DU RHYTHME
§ I. — Ses caractères généraux dans V exécution du Chant Grégorien.
D. De l'exposé tait, le mécanisme delà mélodie ou modulation. que concluez-vous relativement au rhythme du Chant grégorien ?
R. Je conclus que les éléments premiers du rhythme du discours, les accents et les pauses, doivent se retrouver avec toutes leurs relations d'intensité et de durée dans le rhythme du Chant grégorien.
D. Ainsi constitué, ce rhythme n'a-t-il pas un nom générique ?
R. Il est appelé indifféremment rhythme prosaïque, rhythme grammatical, rhythme oratoire.
D. Expliquez cette qualification.
R. C'est au phrasé de la prose et aux procédés des
grammairiens et des orateurs que le chantre fait appel pour Y exécution rhythmique du texte mélodique.
D. Expliquez quels sont ces procédés.
R. Au même titre que les lois de la logique ne permettent pas à l'orateur d'émettre de suite plus de trois accents, et au grammairien de placer plus d'un accent par mot ou de remonter pour cela plus haut que Vantépénultième du mot ; le chantre ne devra pas unir ensemble plus de trois mots accentués, émettre plus d'w/î accent par mot ou plusieurs dans le même mot.
D. Voilà pour V accent ; mais pour les pauses ?
R. Au même titre que c'est une lecture intelligente qui produit le jeu harmonieux des fortes et des faibles dans V accentuation, un chant bien rhythmé par la tenue de la dernière note, marquant les pauses, produira une agréable alternance de repos et de suspensions de la voix.
En résumé, le rhythmé du Chant grégorien tiendra compte, pour les combinaisons variées des accents et des pauses, des procédés analogues employés par l'orateur , et le nombre produit dans le discours, dit Gicéron, d'une façon non recherchée mais naturelle, sera produit d'une façon équivalente dans un chant bien rhythmé. C'est d'ailleurs ce que saint Odon nous dit, en d'autres termes :
« Le mode différent suivant lequel le chant est uni ou divisé produit avec les mêmes notes une mélodie toute différente.
« Mélodie médiocre et embarrassée, si les divisions sont faites sans goût et sans souci de la proportion, mélodiefacileet agréable, si les divisions sont, aucontraire, bien proportionnées. » (Script, t. i, p. 277.)
D. Le rhythmé du Chant grégorien n'est donc
pas plus arbitraire que le rhythme du discours ?
R. Assurément, comme lui, il est libre, il n'est pas captif dans la mesure : c'est là le premier caractère du rhythme en général.
D. Le second caractère du rhythme dans l'exécution du Chant grégorien, quel est-il ?
R. Dom Pothier dit qu'il n'est pas « indéterminé ».
D. Gomment est-il déterminé ?
R. Il est déterminé d'abord par les paroles, puis, en dehors des paroles, par les groupes neumatiques, qui sont alors comme les mots de la phrase mélodique.
D. Mais comment tenir compte du texte, lorsque la mélodie se trouve ornée de groupes neumatiques ?
R. « Si, à cause de l'étendue que prend parfois la mélodie, il devient nécessaire de s'arrêter plus souvent que ne l'exigeraient la construction et le sens du texte, il reste toujours vrai de dire qu'entre la syllabe qui finit un membre de phrase et celle qui commence le membre suivant il faut une division, et une division plus marquée qu'elle ne le serait entre deux mots intimement unis par lesens, etc. »(D. Pothier, Mél. grég.,page 147.)
En un mot, le rôle du chant est d'ajouter au sens du texte, de le féconder (1), dit saint Bernard.
D. Est-ce que les différentes /ormes sous lesquelles se présentent les mélodies liturgiques, n'aident pas à déterminer leur rhythme ?
R. a II en est ainsi, et nous allons examiner brièvement dans un second paragraphe les caractères spéciaux que présentent au point de vue du rhythme, soit la forme psalmodique, soit la forme antiphonique de ces mélodies. Ainsi nous aurons, je crois, la compré-
(1) Cantus sensum litterae non evacuet sed tecundet.
hension complète du rhythme dans V exécution du chant grégorien, car ce rhythme doit « embrasser les nécessités du rhythme en général, sans compromettre les exigences spéciales du texte liturgique. » (D. Pothier. Virga dans les ne urnes. )
§ II. — Du rhythme considéré dans la forme psalmodique et antiphonique.
