Q2 INTRODUCTION
d'Egypte et dans les secrets mêmes des hiéroglyptiques d'Eleusis. Voici cette nomenclature où lexixe siècle aura garde de n'aller pointchercher, avec des hommes si modestes et de si considérables travaux, la part la plus pureencore que la plus méconnue de sa gloire.
1808. M. Fétis, dans un mémoire lu à l'Institut, donne ses idées sur les neumes. (Voir Revue de Danjou, irc année 1845, page 272.)
1 833. M. Paulin Blanc, bibliothécaire de Montpellier, découvre dans un manuscrit de cette ville une prose sur la fin du monde, notée en neumes. {Galette musicale, i833,n.i8.) Cette découverte est signalée par M. d'Ortïques.
i836. M. Fétis, dans le résumé philosophique placé en tête de la Biographie universelle des Musiciens, explique à sa manière la nature des neames et leurs espèces diverses.
1844. M. Fétis, dans des articles de la Galette musicale de Paris (n»s 22-25-26), recherche la notation musicale dont se serait servi saint Grégoire pour noter son Antiphonaire.
1845. Article de M. Fétis dans la Revue de Danjou (page 265) sur l'étude qu'il a faite des neumes, et sur les résultats qu'il pense avoir obtenus.
1847. M. Danjou découvre à Montpellier les chants de la messe notés en neumes et en lettres, dans un manuscrit venu de la bibliothèque de Troyes. (Voir Revue de la Musique, 3e année, p. 385.)
1849. Le P. Lambillotte fait prendre à Saint-Gall copie d'un Antiphonaire noté en neumes, comprenant les Graduels, les Traits et les Alleliria de la messe. (Notice historique, § vt, placé en tète du fac-similé du ms. de S. Gall.)
1849. Théodore Nisard (Théophile Normand, de son vrai nom) publie, dans la Revue archéologique, des études sur les anciennes notations musicales de l'Europe (p. 709).
1849. Ees archevêques de Reims et de Cambrai établissent une Commission pour la restauration du plain-chant, et mettent à sa tête M. Tesson, des Missions Etrangères^
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1 85 i . Le P. Lambillotte publie, en fac-similé lithographique, sa copie du manuscrit de Saint-Gall. Il donne à la fin la Clef des Mélodies grégoriennes et de lu notation antique.
i85i. Première édition du Graduel et de l'Antiphonaire rémo-cambrésien ; celui-ci , d'après un manuscrit du xni« siècle de la Bibliothèque Nationale ; celui-là, d'après le manuscrit bilingue de Montpellier.
i852. Mémoire sur l'édition du chant rémo-cambrésien. (Paris, Lecoffre.)
i852. M. de Coussemaker, dans son Histoire de Vharmonie au Moyen-Age, donne, le premier avec Dom Schubiger, la véritable nature et l'origine vraie de l'écriture neumatique, qu'il fait dériver des accents grammaticaux. (Paris, Didron.)
1 8 55. Le P. Dufour publie l'ouvrage posthume du P. Lambillotte: Esthétique du Plain-chant. (Paris, Leclerc.)
1859. Dans sa Méthode raisonnée du Plain-chant, M. Gontier, alors curé de Ghangé-les-Le-Mans, explique, le premier, la vraie nature durhythme grégorien qui est celui de la prose et de la déclamation. (Le Mans, Monnoyer.)
1859. L'abbé Raillard publie son Explication des N eûmes. Il en explique la forme, comme l'avait fait avant lui le P. Lambillotte, mais se trompe, aussi bien que lui, quoique différemment, sur la valeur rhythmique de ces signes musicaux. (Paris, Repos.)
1860. M. Gontier publie une nouvelle brochure : Le Plain-Chant, son exécution. (Palmé et Monnoyer.)
1864. Les Bénédictins de Solesmes font imprimer chez Vatar à Rennes un Directorium Chori, à leur usage, avec de nouveaux types, gravés sur leur dessin et plus tard perfectionnés et complétés par eux. M. de Coussemaker s'en est servi pour ses Scriptores.
i865. Dom Bénédict Sauter, bénédictin de Beuron, qui avait fait son noviciat à Solesmes, expose les principes d'exécution du chant d'après la méthode de Solesmes dans
un opuscule allemand, Choral und Liturgie, publié à Schaffouse, chez Hurter, traduit en français par l'abbé Wolter.
1868- 1870. Dom Pothier, appliquant la méthode de confrontation que le P. Lambillotte — d'après Dom Guéranger — déclare la meilleure, note les chants de la Messe dans des cahiers qui ont ensuite servi à l'impression du Liber Gradualis.
1880. Dom Pothier publie les Mélodies Grégoriennes. (Tournay, Desclée-Lefebvre et Cio.)
1882. Mémoire explicatif sur « les chants de l'Eglise dans leur forme primitive », par l'abbé Raillard. (Arras, Revue de l'Art chrétien.)
i883. Publication du Liber Gradualis, première édition, chez Desclée, à Tournai.
1889. Publication de la Paléographie Musicale par les Bénédictins de Solesmes.
1891. Impression faite à Solesmes du Liber Antiphonarius (Offices du jour).
1894. Préparation du Liber Responsalis (Offices de la nuit) à l'imprimerie de la même abbaye.
Entre tous ces pionniers vainqueurs des neumes, la gloire de César est assez grande pour ne rien emprunter à Pompée. A chacun donc sa part, et que l'on nous permette d'ajouter au tableau ci-dessous la mention suivante :
M. Fétis ouvre la voie, mais il écrit incomplètement les neumes, les classe arbitrairement; il avance sur leur origine des opinions hasardées et traduit imparfaitement même les neumes sur lignes.
M. Danjou a eu le mérite de découvrir le manuscrit bilingue de Montpellier. L'explication rudimentaire qu'il donne des neumes dans sa Revue est inexacte ; il confond les neumes les uns avec les autres.
Le P. Lambillotte décrit les neumes avec assez d'exactitude. Les tableaux de neumes, tirés des manuscrits, lui
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servent à donner son nom à chaque signe. Il indique la confrontation des manuscrits comme étant, d'après les principes de Dom Guéranger, le moyen de retrouver sûrement la phrase grégorienne. L'interprétation erronée qu'il donne des signes ajoutés aux neumes de Saint-Gall par Romanus,le trompe sur le rhythme du plain-chant.
Th. Nisard promet ce qu'il ne peut donner : le moyen de connaître la valeur tonale complète des neumes par les neumes seuls. Rien de bien nouveau dans ses études sur les neumes, rien surtout sur leur valeur rhythmique.
M. Tesson et sa commission travaillent sur le manuscrit bilingue de Montpellier. La valeur tonale des neumes leur est indiquée parles lettres du manuscrit. Pour le rhythme, ils oublient de tenir compte du groupement des signes, qui sert à phraser le chant, et se trompent en voulant constituer le rhythme avec des longues et des brèves.
M. de Coussemaker, en faisant dériver les neumes des accents, a donné la véritable origine de ces signes. Ses traductions ne sont pas toujours parfaites, au point de vue de la place des notes sur l'échelle ; il s'égare pour le rhythme grégorien, et ne comprend bien que celui de la musique mesurée des xm«, xive et xve siècles.
M. Gontier n'a rien su des neumes, tels qu'ils étaient avant le xiv° siècle. Il a entendu à Solesmes chanter avec une allure libre et déclamée, sur les livres d'alors très imparfaits (édition de Dijon). En appliquant cette méthode à des manuscrits du xve siècle que possède dans ses greniers le Chapitre cathédral du Mans, il a remarqué que le chant était beaucoup plus parfait, mieux rhythme etla déclamation plus facile à cause du phrasé indiqué parle groupement des notes, groupement conservé dans ces manuscrits manceaux. La méthode d'exécution s'est ainsi trouvée toute faite.
L'abbé Raillard a expliqué les neumes, à la suite du P. Lambillotte, en cherchant dans ces neumes des variétés dans la durée des notes qui ne s'y trouvent pas. Au point de vue tonal, ses traductions sont bonnes.
La Méthode dite de Solesmes, représentée et en quelque sorte synthétisée par Dom Pothier, est pour le rhythme celle que M. Gontier a exposée après l'avoir prise à Solesmes. Seulement, en appliquant comme lui cette méthode non plus seulement à la notation desxive et xv« siècles, maisà celle detoutes les époques, il s'est trouvé qu'elle permettait de se rendre parfaitement compte de tous les signes de notation de tous les pays et de toutes les époques : ce qu'aucune autre méthode (Lambillotte, abbé Raillard) ne peut faire. Au point de vue rhythmique, comme au point de vue tonal, la confrontation des manuscrits nous donne avec certitude la phrase grégorienne, matière et forme.
Ainsi, grâce aux efforts persévérants des infatigables Bénédictins de la Congrégation de France et de Dom Joseph Pothier leur chef précieux, l'écriture hiéroglyphique des neumes était découverte, et l'on avait trouvé jusqu'à la cadence rhythmique dans laquelle les Mélodies Grégoriennes devaient être interprétées. L'Eglise ouvrait ses oubliettes, et la séculaire et toujours belle prisonnière allait enfin reparaître avec ses formes antiques, plus belles et plus impérissables que jamais : Jam hiems transiit, imber abiit et recessit, surge arnica mea et veni ! Encore quelques coups de pioche dans les masures parasites qui masquent et dégradent, de leurs lourdes etpolyphonesques rainures, les flèches et les clochetons de notre aérienne et idéale cathédrale. Pareils à ces vieilles et rabâcheusescommères,— opiniâtres surtout envers la mort dont elles ne veulent pas la visite ~ les vespéraux et les antiphonaires de Digne, de Dijon, de Rennes, de Ratisbonne surtout, poussent un dernier râle et cèdent déjà un peu partout le lutrin au Graduel et à TAntiphonaire de Solesmes, qui nous rendent les neumes et toute l'œuvre de saint
Grégoire dans la plus intégrale et la plus majestueuse unité:
Vitaque cum gemitu fugit indignata sub timbras,
ou, comme Scarron traduit ce vers dans Y Enéide travestie : *
Ils font un bruit, c'est le dernier qu'ils font.
