle était sortie et dont le conglomérat disparate ne servirait qu'à décider plus catégoriquement encore sa propre idiosyncrasie. Primitive et naïve, elle commença par appliquer la psalmodie juive, monocorde et prosaïquement rhythmique, aux centons traduits de la Bible et chantés sur un mouvement libre que sa musa pedestris exécuta, sans préoccupation d'aucune mesure prosodique. Plus initiée à l'art du chant, elle appliqua le mètre grec à ses paroles et, accouplant le rhythme de la musique au rhythme de la versification, fit naître l'hymne après le psaume. Ce fut le perfectionnement de son art, c'en fut aussi la décadence ; et ce double courant qui menaçait de diviser ce beau fleuve, dès son point de départ de la Judée populaire et simpliste et de la Grèce aristocrate et complexe, il convient d'en observer simultanément ici la double tendance. La première et la plus originale suivra la rive droite ; ses eaux pures, descendues des plateaux hébraïques, traverseront Rome et la vieille Europe des barbares, pour arriver sans mélange jusqu'à notre présent siècle
qui les recueille et qui retrouve sur leur miroir intact l'image même de ses pères, aux temps apostoliques : c'est le plain-chant, le canto-fermo proprement dit. La deuxième et la plusabâtardie prendra parla rive gaucheetcherchera pour ses eaux contournées et fuyantes, ces méandres que la terre hellénique aima tant; elles y trouveront plus d'art païen à fioriturer que d'idéal religieux à féconder . parmi les tasd'alluvions boueuses qu'elles entraîneront après elles : c'est la polyphonie, le chant palestinien transporté dans la plébéienne Eglise du Christ par les aristocrates païens du Parthénon. Quel courant prévaudra et entraînera rautre?Il importe de suivre, à travers les âges, cette double tendance de Fart musical chrétien. Aux Catacombes et jusqu'au siècle où Grégoire-le- Grand apparut, on ne s'aperçut guère de cette division fatale qui menaçait l'Eglise. Celle-ci chanta, à son berceau, avec cette bonne naïveté de la nourrice qui ne peut pas rêver malheur pour son enfant. Il n'y eut pas de cantilènes assez pures qu'elle ne demandât à ses artistes, pour endormir dans ses douleurs naissantes ce faible rejeton de tant de misères humaines à qui ses frères en présageaient de plus grandes encore.. Ce fut l'heure où fleurirent, autour de la crèche typique, les plus délicieux motifs que les siècles postérieurs n'ont cessé de chanter, encore qu'ils ne puissent attribuer à une date exacte ni à une signature particulière tant de chefs-d'œuvre. Ils n'en sont demeurés que plus beaux, ayant pour date celle où un Dieu visita cette terre et où ses musiciens furent ses anges mêmes :
Quid est quod arctum circulum Sol jam recurrens deserit i Christusne terris nascitur Qui lucis auget tramitem ?
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Après l'enfant, on glorifia la femme. Il faut en demander pardon à Dieu, mais on doit constater que son divin Fils compte moins que sa sainte Mère dans le nombre infini des proses, des séquences, des hymnes, des répons de tout genre dont les Antiphonaires et les Missels sont remplis ; et s'il fallait donner une signature authentique au Regina cœli qui en vient, avec air et paroles, on pourrait la demander au groupe des artistes'qui entourèrent l'apôtre Luc et qui composaient de la musique, tandis que le portraitiste de la mère de Jésus faisait de la peinture... La Sainte Vierge ne fut pas seule comprise dans cet honneur de chevaliers servants que ces primitifs simples et délicats dédièrent plus amoureusement et plus pieusement à la femme qu'à toute autre créature ici-bas. Toutes les saintes, vierges ou mères comme Agnès et Praxède, gracieuses enfants comme Blandine et Plautilla, matrones vénérables comme Lucine et Perpétue, les jeunes et les vieilles, celles qui confessèrent leur Epoux mystique sans mourir et celles qui ajoutèrent au témoignage de l'amour celui du martyre, cette couronne immense de lys immaculés et de roses sanglantes qui compose le cycle glorieux de l'almanach catholique sans que les plus belles (les plus oubliées) aient pu y trouver place,
— tant le mystère du voile seyait à ces beaux fronts que le bourreau ne découvrit presque jamais tout entiers,
— chacune eut son poète, et son musicien la chanta, qui sur sa lyre, qui dans son cœur. On écrivit des séquences entières sur Pomponia Graecina, hospitalière même envers les morts. Sa fille Blandilla fit le sujet de tout un évangile apocryphe, pour avoir prêté à saint Paul le mouchoir qui essuya ses larmes, au passage du martyr, et dont l'apôtre banda ses yeux pour ne pas voir