L'analyse intrinsèque des pièces de chant grégorien à structure psalmodique faite au vol. m de la Paléographie musicale, démontre que dans ses lignes principales, intonation, récitation, cadences, cette construction repose sur l'observation de V accent ionique latin et du cursus, rhythme -prosaïque.
L 'accent qui lend à élever certaines syllabes au-dessus de la corde de récitation, tout en maintenant Y unité du mot, du membre de phrase et de la phrase par Yunion de leurs éléments ;
Lzspauses qui, au contraire, se masquent en laissant tomber la voix sur la fin des mots, des membres de phrases et des phrases, et qui opèrent ainsi les divisions nécessaires au rhythme : tels sont les deux laits qui servent de bases à cette démonstration.
Il suffira de relever dans notre Essai pédagogique quelques-unes des applications faites dans la Paléographie, pour montrer en action par les combinaisons d'accents et de pauses, le mouvement du rhythme sur la pause dans la forme psalmodique.
D. Qu'est-ce que la psalmodie en général ?
R. La psalmodie peut se définir « un assujettissement des libres allures de la parole aux principes plus déterminés de la musique ». (Paléog. 11, pag. io3.) Il
n'y a pas jusqu'à « V accent moyen » marquant, au témoignage des anciens, « le passage de l'aigu au grave et du grave à l'aigu », qui ne reçoive ici le rôle spécial d'indiquer les cadences à un ou deux accents qui partagent la phrase mélodique enmédiantes et finales.
D. Les cadences sont donc bien importantes dans la psalmodie ?
R. Oui, c'est surtout par elles que le rhythme se démontre. Apparet numerus in clausulis, dit Quintilien. [Inst. orat. ix, 4.)
D. Quelle est la règle spéciale à suivre dans les mouvements psalmodiques pour donner à notre esprit le sentiment esthétique du rhythme ?
R. Dans la psalmodie qui est l'intermédiaire entre le langage parlé et le langage chanté, il faut, sous peine de disloquer la mélodie, d'arrêter sa marche et par là même de ne pas rendre le sens du texte et de la mélodie, que « les notes d'introduction soient étroitement unies à celles destinées à marquer les cadences à un accent ou à deux accents ». (Paléog. music.)
D. Ceci veut dire ?
R. Que les notes formant le type fixe qui sert de modèle ne doivent être « ni doublées, ni séparées par des survenantes ». Ces types, dans les huit modes, exigent, après le circuit de V accent moyen soit en haut, soit en bas, un nombre fixe des notes, pour les clausules médiantes et finales.
D. Ne pourriez-vous pas le montrerparun exemple?
R. Il suffit de faire constater au lecteur la même symétrie de modulation et de cadence qui apparaît dans tous les modes, en appliquant sous chacune des quatre dernières notes, chacune des syllabes du type choisi : corde meo.
in toto corde me- o
corde me- o
4îz!:
7 ta
D. Est-ce que ces relations entre le texte et la mélodie ne souffrent pas quelques exceptions ?
R. Il est nécessaire qu'il y en ait à cause de la variabilité du texte qui ne peut toujours aller du même pas avec un type mélodique fixe, Les psalmistes ont trouvé moyen de respecter ^accentuation et le rhythme quand même. Qu'on en juge par l'exemple suivant où Yarsis, le temps fort du mouvement rhythmique tombe sur une pénultième brève.
1er Mode S „ , a~7~ Formule ordinaire
Benedixisti Domine
rormule 5 , , , -~T~ avec pénultième brève
Bonum est confi-
ter-
ram
tû-
té-
ri
Domi-
am
ÎE
no
« Observateur scrupuleux des. lois du rhythme et de l'accentuation, le compositeur fait procéder la clivis d'une note destinée à porter V effort de V accent tonique. L'éclat de cette note jette dans la pénombre la pénultième faible, qui, sous la dépendance de l'accent, glisse légère sur la clivis : c'est ainsi que, par une heureuse transaction, texte et rhythme sont respectés. » (Paléog. t. m, p. 24.)