Il n'a fallu rien moins qu'une campagne. Menée par les journaux français contre les journaux allemands, elle a fait du chemin. Elle a gagné Rome et y a séparé en deuxcampspresqueirréconciiiables les amateurs frivoles du contre-point et de la vocalise chère à Palestrina et les graves traditionnalistes des grupetti neumatiques des Mélodies Grégoriennes. Les chantres a capella, encore que caslrati, prétendent faire souche depuis le xvie siècle jusqu'à Mustapha et à Cappocci, leurs maîtres contemporains, et veulent que la fioriture en vocalise soit la seule interprétation digne des textes liturgiques chantés. Plus nombreux, les chantres a choro font plus de bruit encore pour se réclamer du pape saint Grégoire-le-Grand qui, dès le vie siècle, compila dans son précieux et authentique Antiphonaire leurs graduels, leurs antiennes, leurs hymnes, leurs psaumes notés et toute la musique religieuse que la primitive Eglise avait composée, nous l'avons déjà dit, aux Catacombes ou empruntée à la tradition grecque et hébraïque.
Entre ces deux monuments de l'art chréiien, également considérables pour leur valeur musicale, et sans préjudice de Tune ou l'autre école des simplistes antiques et des composites modernes, le même respect s'impose. Les neumes naïfs et purs des siècles primitifs
n'ont rien à perdre à la comparaison avec ces orchestres mêlés et astragalisants qui, du haut de la colonne composite où ils perchent, regardent dédaigneusement, comme un boiteux ses béquilles, ce chant grégorien s'asseyant lourdement sur sa portée de quatre lignes, — ce canto-fermo, ce plain-chant ! On devine qu'entre gens de même for on ne s'épargna pas les épithètes : — « Païens ! » disaient les Primitifs aux Renaissants. Ceux-ci répliquaient à ceux-là : — « Béotiens ! » En dernière riposte, les Palestriniens lancèrent aux Grégoriens : — « Et puis, ce n'est pas vrai, que nous ayons abandonné la tradition. C'est Palestrina lui-même qui a transcrit, pour Paul V, de l'Antiphonaire de saint Grégoire, les chants liturgiques; et il les a intégralement consignés dans l'édition médicéenne. Les manuscrits employés pourcetteédition furent retirés, par Raymondi, du mont-de-piété où Palestrina besogneux les avait engagés. Nous avons déjà prouvé la fausseté et l'irrévérence de cette allégation. Jamais les papes, organisateurs premiers des monts-de-piété à Rome, n'eussent brocanté sur un ouvrage du génie, et accordé à vil trafic un argent qu'ils eussent dû à titre honorifique, — et moins à Palestrina qu'à tout autre. Cette allégation de l'éditeur Pustet n'a, d'ailleurs, historiquement rien qui vaille (1).
Sur ce ton du diapason liturgique on en est arrivé aux notes les plus graves, et la volée des pupitres était complète quand Léon XIII a tout à coup arrêté la querelle par une enquête faite dans les principales maîtrises catholiques et par l'annonce officielle d'une Encyclique que le Pontife se propose, a-t-on dit, de rédiger sur les
(1) Voir sa lettre du u déc. 1893, à l'Appendice Iil'de ce livre.
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rapports demandés. Selon la sage et constante coutume des Offices d'informations du Vatican, une note de la Congrégation des Rites n'a fait connaître les réponses des différents maîtres de chapelle consultés, que quand l'enquête était close et que le Pape allait commencer la rédaction de l'Encyclique promise. D'hier seulement nous savons qu'ont été demandés des rapports spéciaux aux maîtrises des principales cathédrales de l'Italie, de l'Espagne, de l'Autriche, de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Angleterre même, au nom du cardinal Préfet. La France seule semble omise dans la note officielle de la Congrégation des Rites. Pourquoi cette prétention trop grave pour n'être pas voulue? Léon XIII, qui a témoigné jusqu'à cette heure àla France des préférences marquées, aurait-il reporté à l'extrême froideur l'extrême de son enthousiasme, par un retour de sympathies antipathiques et dans une question religieuse où la politique nationale n'a rien à voir? Ou bien, la France encore chrétienne de M. Carnot, où l'on fait certes bien autre chose que du républicanisme à tout rompre, ne serait-elle plus la France liturgique de Charlemagne à laquelle les papes Etienne et Adrien envoyèrent les textes du vrai plain-chant avec maintes copies de l'Antiphonaire original de saint Grégoire, et la tradition même de son interprétation chorale avecles chantres Théodore, Benoît, Petrus et Romanus qui se chargèrent de l'apprendre à nos pères ? De l'aveu des pontifes romains étonnés, Metz et Soissons n'ontils pas possédé les deux maîtrises de plain-chant les plus célèbres du monde ? et serait-il vrai que nous ayons perdu sur les bords du Rhin, en même temps que le bâton de notre dernier maréchal de France, la baguette de notre dernier chef de maîtrise chrétienne ?
L'entourage de Léon XIII a certainement surpris les parfaites intentions du Souverain Pontife à notre égard ; et nous sommes heureux, avant qu'il ne commence la rédaction de son magistral ouvrage, d'ajouter au dossier des rapporteurs quelques notes dont ils compléteront les leurs, — voire un indicateur de route et de maîtrises où ils pourront venir s'instruire et s'édifier sur la restauration des Mélodies Grégoriennes en France, d'après notation authentique et l'interprétation traditionnelle. Ces maîtrises relevées des ruines sont encore peu nombreuses, sans doute, mais la restauration y est complète. Qu'on aille les entendre dans les petits séminaires de Chartres, de Verdun, de Limoux, de Quimper, de Tours, de Lyon, de Rouen, de Rimont près d'Autun, d'Autun même et de cent autres bons endroits. Aimez-vous mieux faire vous-même ce voyage ?
Alors quittons Paris et descendons à Versailles, par cette matinée froide de dimanche de carême où la Nature, comme l'Eglise, fait pénitence et va, de la pâleur des fidèles transis, au violet meurtri de la chasuble des prêtres. Le soleil, qui n'ose pas paraître dans une mer de brumes qui le glace, semble s'en revenir chez lui après le premier rayon mort qu'il jette par pitié sur la grille d'or rouillé de l'autre roi soleil. Je me dispose à en franchir le seuil, quand un moineau curieux passe frileusement son camail noir dans les cassures de l'écusson fleurdelisé du chapiteau où il a fait son nid, et piaulant me regarde en pitié et rentre vite. Aussi vite que lui, les cloches de la ville sonnent les grand'messes dans le brouillard qui les enrhume. Déjà, elles se taisent. A Taile droite du Château, une autre cloche plus vaillante caril-
lonne plus lestement et fait venir, d'ici, de là, quelques fidèles plus hardis qui se décident à traverser, encapuchonnés, la cour royaleoù les statues des chevaliers font peine à voir dans les coites de mailles qui leur habillent la moitié des énaules, et dans les caleçons de tricot qui leur recouvrent la moitié de la moitié des jambes.,. J'aime mieux voir errer sous les fenêtres du grand roi quelques feuilles restant du dernier carnaval et conduisant, toutes recroquevillées sur les marbres polis de cet incomparable vestibule, comme une espèce de bal folâtre où Ton entend des froissements de soies anciennes et où Ton croirait voir les vieux seigneurs et leurs vieilles comtesses revenus de la tombe pour marquer encore le pas du petit-lever, en de mystérieux glissements de pantoufles dorées que ces feuilles jaunies et dansantes évoquent...
Soyons sérieux, et allons à la messe.
La chapelle, dont la petite cloche annonce si allègrement l'office, est celle de l'ancien hôtel Mansart, qui, dans les communs de l'aile droite du Château, fait face à celui habité autrefois par Mme Guyon. L'on a installé là le petit séminaire de Versailles. Mais hâtons-nous d'entrer, car les élèves sont déjà à leurs bancs, et la grand'messe commence.
Voici l'Introït, voici le Graduel, voici la Communion... Déjà, la fin? Qu'est-ce à dire, cette Messe chantée comme à mi-voix par des bouches qui modulent une prière, au lieu d'interpréter à pleines voix un chant réel ? Une onction indescriptible, sensible seulement à l'oreille, en émane. C'est une envolée d'oiseaux, sous la baguette du maître chapelain qui les éveille à peine ; et c'est d'une aile plane, avec des airs de vrai plain-chant, que ces oiseaux terrestres montent
par gradation insensible des neumes jusqu'au ciel même où ils vous laissent : Ite Missa est t la Messe est achevée, plutôt priée que chantée, moins chantée même que psalmodiée ; et vous comprenez que les premiers chrétiens aient exécuté cette musique légère comme un vol d'aile dans le silence des Catacombes, sans éveiller leurs bourreaux veillant à deux pas, aux ergastules de César.
Et les Vêpres ?... Quelle merveilleuse candeur de psalmodie antique 1 Fermez les yeux, n'ouvrez que les oreilles : vous voilà tout à coup transporté dans un quartier des souterrains de Saint-Callixte ou de Saint- Sébastien, avec un pape primitif, appelé Eleuthère ou Corneille, pour célébrant dans sa chaire romaine. Il a dit : Deus in adjutorium meum intende !.. et aussitôt, autour de la rudimentaire basilique, le chœur des vêpres se divise en deux voix : celles des néophytes et des orantes adolescents, à laquelle répond la voix plus grave des prêtres et des initiés. La psalmodie, ainsi alternant à deux chœurs, n'a plus souci que de prononcer clairement les paroles sacrées, de s'arrêter grammaticalement à chaque membre de la phrase, en un mot de ponctuer d'une voix unanime cette déclamation de tout le peuple, comme si un seul homme, assis au chœur, y dicterait. Une dictée : c'est bien le mot qui qualifierait cette interprétation, s'il fallait rendre techniquement un art véritablement trop céleste pour être adéquatement exprimé en une formule d'école. On dit que cette monodie des psaumes fut empruntée par les premiers chrétiens aux chorales accompagnant les Grecs vainqueurs sur l'Acropole athénienne. Je l'ignore; Mais ce que l'on peut affirmer, c'est que la grandeur et la suavité de ces strophes^
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ainsi dites, met la musique sacrée qui les interprète hors de comparaison avec toute autre musique ; et que, si saint Grégoire fut dans la tradition des Grecs en codifiant cette notation, le chanoine Poivet, qui la tient du bénédictin Dom Pothier et de l'enseignement séculaire des moines que Charlemagne appela de Rome dans les maîtrises de France, est véritablement et remarquablement dans la tradition même de saint Grégoire avec cette école-modèle de Versailles et ses rivales de maints autres séminaires, que leurs maîtres érudits font chanter aujourd'hui, comme les anges des temps passés qu'on avait cru à tout jamais envolés de la terre.
— Des Angles ou des Francs?... pourrait redire, à les entendre, le vieux pape dont ils ressuscitent le grand art. — Des Anges, oui !
La gracieuse image de l'hirondelle pèlerine, amanie des nids où elle avait le plus souffert, revient d'ellem?me aux dernières lignes de ce chapitre dont elle avait agrémenté les premières. Pareils à l'oiseau symbolique des affections anciennes et des constantes espérances, voici que nos chrétiens modernes reviennent, eux aussi, aux nids où ils aimèrent, où ils souffrirent, dans ces cathédrales si vieilles qu'elles ont l'âge des plus vieilles aïeules.- Eh ! comment les oublieraient-ils? C'est là que vingt siècles de leurs générations croyantes naquirent, pleurèrent, espérèrent. Quel lien plus fort que celui de la douleur, pour attacher un cœur humain au lieu qui eut ses soupirs et ses larmes ? Et quels drames se sont déroulés ici, depuis celui du Christ jusqu'à celui des millions de chrétiens qui le renouvellent à chaque heure dans ces églises
dont les dalles anciennes branlent toutes, sous le poids accablant de si innombrables martyres ; et, quelque part que vous promeniez vos pas sous ces voûtes, vous y marchez toujours, du transept à la nef, surune croix où la victime mystique saigne toujours. Eh! qu'importent les souffrances passagères à ces millions de vies chrétiennes que l'espérance remplit, une espérance pleine d'immortalité ? C'est à l'évocation de ces pensées sévères, que la musique sacrée qui les interprète trouve ici sa grandeur, et que Ton se demande comment six siècles de regrettable oubli purent la méconnaître. Mais, comme l'hirondelle exilée de son nid préféré, la voici qui revient dans celui que des mains pieuses et savantes lui conservèrent intact. Recueillie, rêvant du ciel sous son voile terrestre, elle ne demande pas, pour son installation dans les plus magnifiques cathédrales comme dans les plus humbles églises du monde catholique, la dorure des crosses, l'éclat des orgues, non ; mais des cœurs émus par tant de grandeur délaissée, par tantde piété méconnue dont ils vont réapprendre les mélodies sereines pour ne les oublier jamais plus... N'est-ce pas la muse grégorienne que l'œil peut-être prophétique de Dante voyait venir, dans le crépuscule serein d'un jour qui meurt, quand une cloche le pleure au loin; tandis qu'une ombre blanche se lève à l'horizon et, prête à chanter, demande, les mains jointes, qu'on l'écoute : i
Ella giunse e levô ambe le palme,
Ficcando gli occhi verso l'oriente,
Gome dicesse a Dio : a. D'altro non calme! •» Te lucis ante si divotamente
Le usci di bocca, e con si dolci notj,
Che fece me a me uscir di mente.
Messieurs,
Cette laborieuse et incomplète introduction aux Mélodies Grégoriennes arrive à sa dernière page et, dans les précédentes qu'elle a malencontreusement forcé votre main et votre attention fatiguées à tourner , elle n'aura trouvé de place, ni pour les naïves et riantes peintures de la naissante Eglise aux Catacombes parmi les choeurs sanglants et inspirés de ses premiers artistes martyrs, ni pour le portrait imposant du grand Pape qui recueillit tant de joyaux primitifs dans l'écrin précieux de son Antiphonaire, ni seulement pour l'incomparable mouvement d'art chrétien qui enleva aux Synagogues et aux Parthénons la psalmodie hébraïque et la monodie grecque pour en faire frémir, comme une harpe immense et comme un orgue gigantesque, dix-neuf siècles d'harmonie chrétienne qui écoutent encore le concert continu des louanges divines sous les voûtes émues des cathédrales catholiques. Ce sont surtout vos âmes qu'il eût fallu toucher. La main de l'élève y a été trop faible, et la voix du maître disparu en aura fait le seul et irréparable dommage. Votre indulgence a suppléé à ces faiblesses et votre science à ces vides. Vous avez deviné, à l'émotion de notre voix, qu'une grande chose passait devant vos yeux, une de ces souveraines majestés de l'exil qui ^cherchent, loin
IOÔ INTRODUCTION
du trône séculaire où leur grandeur s'assit autrefois, la porte hospitalière où cette pèlerine errante des temps antiques trouvera, quelque part, aujourd'hui un asile. La musique sacrée, bannie de presque toutes ses cathédrales, frappe. Messieurs, à votre Académie. Ouvrez-lui. Recueillez-la. Visitez les trésors intacts que ses mains défaillantes vous apportent. Proclamez devant les hommes et les anges, — si Dieu en laisse encore ici-bas,— que les reliques de cet art musical chrétien sont les plus belles que l'antiquité la plus reculée pouvait léguer à nos âges modernes. Défendez de tout mélange sacrilège et de tout abâtardissement barbare ces pures mélodies qu'il faut laisser chanter aux anges ou aux enfants de nos églises qui ont leurs âmes blanches, et non aux artistes ou aux figurants de nos théâtres où ils ont bien assez de leurs difficiles opéras. Si le pape Grégoire les a fixées pour les siècles dans la simplicité et l'unisson qui convient tant aux masses humaines, qui prient ainsi un chant écrit à leur portée et s'appuient l'une sur l'autre pour atteindre, de leur groupe géant, le Dieu consolateur de leurs misères ; est-ce pour que les Palestrina les plus géniaux des âges suivants puissent d'un coup d'épaule renverser et ruiner à terre cette imposante pyramide de lamentations que les générations souffrantes de nos pères se sont faites, et pour que la polyphonie indéchiffrable et froide d'un librettiste habile annihile cet unisson naïf et chaud de larmes que des millions de voix peuvent chanter, comme une seule, à livre ouvert, à l'église où les déshérités du monde ont droit d'entrer sans avoir à payer leur place, comme au théâtre les favoris de la fortune ? Que nous vaudraient leurs opéras, pour interpréter nos pensées, tantôt grandes et majestueuses
comme le monde dont nous rendons hommage au Créateur, tantôt humbles et misérables comme la pauvre humanité que nous laissons aussi se plaindre et accuser son Dieu. Vous avez bien jusqu'à cinq actes dans vos pièces : duberceau à la tombe, les nôtres renferment et font parler les actes d'une vie infinie. Vous parlez de drames ? Lequel est comparable à celui qui nous fait naître et mourir dans les larmes et dont tout le décor est la croix du Calvaire, jetant son ombre triste et sainte sur les longs jours souffrants de notre inconsolable humanité ? Dites que cette vie est la vraie, celle qu'avoue et chante son patient dans ses irrémédiables misères ; et que l'autre est la fausse, qui est marquée et fredonnée par des amateurs d'opéras où ils s'égayent à peine ; et que l'art qui chante et pleure en toute vérité tant de grandeurs et de bassesses humaines estcelui qui, depuis bien des siècles, a vaincu l'autre. Les morceaux immortels que l'antiquité païenne nous a pu transmettre, les plaintes d'Œdipe sous les portiques de Colonne, leschceurs de Philoctète dansTîle de Lemnos, les stances deSapho sur le rocher de Leucade, ont laissé loin derrière eux les tirades gouailleuses et à peu près toutes oubliées dont Ménandre, Aristophane, Térence, Plaute, amusèrent une heure les générations de leur temps. Que valent ces lambeaux dont la pourpre a la couleur du sang qui les trempa, à côté des lamentations de nos prophètes et des martyrologes de nos saints ?
'Q (aoi, xsxvov l[j.ov, xt, vu a'sxpscpov, ouvoc xîxoùaa.