D. Mais, direz-vous, encore une petite objection. Est-ce que le rhythme psalmodique n'est pas rompu, lorsque dans les Traits, Graduels, Répons, la simplicité des intonations et des teneurs unissoniques fait place à des accroissements neumatiques ?
R. Pourvu que V intégrité du mot soit conservée, répondrons-nous, la dilatation musicale produite par les jubilus en dehors des finales n'entraîne pas des conséquences fâcheuses quant au rhythme ; toutefois a il est vrai de dire queïaccent se rapproche d'autant plus de la fonction qu'il remplit dans le discours, qu'il est plus alerte et plus dégagé de notes » (p. 3o, t. ni, Paléog ).
20 Du rhythme dans la forme antiphonique. « Le chant n'est pas pour l'Epouse du Christ, l'Eglise, un ornement conventionnel. » (D. Schmitt, p. 18. Proposition sur le Chant grégorien.) De là, pour présider à la structure de sa mélodie, et au mouvement de son rhythme, l'action, expression spontanée de l'idée, engendre et groupe les sons.
De plus,« léchant ne pouvait être restreint à quelques « parties complètement distinctes du culte ; il devait « s'appliquer au fond même de la liturgie, et être « ainsi un chant récitatif pouvant, comme sans transe sition et comme sans aucune brusquerie, alterner
« avec la simple psalmodie ou les lectures faites d'un « ton soutenu. — Tout ce qui entoure les origines de « l'Eglise nous montre le rhythme oratoire comme le « rhythme populaire que l'Eglise n'avait qu'à sanctifier « pour en faire ce qu'il est encore, un tout harmonieux « avec l'ensemble du texte liturgique. » (Ibid.)
D. Cette citation n'est-elle pas destinée à prouver que la forme antiphonique qui compose, avec la forme psalmodique, l'ordre de l'office divin, est régie comme elle par le rhythme du discours ?
R. C'est cela.
D. Comment le démontrerez-vous ?
R. De deux manières : soit par l'analyse intrinsèque de certaines antiennes dont la structure antiphonique présente un type déterminé comme la structure psalmodique, soit par la constatation d'un fait analysé par D. Pothier, en deux brochures consécutives.
D. Lequel?
R. (f La vérité est que le chant grégorien est un répertoire précis d'antiennes, etc., composées d'une «suite de notes déterminées, que nous trouvons entières et régulièrement groupées dans les manuscrits de nos bibliothèques. » (D. Pothier. Tradition sur la notalion, 1882. Chant de V Eglise de Lyon, 1 88 1 .)
D. Que devra donc faire le chantre ?
R. Il lui faudra adapter au texte dans un rhythme bien proportionné, dans un phrasé bien homogène, les groupes de notes qui le distinguent, et pour cela les maintenir à leur place.
D. Vous voulez parler des règles de position ?
R. Oui : grâce à elles, les notes longues et brèves, fortes et faibles, viendront chacune à leur tour dans la phrase grégorienne pour produire le rhythme voulu.
D. Il me semble qu'un pareil principe est bien élastique, si j'en juge a priori ?
R. Il me paraît, au contraire, très raisonnable et très naturel, du moment qu'il est admis que le rhythme de la mélodie est celui du texte qui lui sert de soutien.
A quoi bon, en effet, représenter dans la notation des effets qui naissent spontanément de V observation des lois d'une bonne lecture, je veux dire les ictus simples et les moras vocis. expriment la force et la durée des sons ? D'ailleurs, nous le montrerons dans le paragraphe IIIe.
§ III. — Mouvement du rhythme.
D. Je crois que les Mélodies grégoriennes sont « le fruit d'un art qui n1a rien de conventionnel » et que le rhythme du texte liturgique seul, ou en combinaison avec les syllables musicales, neumes et distinctions, est obtenu par des règles qui ne sont pas artificielles, mais naturelles.