Voici le Carême, et déjà la Semaine Sanglante — autrement fameuse que celle dont notre histoire nationale a enregistré les horreurs. Pénétrez seulement en curieux dans une de nos innombrables cathédrales. Et, pour ne
pas vous imaginer que nous vous y avons pre'paré d'hier à peine un théâtre nouveau où tout est prêt pour vous séduire et vous tromper, choisissez la première venue. C'est peut-être une de ces merveilleuses églises tombées, par milliers, du manteau des étoiles avec le feu de leurs rosaces, aux temps heureux du Moyen-Age oùles hommes pieux marchaient sur les astres à la rencontre de leur Dieu et, regardant quelquefois de là-haut vers la terre, y laissaient choir ces météores qui, depuis, ont pu perdre les flammes vives de leurs vitraux éteints, mais non Téclat de leurs nefs fleuries encore et toutes vives. Auxarcs-boutants gothiques qui les soutiennent, comme des béquilles, — tant elles sont vieilles, les pauvres ! — ne craignez pas que leurs ogives s'apprêtent à s'affaisser encore: elles ont vu la gloire de Charlemagne et la stature géante du roi saint Louis, et leurs têtes branlantes ne sont pas de celles qui s'inclinent de sitôt vers la poussière d'où elles sont un jour sorties.. Considérez plutôt, à l'intérieur, l'élégance encore soutenue de la robe de ces indestructibles aïeules. Des colonnes à mille ramures les soutiennent, depuis les dalles jusqu'aux vitraux, etdes vjtrauxà la voûte; tels, lesarbresaux innombrables branches d'une grande forêt. Et c'est vraiment une forêt de pierres où, des pupitres de l'ambon aux lutrins du chœur, tout est prêt pour recevoir l'oiseau dont la chanson animera cet orchestre. N'est-ce pas, qu'une église représente un orchestre où tout vous semble mort dans un tombeau de pierres froides, jusqu'à ce qu'apparaissent le chœur et l'hymne qui vont ranimer tout cela : les fleurs sculptées dans leurs rinceaux, les fidèles muets sous la nef morne ? Ecoutez! Du chœur tourné vers l'orient, où l'oiseau se reculant semble chercher le soleil même, un grand coup d'orgue a réveillé le nid
AUX MELODIES GREGORIENNES I OQ
et une aile s'élève de la nef vers les voûtes, qui plane, qui vous effleure, dont votre oreille perçoit au passage la légère et grandissante harmonie. C'est la psalmodie qui commence, berceuse, ondulée, cadencée, allant du chœur au vestibule, de David à Jésus, du temps à l'infini, de la terre au ciel, à travers les âges et les siècles. Où êtes-vous, dans cette immensité du temps et de l'espace où cette psalmodie profonde et douce vous perd soudain comme un atome et vous laisse, si vous êtes chrétien, la fierté de n'être que d'hier et de compter pourtant de si antiques aïeux ?... Et puis, c'est la voix de Jérémie qui s'élève pour agrandir encore la solitude des âges où vous vous égarez, et pour vous inspirer avec la seule voix de l'enfant de choeur qui suffuàinterpréter les plaintes du prophète la plus immense des douleurs que puisse sentir un cœur d'homme et sa voix exprimer. Où est Homère, où est Œdipe, Philoctète, Antigone, Sapho, le chœur tragique et délirant de la Grèce classique?... Voulez-vous suivre tout le drame, depuis la Gène où les chantres vous dialogueront, avec Ubi caritas et amor et Papule meus quid feci tibi , les phrases les plus attendrissantes qu'un Dieu martyr puisse dire à l'homme qu'il rachète, jusqu'à l'acte final du Golgoiha où l'office et le drame finiront par le Christus Jactus est que n'entendra jamais aucune oreille humaine sans que sa poitrine ne se soulève sous la main qui la frappera de repentir ?...
Ces souvenirs antiques, Messieurs, sont ceux de notre famille chrétienne ; et c'est pourquoi vous nous trouvez si fiers à vous les rappeler, comme les titres de la plus vieille et de la plus noble charte que fils de France possède. Et quant à la notation sacrée dont des artistes primitifs les revêtirent, comme ces statuettes d'ivoire
qu'on habillait de soies et de brocarts pour leur faire traverser les âges sans dommage, si nous en recommandons la conservation autant à notre culte de chrétiens qu'à votre religion d'artistes, c'est parce que, ni vous, ni nous, ne trouverons nulle autre part d'héritage plus artistique et plus beau que celui que les Bénédictins de France nous restituent et veulent mettre sous votre protection, à cette heure (i)... Hésiterez-vous à agréer un si considérable hommage? Qu'un antiquaire frappe chez vous, apportant par hasard les dieux de Troie que le pieux fils d'Anchise sauva des cendres de sa malheureuse patrie : vous vous empresseriez de lui ouvrir. Et vous laisseriez à votre porte, méprisée des gentils et méconnue des chrétiens mômes, cette souveraine des âges antiques qui, pour presque tous d'entre vous, fut la mère qui vous porta dans ses entrailles ? Elle sera encore la suprême hôtesse de votre dernière heure, quand elle recevra dans ses mains saintesoù rien ne se perd de ce que Dieu fit naître et laissera mourir, ce peu de cendres qui reste de l'homme ici-bas et que, — grâce aux mélodies pures que vous lui aurez conservées en les honorant publiquement de votre estime et en les recommandant ainsi au monde, — cette même Eglise accueillerareconnaissante au seuil du temps et jettera de la mort à la vie inconnue, entre deux motifs attendris de ses volutes éternelles.
(i) Voy. Liber Antiphonarius, cdït. de Solesmes, et Liber Gradualis, édit. de Tournay, collect. des Bénédictins de la Congrégation de France.
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Solesmes, lundi 21 sept. 1893.
Cher Maître,
Que vous dirai-je de ce que je vois et entends, depuis que je suis arrivé à Solesmes, comme en un coin du ciel où cette bonne âme de saint Pierre vient délaisser passer ce maufaras d'écrivassier ! Une abbaye seigneuriale de Moyen-Age qu'il faut, hélas! comme le Moyen- Age aussi, voir de loin, dans une perspective d'enluminure, derrière le mur de clôture qui en défendl'entrée à ses maîtres eux-mêmes. Des maîtres seigneuriaux aussi, dont un abbé représente la distinction de la lignée dans sa personne, et la gentilhommerie même dans l'exquise hospitalité qu'il m'a offerte , au débotté , comme aurait dit un chevalier du temps jadis. Mais du nôtre ?... Vous comprenez -que c'est d'un banal omnibus à dix sous que, de la gare de Sablé, je suis descendu dans les bras grands ouverts de mon digne hôte.
Quelle entrée de village, et comme j'aurais voulu avoir une âme autrement chrétienne que la mienne, pour sentir mieux qu'avec une larme trop courte l'indignation qui m'a aussitôt envahi !
Imaginez-vous une plaine assez grande pour n'y voir, d'un côté, que la Sarthe avec ses berges plantées de longs peupliers et, de l'autre, le château des Chevreuse
dominant au-dessus de la transparente rivière toute la ville blanche de Sablé et tout le pays verdureux d'alentour. Dans ce pays de braves gens, les portes de toutes les maisons restent ouvertes sur la route aux voleurs qui ne les visitent jamais. Jusqu'au cheval de l'omnibus, qui semble bénéficier de la paix de Solesmes en allant son train paisible, les rênes sur la tête, la tête dans les jambes, aux trois quarts endormi. Vous êtes averti, dès Torée du village, ici par une église blanche et s'élançant en flèche toute neuve, de sa carrière dans le ciel, là par un grandissime crucifix de calvaire dont on ne trouve les pareils que dans les pays de marins où l'homme souffre et veut croire qu'un Dieu a souffert plus que lui ; vous êtes averti, dis-je, que vous pénétrez dans un milieu de contemplatifs et de persécutés.
Jugez-en.
Le jour baisse. Les paysans quittent les champs. C'est aussi l'heure où les moines, n'y voyant plus sur leurs livres d'études , les referment et vont se reposer au chœur avec la palimodie de l'office. Mais qu'est-ce que ce cloître particulier, en plein air, en pleine rue, et les ombres errantes de ces Bénédictins salués au passage par d'autres ombres de paysans qui se découvrent du bonnet avec un tel respect, qu'ils semblent conscients des majestés savantes qu'ils rencontrent ? Allez toujours. Avancez avec ces moines errants, qui vous entraînent après eux, jusque sur cette place de l'église paroissiale, — et non plus de l'église abbatiale dont la grosse tour carrée se dessine pourtant là, derrière un grand portail d'abbaye séculaire et fermée et scellée, dont les herbes envahissantes mangent le fronton même et le dépassent, comme si une impénétrable
forêt-vierge poussait derrière ce portail vermoulu et sous cette muraille de clôture.
Qu'est-ce à dire ?... Et ce gendarme, campé jusqu'à l'ennui dans la majesté un peu épaisse de ses bottes, que fait-il à regarder sortir d'ici, de là, de toutes les maisons du village, ces Bénédictins calmes qui, le bréviaire sous le bras et les pistolets cachés peut-être sous la bure, vont se poster dans les fossés des grands chemins et attendre, à la nuit, ou la vie ou la bourse ? Mais non ! ces moines, glissant Tun après l'autre jusqu'à l'église, ne détroussent personne. Il n'en reste plus même dans les rues du village , ils sont au chœur y chantant vêpres, et n'ont laissé dehors que le gendarme veillant encore sur les portes fermées et le silence. Oui, cher Maître, à Solesmes un gendarme ! Que dis-je. un ? Mais en voilà deux, trois, quatre; en un instant, j'ai distingué une brigade entière qui, lasse de jouer tout le jour au bouchon sur la grand'place, reprend les quilles et va dormir dans l'abbaye, dans les cellules des vrais maîtres qu'on a flanqués dehors et qui , depuis, s'en sont allés loger un peu partout chez ces braves paysans ahuris qu'une pareille comédie dure, depuis treize ans , et ne semble pas vouloir finir encore.
Eh! laissons donc Pandore encaserneret encanailler ce couvent où, même sur ses bottes et malgré la hauteur de son tricorne, elle trouve avec qui se mesurer devant le tombeau du grand Dom Guéranger qu'elle garde, — qui la garde , Dieu merci ! Je me hâte de pénétrer dans la petite kiésole de village , et je suis tout au chœur où j'entends une mélodie de cent voix d'hommes qui ne font plus qu'une âme et qui me transportent dans un monde inconnu où mon pauvre
catholicisme, à la lecture même des livres de Guéranger, ne m'avait pas introduit encore.
Vous dormez peut-être, à cette psalmodie d'idéale berceuse. Moi-même je suis bien fatigué, après onze heures de voyage et tant d'émotions pour un seul jour. Voulez-vous que je fasse comme vous ?
Je vous souhaite le bonsoir.
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Solesmes, mardi 22 sept. 1893.
Cher Maître,
J'écrivais en dormant, hier soir, tant j'étais fatigué ; et vous me l'avez rendu peut-être, à dormir en lisant. Aujourd'hui, grâce à Dieu et à ses moines hospitaliers, je me sens tout reposé et tout prêt à vous reprendre mes aventures de la veille.
Donc, à la vue des gendarmes, de planton devant la porte de l'église, je vous avais laissé dehors. Ces diables d'hommes bleus vous font perdre la tête et oublier toute courtoisie. Je reprends l'une et l'autre avec votre bras, et je vous introduis dans cette église de village où les Bénédictins, chassés de leur abbaye, ont improvisé tant bien que mal leur chœur et leur chapitre. Plutôt mal que bien, tant est insuffisante l'église à contenir, derrière son minuscule maître-autel, quatrevingts moines. Les derniers arrivants s'installent où ils peuvent. Les bancs de la nef confondent moines et fidèles mêlés. C'est charmant de familier cérémonial, et navrant de désorganisation obligatoire. Mais, silence! Le Père abbé, droit dans sa stalle où brille, dans la sévérité de son costume monacal, l'énorme pierre précieuse de son doigt et l'or de sa croix pectorale, a frappé sur son banc. Et l'office commence.
Il8 LETTRES À GOUNOD
Quel cérémonial et quel chœur, mon cher Maître ! Vous savez que saint Benoît a donné deux missions à ses moines : la première, de représenter officiellement et solennellement la société humaine au chœur ; la seconde, de vaquer au travail delà terre et des livres. C'est cette dernière qui a vulgairement caractérisé la mission du Bénédictin parmi nous ; mais, c'est l'autre qui la précise davantage et vous attache plus encore à ce moine. Imaginez-vous que, d'un bond à travers les âges, vous vivez en plein premier Moyen-Age, et que saint Grégoire-le-Grand vous a prié de rester à l'office pour entendre l'école de chant neumatique qu'il a codifiée pour le sanctuaire, et les motifs de chorale monophonique qu'il a fait composer pour charmer et convertir les Barbares.
Ici, la restitution est complète. Vous fermez les yeux et vous ouvrez les oreilles, tout à l'audition de la merveilleuse musique qu'exécutent ces moines, comme à un inouï concert d'artistes ; et vous avez aussitôt oublié votre siècle et votre heure, à moins que cette exécution de maîtres ne vous rappelle celle des meilleurs d'aujourd'hui, — ceux de TOpéra y compris.
C'est pourtant du plain-chant que ces hommes d'église chantent là, mais un plain-chant tellement cantabile avec ses neumes formant trilles et ses notes, non plus horriblement longues, uniformément funèbres, comme celles que s'ingurgitent et nous expectorent de leurs bouches béantes de serpents — ou mieux de carpes vives — ces chantres ignorants de nos paroisses (y compris celles de Paris) ; que vous écoutez, au contraire, ici, une, deux et trois heures d'office durant, cette suite admirable et légère de psaumes, d'hymnes, de versets, dont les motifs sont
SEPT JOURS A SÔLESMES I 1 Ç)
chaque fois tellement variés que ces trois heures se sont passées dans un enchantement de tout votre être.
Ajoutez à ces impressions de la musique religieuse, ainsi interprétée, celles plus fortes peut-être du cérémonial liturgique qui y préside et qui, semblable à un page magnifique de roi, vous ouvre la fenêtre donnant sur les jardins du palais et sur le ciel lui-même. Ce cérémonial de formes idéales, qui flottent dans l'église autour des grands mystères, gouverne cesquatrevingts moines commeunseulhommesurlesrangs.il faut les voir s'incliner, se relever, rabaisser et redresser leur capuchon, avec la précision d'un régiment sous les armes. Vous ne pouvez pas croire au nombre de tableaux qui se peignent là, sur ces bancs, sous vos yeux. On rêverait ici d'un Zurbaran et là d'un Lebrun, tant sont sévères ces têtes sous l'angle uniformément droit du capuchon qui les recouvre ; et quand ils le rabaissent d'une main brusque et d'un vrai geste de chevalier rabattant son heaume, ils vous montrent ces bonnes têtes rases qui n'apparaissent bien que dans les vision de Fra Angelico et des naïfs Quattrocentistes.
Et puis, voilà s'ouvrir au fond la porte de l'église ce sont les frères lais qui, les travaux finis, reviennent des champs. Ils sont dix, quinze, vingt, vêtus, non plus de noir comme les travailleurs des bibliothèques, mais de marron comme des paysans, et traînant dans leurs robes terreuses la bonne odeur de la campagne qu'ils ont parcourue tout le jour. En un instant, cette églisotte est pleine d'odeurs de thyms, de romarins et de bruyères, comme une chambre close où l'on vient d'enfermer un bouquet. Avez-vous flairé au passage un troupeau rentrant le soir en bergerie, et apportant
dans ses laines suantes la forte odeur des terres qu'il vient de traverser ?
Pour finir cette journée de pasteurs et de troupeau rentrés pour dormir à la ferme, voici que l'abbe' du couvent où nous allons passer la nuit se lève dans toute la hauteur de sa grande ombre, — cette ombre que les lampes baissées du chœur, où l'office des Compiles est fini, allongent encore davantage. Il a pris l'aspersoir et, comme une ombre, il s'est mis en chemin. S'arrêtant en face de chacun de nous, il jette sur nos corps l'eau bénite qui les conservera pendant la nuit. Comme si les murs de la maison cachaient un ennemi mystérieux du sommeil que nous allons y prendre, l'abbé en asperge les pierres, colonne par colonne, comme il a fait homme par homme. Et tous, prêts à dormir, s'en vont...
C'est grand et familier, majestueux et calme, beau comme un rêve qu'on réalise et simple comme une fleur qu'on peut couper au passage et respirer à son aise. C'est le soir d'un beau jour, que je n'oublierai pas de la vie (i).
(i) Cette lettre fut publiée au Journal, la veille des funérailles de Charles Gounod. Une erreur flatteuse du prote la signa du nom du maître lui-même. Les innombrables reproductions et les éloges démesurés qui en furent faits, dans les journaux français et étrangers, ont exigé cette rectification à laquelle l'auteur joint ses regrets de ne point mériier, par cet écrit, un hommage qu'on réserve d'ordinaire à des travaux moins insignifiants et à des signatures plus célèbres.
(Note de V auteur.}
Solesmes, mercredi 23 sept. 1893.
Cher Maître,
Depuis deux jours que je vous e'cris, vous devez me trouver dithyrambique. Je vous assure que c'est la mesure naturelle du beau poème que j'ai là, sous les yeux. Frédéric Ozanam, en route pour l'Espagne, et ayant às'excuser du ton solennel de ses lettres, dit, quelque part, que c'est le seul qui convienne au pays du Cid et des Romanceros. Qu'eût-il dit de Solesmes où le poème liturgique des premiers siècles chrétiens que le grand rénovateur Guéranger a entonné là, il y a cinquante ans, se continue jour et nuit par ses moines et ferait d'un écrivassier un poète, — peut-être un moine, s'il n'en était déjà trop tard.
Gomme il y a l'abbaye pour les hommes, il y a l'abbaye pour vous aussi, mesdames. Dom Guéranger a été trop savant pour n'être pas aussi courtois et pour ne pas se souvenir que la moitié du. genre humain, la plus belle, la plus noble, la plus aimable, c'est la femme. Quel homme et quel tempérament d'antique, ce Guéranger, dont la figure que le burin de Gaillard a fait célèbre, avec deux yeux qui sont deux
lampes, marche dans ce pays d'abbayes primitives et y éclaire son œuvre de pierres aussi splendidement que son œuvre de livres ! En maître organisateur , digne du siècle qui produisit l'immortel patriarche des moines d'Occident et qui vit s'élever le couvent de Scholastique, comme un plan de violettes au pied du formidable Mont-Cassin où Benoît avait convoqué pour les âges futurs ses rudes travailleurs; Dom Guéranger a installé aussi sur la hauteur de Solesmes ses dames bénédictines. C'est la belle abbaye, toute de pierres blanches, que j'avais vue à l'orée du village et que je vous avais signalée en passant. Et c'est sa cloche que j'avais entendue, de mon lit, vers neuf heures du soir, annonçant la reprise du chœur sacré par les femmes ; à l'instant même où la psalmodie des hommes venait de s'arrêter au bas de cette montagne où, jour et nuit, çàetlà,à chaque heure, Dieu trouve quelque oiseau qui chante ses louanges.
— Mais ce sont les femmes qui chantent mieux !... me dit lhôtelier en me présentant, le lendemain matin, la tasse de café traditionnelle. Pour ne pas se lever dans la nuit, comme les hommes qui reprennent le chœur à quatre heures, c^st à neuf heures de la veille au soir que celles-ci disent Matines. Elles recommencent le chœur musical à neuf heures, pour la messe. Tenez, voici la première sonnée de la cloche, qui l'annonce. Allez entendre cela.