Mais le mouvement syllabique du rhythme, comment se transforme-t-il ?
R. Cette transformation s'opère dans le récitatif psalmodique à style orné qui est employé à Ylntroït et à la Communion de la Messe.
D'après l'exemple que j'emprunte au livre de D. Pothier, il est facile de constater la similitude qui existe entre les deux styles simple et orné, -en effet, et comment Yhomogénéité du mouvement rhythmique tient compte de la règle de modulation qui veut que dans un groupe de notes « une seule note réponde à la résonnance de plusieurs sons ». La même expérience se vérifie aux Credo I et H du Liber Gradualis.
£er
Mode
E-ructâ-vit
cor
me- um verbum
bonum
1er
Mode
E-rudâ-vit
cor
me- um verbum
bo-num ■ ■
Mode
E-ru&â-vit
cor
me- um verbum an S B
bonum
Mode
E-ru&â-vit cor me- um verbum bonum
D. Dans les chants à forme antiphonique, il me semble que cette similitude entre les textes doit être plus difficile à constater, et par là même le mouvement du rhythme plus difficile à obtenir.
R. J'en conviens, les combinaisons des récitatifs à forme psal nodique sont plus étudiées et plus nuancées; mais, sur la foi des éditeurs de la Paléographie musicale, nous savons d'ores et déjà que le mouvement à forme psalmodique conduit « avec facilité et sans brusquerie » au mouvement à forme antiphonique. D'ailleurs vous en jugerez par l'exemple publié au n° 6 de la irc année de la Revue du Chant grégorien.
D. Dans cet exemple, que remarquez-vous au sujet du mouvement rhythmique ?
R. Dans les deux Introits, la mélodie répond « aux incises » du texte, et, par conséquent, « la voix s' étant
pliéedès V abord aux coupures rhythmiques, suit librement cette allure dans toute la suite du morceau. »
D. En général, dans les chants à forme antiphonique, pour obtenir le mouvement rhythmique qui convient, que faut-il faire?
R. Il faut rechercher Vanalogie qui existe entre les textes, et expérimenter ensuite comment la mélodie n'en est que le revêtement. C'est là ce que Dom Pothier a montré avec succès dans son livre des Mélodies grégoriennes pour les antiennes syllabiques des huit modes (Mél. Grég., p. 186-187), et ce Qul se retrouve en maints endroits de TAntiphonaire, v. g. l'ancienne Gaudent in cœlis (Antiph.mon., p. 3i).
D. Au point de vue du mouvement rhythmique, que faut-il remarquer ?
R. Ces antiennes « ressemblent aux mètres » par leur division régulière en membres à peu près égaux, et aussi par les suspensions et pauses proportionnées à la fin de chaque division, car les trois rapports de toute proportion mélodique sont : le nombre des sons, la longueur des pauses et le dessin mélodique.
D. Mais lorsque la forme antiphonique prend une, grande extension mélodique?
R. « Les neumes répondent aux neumes », dit Gui d'Arezzo. Ils dessinent alors « des mouvements semblables ou contraires ; il y aura des progressions ascendantes ou descendantes, des répétitions, des antécédents, des conséquents». Le R. P. Lhoumeau le montre par des exemples à la page 98 de son livre « Sur leRhytfime , Exécution du Chant grégorien » .
D. Qu'avez-vous à ajouter ?
R. Rappelons-nous que le mouvement à imprimer dans l'exécution du Chant grégorien doit être « un
mouvement large, plein d'aisance et d'élasticité », dit Dom Pothier, et qu'il faut avoir égard surtout t à la partie reposée » qui est la partie ombrée, si je puis ainsi dire, du morceau de chant : Apparet numerus in clausulis, avons-nous dit, d'après Quintilien.
Voici d'ailleurs l'exemple cité par Dom Pothier; il servira de conclusion à ce petit travail :
ia
Justus Dômi-nus & justi- ti- am di- lé-xi-
bfcd^es*
i- i-i- it ; asqui-tâ-tem
dit
fcïs**?*
sV-f.
vu-
ltu-
us