Déjà neuf heures du matin, en effet. Quelle honte, de s'éveiller à cette heure dans un village où en voilà déjà cinq que tout le monde est debout! Dame ! tout le monde n'y a pas, non plus, comme moi, cent lieues dans les jambes; mais je me promets bien d'être tout à fait remis du voyage, demain matin, et de me lever à quatre
heures, au premier coup de la cloche abbatiale. En attendant, me voici tout honteux d'errer parle village où des Bénédictins silencieux vont, d'une porte à l'autre, et, devinant mon embarras à mes yeux encore gros de sommeil, semblent me dire indulgemment avec David : Surgite postquam sederitis, ce qui veut dire en français : « Allez donc ! ne vous pressez pas. Eh ! comment avez-vous passé cette première nuit, au milieu de nos carillonnées bavardes ? »
La vérité est que je marche dans celle qui m'appelle à la grand'messe, comme dans un rêve argentin. La sœur de cette cloche ailée et blanche, dont le son clair s'abat sur la campagne avec les sansonnets des buissons et les alouettes des sillons qu'il a levés, je l'avais entendue, la même, aux abords de l'église où Marguerite allait prier. C'était, comme dans l'opéra et dans le rêve, un chemin creux, taillé dans la colline et montant à l'église entre des touffes de fleurs blanches et rouges. Chose étrange ou simplement délicate : ce ne sont que des jasmins et des lys blancs, et que des géraniums et des roses rouges, que ces épouses vierges ont semés sur le chemin qui mène à leur chapelle. Vous trouvez celleci là-haut, sur une esplanade qui s'ouvre en cœur et d'où elle s'élance dans le bleu, éblouissante de blancheur et vous donnant l'impression que vous voyez une épousée parée du voile blanc et de la robe immaculée de son jour de noces ; tandis que le parterre, qui sert de vestibule à cet épithalame, n'y est planté que de roses rouges et d'autres fleurs saignantes, comme pour indiquer le sacrifice de la vie que les vierges enfermées dans ce cloître ont fait à leur divin Epoux. Et pour signer d'un nom cette abbaye symbolique, refuge de la virginité et de l'harmonie saintes, les cartouches de la la-
çade et les arcatures de la nef intérieure portent celui de sainte Cécile:
— Cantantibus organis, Cœcilia Domino decantabat dicens: Fiat cor meum immaculatum ! Au chant des orgues chantait Cécile, disant à Dieu : Que mon cœur soit sans tache !
Dans cette église à nef unique et à six travées, je vais m'agenouiller contre un pilier de droite, près de la rampe d'autel d'où tout le chœur abbatial se découvre. Presque aussigrand quela chapelle même, ils'y rattache longitudinalement par le côté de l'épître ; et, pour si peu qu'on se penche sur son prie-Dieu, de la place où je suis on peut y voir la rangée droite des stalles. Encore cinq minutes, pourlaisser arriver artistes etpèlerins confondus qui, chacun son Graduel à tranche rouge sous le bras, viennent suivre le chœur sur l'admirable notation qu'a renouvelée Dom Pothier dans son édition des chants liturgiques, d'après les manuscrits primitifs des Mélodies Grégoriennes. Neuf heures sonnent et le grand rideau noir qui masque la grille du chœur se relève. C'est le tour aux dames bénédictines d'arriver à l'office, deux par deux, l'abbesse la première, et se saluant l'une l'autre canonialement avant d'aller occuper chacune sa stalle où les livres de chœur sont aussitôt ouverts. Mais après quela longue et solennelle procession des voiles noirs a ainsi fait son entrée, quels sont ces deux petits voiles blancs, guère plus hauts que deux lys nains, qui ferment le cortège de ces épouses déjà sacrifiées ? Deux enfants !... ce sont deux petites fillettes du premier âge ; et vous n'imaginez pas l'émotion qui vous saisit, à la vue de cette ambassade que l'enfance envoie aussi au sacrifice, avec une couronne de roses blanches sur la tête, dans cet ensemble funèbre et solennel de voiles
noirs dont les femmes qui s'en sont revêtues ont enveloppé à tout jamais dans le mystère impénétrable du cloître l'histoire de leur vie, drame ou idylle, et l'espérance de leur mort.
Enfin le prêtre célébrant apparaît à l'autel, et l'Introït, entonné par une voix perdue au fond de ses lunettes et de son lutrin , est repris en tutti par l'ensemble du chœur. La messe est du Commun d'une Vierge- Martyre, et j'ai grand'peine à dominer mon émotion sur les paroles liturgiques, si pleines d'enthousiasme et de lyrisme pour ces fiancées du Christ qui ont teint dans le sang leurs robes blanches et pour lesquelles l'Eglise chante ces paroles : « Dans ta noblesse et ta beauté, o ô vierge ! avance-toi , commande-nous et règne... « L'Époux appuiera ma tête sur son bras gauche ; et « son bras droit m'enlacera toute... Je suis brune, mais « je suis belle, ô filles de Jérusalem! Et c'est pourquoi « le Roi m'aima, et il m'introduisit dans les mystères de « son tabernacle. » Je veux oublier ces versets enflammés de la messe et des vêpres d'une Vierge-Martyre; je ne livre mon âme qu'à ces neumes magiques, exécutés par ces femmes avec un art capable d'extasier sur les phrases de la musique de chœur les maîtres les plus puristes de cette musique d'opéra. Je ne parle pas des chantres grossiers de presque toutes nos maîtrises de France ; ce sont autant de barbares, qui chantent à l'église comme l'on hurle au carrefour, qui scandent au lutrin comme on martelle sur l'enclume, qui feraient mieux de ne plus appeler piain-chant une musique en comparaison delàquelle je n'en connais aucune de plus légère, de plus rapide, de plus mélodieuse, de plus cantabile pour tout dire en un mot. Cette musique, idéale d'expression et inépuisable de phrases géniales et de motifs
trouvés, c'est la gracieuse et c'est la majestueuse mélodie que l'Eglise primitive du Christ prit sur les lèvres inspirées desderniers chantresde la Judée et de laGrèce, et qu'elle descendit abriter trois cents ans dans les Catacombes de Rome. Là, sur les langues reposées des manys, elle lui apprit à être aussi imposante que suppliante avec des notes mesurées et graves qui devaient célébrer l'humilité de l'homme et la majesté du Dieu; mais elle n'élèverait pas le ton plus haut qu'un murmure, car les bourreaux veillaient aux lucernaires et pouvaient, à ces hymnes de fête, découvrir la présence souterraine de leurs pacifiques victimes.
Telle queles premiers siècles la christianisèrent, saint Grégoirc-le-Grand libella, six cents ans plus tard, cette musique plutôt prononcée quechantéedans un Antiphonaire qui fut le code des mélodies sacrées, laissées aux autres siècles ignorants ou seulement oublieux qui l'y dédaigneraient stupidement. Et, de nos jours, après qu'un coup de baguette magique a fait tomber les agrafes de fer de cet admirable Antiphonaire, et que la science d'un moine Bénédictin rend à la France et au monde catholique la merveille la plus artistique peut-être que le christianisme ait engendrée, avec des siècles pour étude et des génies pour auteurs ; c'est dans cette chapelle de Sainte-Cécile qu'il faut venir entendre, une fois avant de mourir, quelqu'une de ces primitives Mélodies Grégoriennes auxquelles les maîtres de notre musique profane n'ont pas craint d'emprunter les phrases les plus heureuses de leurs œuvres.
Eh! qu'est-ce un opéra, un oratorio, quoi encore... devant cette mine inépuisable du graduel et du vespéral romains? Et nos exécutants sans âme et sans religion de l'Académie nationale de Musique, qu'e-st-ce encore?
en comparaison de cette chorale de moniales qui chantent comme on prie, et qui prient comme on croit, dans ce cloître qu'elles ont converti en une cage d'oiseaux, et dans ce chœur qui est certainement la première école de maîtrise religieuse que nous possédions, de nos jours.
Quelle messe ! quelle audition ! et comme je me promets d'y revenir admirer plus posément et plus techniquement cette science de musique primitive et cette fraîcheur de vocalisation que j'ai respirée là, comme une rose qui aurait bien seize siècles à cette heure, — la rose formant cyclades d'or qu'on trouva dans la tombe et sur la robe intacte de la belle Cécile, — et à laquelle son passé a laissé ce parfum plus précieux que tout autre, le parfum fané des belles vieilles choses, hélas ! mortes.
Et voici comment mon cœur et mes oreilles se sont garnis pour de longues saisons, comme une vraie boutique de luthier.
Solesmes, jeudi 24 sept. 1893.
Cher Maître,
Aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous ferons trêve à la musique et nous suspendrons jusqu'à demain nos harpes aux saules de cette adorable rivière de la Sarthe qui ne s'attendait pas à faire, un jour, son Euphrate en si noble compagnie d'exilés. Je parle de ces chers moines expulsés de Solesmes. Car puis-je prendre, moi, pour un exil celui qui ne me tiendra que quelque jours éloigné de Paris ? Et puis, l'absence et le vol du foyer à part, indépendamment même de la grandeur morale que la souffrance et l'injustice du bannissement prêtent toujours à leurs victimes païennes ou chrétiennes, c'est chose si charmante à voir, en paysage, au bord d'un fleuve majestueux ou d'une miniaturale rivière : une Rachel remémorant Sion à Babylone, illic sedimus et flevimus ; une Andromaque évoquant Ilion, falsi Simoentis ad undam ; et la Juive et la Troyenne se drapant dans leurs voiles de veuves, en une pose qui tirerait des larmes à un académicien ! Je n'irais peutêtre pas de la mienne si, aux feuilles jaunissantes qui peignent tout d'or cette délicieuse campagne d'octobre, je ne sentais venir l'hiver et, avec lui, le vent, la pluie, le froid, le givre que ces pauvres Bénédic-
tins, chassés de l'abbaye, auront bientôt à traverser pour se rendre à l'Office, à toute heure du jour et de la nuit. Les jeunes, passe encore ! Mais je pense surtout aux vieillards traînant la jambe, comme les perdreaux les plus âgés et les plus braves de la compagnie leur aile lourde du plomb reçu et de la journée faite. Pauvres vieux ! dont le soleil tombant est déjà, pour eux, au bord de la route et n'y éclaire que leur tombe. Avant de descendre s'y reposer pour toujours, auront-ils la consolation dernière d'ouvrir la porte de leur ancien foyer et d'y revoir le cloître et la cellule où ils aimèrent, où ils souffrirent, où se passa si vite cette rapide vie dont il ne leur reste plus qu'un jour, — le plus cruel et le dernier? Voulez-vous maintenant que je vous introduise au monastère ? Car, si la loi française a fermé l'abbaye, elle n'a pas prévu le cas' d'une écurie attenante qui y restait ouverte et où des sujets français pouvaient se réunir. L'édit de César, en remplissant Bethléem des gens et de leurs bêtes qui s'y allèrent faire inscrire, ne devait-il pas laisser, dans une étable, juste la place où pourrait naître un Dieu ? C'est dans cette écurie, que ces bons Bénédictins sont parvenus à pénétrer et à improviser tant bien que mal un réfectoire où, d'ailleurs, comme des ombres, ils ne font que passer. C'est là que, sans fausse honte, mais en s'excusant un peu, le révérendissime Père abbé m'a invité à prendre en communauté le repas de midi. En m'introduisant pour la première fois dans la salle, sur le seuil il a pris une aiguière et m'a lavé les mains patriarcalement, mais aussi simplement que la tradition bénédictine, vieille de quinze siècles, le commande aux descendants de celui qu'un corbeau a nourri et qui doivent depuis partager leur pain aux voyageurs qui les visitent.
1 3o LETTRES A GOUNOI)
Pendant que cent cerveaux qui pensent s'asseyent par distraction devant cent e'cuelles, et que la lecture d'une page magistrale de Taine nous empêche d'apprécier le goût des mets aussi rudimentaires que salubres, laissez-moi profiter de mes distractions en faveur de l'abbé qui, seul à sa table, dans son autorité de magister loci, a réellement bel air. C'est le fils et le disciple de celui que j'aimerai toujours à appeler le grand Guéranger, — le « guerroyer », comme le surnommait malicieusement Pie IX. Il a eu la bienveillance de me conduire aussi par la main dans les groupes des religieux, ses frères, — sitôt expédié , comme une corvée, ce repas dont M. Taine a fait les frais avec quelques pages robustes de Y Origine de la France contemporaine. Mais aussi bien devant les tables, comme de simples soldats sur les rangs, tous les moines ensemble n'avaient qu'une même figure indistincte et commune ; aussi bien chaque physionomie de ce collège de penseurs s'éclaire au soleil du dehors et dans le feu des conversations de l'après-déjeuner. On va et vient dans le village, les plus ingambes sur la route où la récréation les poussera à travers champs et bois jusqu'à Juigné, les plus podagres dans leurs cellules ou dans l'ancien cabaret de Torlore que, depuis l'expulsion, on a converti en salle de bibliothèque. Ainsi l'on ne fait pas que chanter, à Solesmes ; on y bouquine, et le tableau que peignent à mes yeux ravis ces bures noires traînant, entre la poussière grise des livres et la poussière rouge des briques dont est pavé ce pauvre débris de cabaret de village converti en bibliothèque, me touche plus tendrement que je ne saurais dire. Au pas du Père abbé qui me précède, de salle en salle, je ne rencontre plus une de ces vieilles soutanes accroupies
SEPT JOURS A SOLHSMES I 3 I
silencieusement devant l'in-folio de la légende ou de l'histoire, que je ne sois pris d'un désir fou de me baisser, de m'accroupir et d'embrasser à pleines lèvres ce vêtement sacré par les vieux âges, sous lequel je reconnais les bons aïeux qui nous apprirent à lire. Sans eux, la France d'aujourd'hui ne saurait rien de son ancienne histoire et de ses premiers cartulaires. Elle en a même tout retenu, excepté le souvenir de ces moines qui lui enseignèrent jadis à devenir ce qu'elle est aujourd'hui.
— Votre réflexion n'est pas absolument exacte, m'objecte le révérendissime abbé. Le Ministère de l'Instruction publique retient encore l'adresse de l'abbaye de Solesmes, pour y envoyer chaque nouvel exemplaire des Documents pour l'Histoire de France qu'il fait paraître et dont nos Pères fournissent, il est vrai, les principales archives. Mais voyez ! ce dernier rayon de bibliothèque et toute cette chambre de travail n'en peuvent plus contenir ; et c'est notre grande affliction, dans cette persécution qui nous tient hors de l'abbaye, d'y laisser à la porte et de ne pouvoir même plus abriter, dans ce village plein de volumes jusqu'aux greniers, des amis si aimables. Nous, passe encore !... Les granges et les remises suffisent à nous coucher, avec une botte de paille pour coussin. Mais nos livres !...
— Patience! et vous verrez que ce Gouvernement distrait s'aperceva enfin de sa méprise, et que, pour vous permettre de recevoir les précieux ouvrages qu'il vous adresse, il devra vous accorder aussi la permission de réintégrer l'abbaye où vous placerez ces hommages dans des bibliothèques dignes d'eux. Que penseriezvous de ce service rendu par les livres aux serviteurs des livres ?
Ainsi allons-nous, d'un volume à un moine, d'un
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moine à un souvenir, évoquant à la fois la tradition écrite et la tradition parle'e, pour m instruire sur l'histoire des Mélodies Grégoriennes que je me propose de rapporter de Solesmes.
— Mais vous ne partirez pas avant huit jours ! ajoute le Père abbé... Nous avons tant à faire, pour vous boucler une valise suffisante !
— Mettons-en quatre, mon Révérendissime, et doublons les morceaux ! lui ai-je répondu en pensant que, moi aussi, je suis l'abbé d'un couvent où sœur G... et frère B... et mère M... forment un « chœur » modèle. Ecrivez-le, je vous prie, par une h, et croyez qu'il manque au fond de ma poitrine, depuis l'autre matin que je l'ai laissé, à Paris, entre les chères petites mains de celle que Dieu dans sa bonté a donnée au gouvernement de ma faible âme et de ma naissante famille.
Je vous écris cette quatrième lettre, sous la fenêtre ouverte par où je vois mourir, comme en un rêve, ce troisième jour. Songez donc que le poème liturgique dont j'ai entendu à l'arrivée les premières mesures, se continue et que, de ma chambre d'hôtel, par la porte entre-bâillée de l'église, j'entends la psalmodie des vêpres remplir et endormir tout le village de leur rhythme berceur. Les paysans, revenus des labours, se découvrent et passent. Quelques femmes, moins pressées, poussent la porte cle l'église et s'oublient parmi les voix graves des moines qui commencent à présent, avec les Complies, la mélodie nocturne. Jusqu'à une bande de bœufs lourds, que je vois s'avancer sur la route qu'ils barrent de leurs masses ; en traversant la place, ils dressent les oreilles et élargissent les mufles. Ils s'arrêteraient aussi par plaisir, sous l'ormeau ; mais le frère lai
qui les conduit pique aux culottes des plus retardataires, et ils reprennent en meuglant leur chemin jusque sous la petite porte crénelée qui s'ouvre sur les granges. J'y remarque l'image sculptée du frontispice portant une ville et sa couronne de tours murales, comme dans une enluminure de missel et comme pour le symbole de la force mystique qui, sans serrures à triple fer, saura bien conserver leur abbaye à ces bons moines : Quoniam confortavit seras portarum tuarum /... qui posuit fines tuos pacem.
En attendant, le brigadier et ses quatre gendarmes jouent aux quilles, devant l'église. Heureusement que la nuit vient, et que je ne vois plus le bleu meurtri de leurs vilaines culottes d'ordonnance. Et pas davantage, ce papier où je vous envoie, de travers, le meilleur de moi-même. Noctem guietam !... chante l'abbé que j'entends encore, au chœur, disant ainsi bonsoir à sa communauté, sous la forme liturgique. C'est le même que je vous souhaite et que je vous envoie, sous une forme plus commune. Elle ne vous semblera peut-être pas moins courtoise.
Soîesmes, vendredi 25 sept. 1893.
Cher Maître,
Si le jour d'hier soir n'était tombe' sitôt, j'aurais ajouté à ma lettre un petit incident, comme un beau fil doré s'attachant à la patte du souvenir et s'envolant vers le passé, parla fenêtre ouverte, — et vous savez si j'aime m'échapper par les fenêtres et battre les vieux chemins et leurs buissons. Laissez-moi donc, au premier petit jour de ce matin, aux cliquettes, me donner tout au plaisir de vous conter cette aventure. Vous l'aimerez aussi, je le sais, pour le goût que vous prenez si généreusement atout ce qui nous charme et pour la distraction que vous procure quelquefois, dans la tristesse de la vie dont vous avez sondé le fond, la superficielle félicité des autres.
Pendant que je traversais, au pas lent du révérendissime Père Abbé, la bibliothèque d'histoire et que nous laissions derrière nous la Société Romaine, les Institutions liturgiques et les autres ouvrages du formidable Dom Guéranger, — ces espèces de rochers majestueux et immuables formant rivage et borne à la petite mer de l'historiographie ecclésiastique moderne dont les couvertures bleues, vertes, blanches, s'étageaient sur
ces planches ainsi que des flots coupés court sur un horizon sans limite; — le Père Abbé s'arrêta tout à coup devant trois in-folios énormes, en prit un, le posa sur la table et, parodiant le premier vers de la tirade de Cinna :
Prends un siège, s'il y en a...
me dit-il, en m'oflrant toutefois la meilleure chaise de la pièce. Et il ouvrit le livre sur des estampes merveilleuses, représentant les peintures murales et les graphites des Catacombes aux premiers siècles de l'Eglise. C'était l'introuvable ouvrage du Commandeur de Rossi sur Roma Sotterranea Cristiana. Je regardais les planches de l'érudit paléographe avec deux yeux avides, et quand l'abbé eut fini de feuilleter ces pages précieuses :
— En voilà, ajouta-t-il, qu'on ne trouvera pas sûrement dans le pas d'un âne, quant à la rareté de l'édition et quant au prix inabordable de tout l'ouvrage.
— Qui sait, lui répondis-je, si l'on ne rencontrerait pas mieux que ces livres ?
Je voulais dire l'auteur lui-même. Mais le Père Abbé ne comprit pas ma pensée, que j'eusse mis trop de temps à lui développer dans l'anecdote suivante. Elle vous intéressera peut-être, puisqu'en vous entretenant de Guéranger et de son héroïne Cécile, elle vous parlera encore ainsi de Solesmes.
Ce matin-là, par une de ces aubes dorées qui s'allument si harmonieusement dans les ruines, et dans celles de Rome plus lumineuses que les autres, je venais de laisser derrière moi le columbarium des Scipions. Le jardin potager qui le domine et les trois cyprès qui
y poussent dans un plan d'artichauts, bordent la rue en surélévation de la chambre funéraire : un tableau de paysage inoubliable, avec les anciens conquérants du monde qui dorment en bas, sous la surveillance d'une jolie portière de seize ans, et avec l'âne d'un herbaiuolo broutant là-haut les chardons que la vie fait renaître de ces sépultures fameuses. J'avais déjà dépassé l'arc monolithe de Drusus, dont la majesté classique me remettait en mémoire le Qualem ministrum solennel et ses strophes carrées dont Horace célébra, avant l'architecture, les fastes du vainqueur des Vandales. Arrivé à la porte Saint-Sébastien, j'entrevoyais de là toute la Via Appia — la vieille et la nouvelle — s'en allant en y grec dans la lumière bleue des cols albins où l'immense tour ronde des Ccecilia Metella place un mont entre des monts et dessine, dans les clartés de l'aurore naissante, ces bicranes énormes de taureaux qui forment les métopes et le couronnement du formidable mausolée. J'avais fait quelques pas sur les dalles quadrangulaires de la millénaire voie d'Appius Claudius, lorsqu'un homme, qui sortait transversalement d'une vigne voisine, regagna la chaussée et marcha à mon encontre, vers Rome que je laissais derrière moi. Aux petits pas que ses petites jambes marquaient sur le pavé, à la taille brève qu'habillait finement une correcte redingote noire, et surtout au visage plein à point et rasé strictement, je crus reconnaître, non plus un Italien dont les allures paraissent ordinairement moins distinguées, mais un magistrat de chez nous s'égarant, comme moi, par plaisir, dans la campagne romaine. La liberté qu'inspire la solitude me le fit saluer, quand nous nous rencontrâmes.
— Bonjour, Monsieur !.. me dit-il en pur français,
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devinant mieux mon origine que moi la sienne... Vous allez peut-être jusqu'au tombeau des Metella? ajoutat-il.
— Oui, Monsieur ! répondis-je. Sauriez-vous par hasard où est la vigne Amendola où M. de Rossi a découvert, en 1849, le tombeau de sainte Cécile et la Sépulture des Papes ?
— Mais, j'en sors. Si vous le désirez, j'y reviendrai avec plaisir pour vous accompagner.
L'offre de l'aimable vieillard était si gracieuse que je ne sus comment lui en exprimer ma reconnaissance et, comme il avait déjà fait volte-face à Rome, je me mis à sa gauche et nous poussâmes en avant dans la campagne. Chemin faisant, il me demanda si je connaissais la topographie souterraine des Catacombes et leur histoire jusqu'à ce jour. Sur ma réponse négative, il ajouta dans un langage excessivement simple que, jusqu'au P. Marchi, - — dont de Rossi avait été l'élève au Collège Romain et n'était encore que le continuateur rudimentaire, — l'histoire des Catacombes avait été assez mal comprise. Il fallait savoir, d'abord, que les premiers chrétiens avaient appelé ces lieux cœmeteria, ou hypogea, ou area, et non caiacumba dont le nom ne commence à figurer dans les chronographies que vers le vie siècle. Deux étapes historiques marquent nettement la genèse de ces tombeaux : celle qui va jusqu'à la dixième et dernière persécution de Dioclétien, en 3o3, et pendant laquelle la période primitive des cimetières chrétiens se déroule jusqu'à redit de Milan qui permit à l'Eglise de sortir de ses retraites souterraines et de commencer à bâtir au dehors ses temples ; et celle qui, depuis, forme la période moderne pendant laquelle les reliques et les tombeaux des premiers chrétiens subirent
des translations et des me'langes d'inhumations postérieures où l'archéologie ne marche plus que difficilement, d'erreurs en rectifications et d'arrêts momentanés en découvertes imprévues et nouvelles. Selon lui, la campagne romaine était percée d'interminables voies souterraines. Le P. Marchi en avait déjà compté pour 1200 kilomètres, où six millions de tombes avaient trouvé leur place. Mais l'inextricable système des souterrains devait partir des Catacombes primitives, à la suite desquelles toutes les autres se découvriraient à la longue. Ainsi, il était de toute probabilité que les Catacombes initiales avaient été celles de Lucine où le pape Corneille et son ami Cyprien — 111e siècle de l'Eglise — avaient été retrouvés par M. de Rossi. Ce cimetière, et non un autre, avait dû contenir aussi le tombeau de sainte Cécile, contemporaine des martyrs du 11e siècle, que la légende plaçait ailleurs et que l'histoire a découvert, sur les indications de Rossi, au voisinage de la Sépulture des premiers Papes. Enfin, par le tombeau de Januarius remontant au premier siècle, on arrivait aux temps apostoliques et à l'époque de Flavia Domitilla. Les autres Catacombes, ouvertes sur d'autres points de Rome, — sur la voie Nomentana, par exemple, où le P. Marchi avait concentré ses recherches, — se systématiseraient de la même façon, plus tard, au hasard des trouvailles.
— Nous voilà arrivés à l'entrée des Catacombes de Saint-Callixte ! ajouta l'intéressant cicérone en s'arrêtant, au deuxième milliaire de la Voie Appienne, devant un escalier rapide et une porte souterraine qui s'ouvraient dans la nuit.
— La vigne Amendola n'est pas loin, alors ? demandai-je.
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— Vous la voyez, à votre droite. C'est là que de Rossi trouva d'abord, en 1849, un fragment d'inscription lapidaire où se lisait ...NELIUS MARTYR. La richesse du marbre et la pureté scripturale des lettres éveillèrent aussitôt dans l'esprit de l'archéologue l'idée de quelque haut personnage de l'Eglise primitive, inhumé là, peut-être un pape, peut-être le pape Corneille lui-même. De là, à supposer comme voisine la Sépulture des Papes, il n'y avait, le Liber Pontifîcalis et les Itinéraires aidant, qu'une simple induction à faire. Et si le tombeau de Corneille et la crypte des Papes étaient là, quelle difficulté à supposer encore que la sépulture de sainte Cécile, tant recherchée ailleurs, n'attendait qu'un coup de pioche pour déboucher l'arcosolium qui faisait communiquer l'une à l'autre ? On savait cela, depuis l'an 821. A cette époque, le pape Pascal I avait eu le bonheur d'amener sous la pioche des fossoyeurs cette même Chambre des Papes inaugurée par le souverain pontife Damase et, depuis, enfoncée de nouveau sous le lucernaire comblé par les chrétiens contemporains des invasions lombardes, qui préservèrent ainsi cette sépulture de la profanation barbare. Un matin, que le pape Pascal I présidait les laudes dans la basilique de Saint- Pierre, et qu'il s'était assoupi sur son antiphonaire, il vit en songe venir vers son trône une dame, noble d'aspect et patricienne par la robe à cyclades d'or dont elle était vêtue : — « Je suis Cécile, lui dit-elle. Pourquoi te « décourages-tu à rechercher mon corps ? Quand tu as « pénétré dans la Chambre des Papes, tu as avoisiné « mon tombeau de si près que, si, delà, tu m'eusses ap- « pelée, j'eusse entendu ta voix. Or donc, continue tes « recherches; et, quand tu auras ramené mes ossements t à la lumière, apporte-les dansle Titre que tumeconsa-
« creras ». Ainsi, par la tradition, du tombeau du pape Corneille, de Rossi pouvait parvenir à celui de sainte Cécile, en découvrant, chemin faisant, cette célèbre Chambre des Papes que saint Damase avait dédiée à ses prédécesseurs avec l'inscription lapidaire consignée dans le Liber Pontificalis, en même temps qu'on l'avait suspendue au-dessus de l'autel de cette crypte :
Hic conserta jacet quœris si turba piorum...
Hic fateor Damasus volui mea condere membra, Sed cineres timui sanctos vexare piorum.
— Un dernier argument, ajouta mon précieux guide,** mit de Rossi sur la trace d'une découverte si difficile et si simple. C'était sur l'emplacement de la vigne Amendola qu'avait été érigé le columbarium des affranchis de Cécile, là même où l'on avait déterré le fragment de l'inscription attribuée à l'épitaphe du pape saint Corneille. Or, les premiers chrétiens, qui mettaient une idée sainte et salutaire dans tous leurs actes, n'auraient-ils pas eu celle d'enterrer Cécile à cette même place souterraine, comme un grain du froment élu qui, germant de là au soleil, suffirait à bonifier les autres grains du même épi tombé plus loin, et à offrir au Seigneur avec toute sa gens familia une moisson régénérée parle martyre de celle qui avait si fièrement répondu au juge Almachiuslui demandant : « Quelle est ta condition ? — Libre, noble, clarissime ! — Quelle est ta religion, veux-je dire ? — Ton interrogation n'était donc pas précise, puisqu'elle donnait lieu à deux réponses? » Sur ces données multiples, de Rossi n'avait plus qu'à lancer les excavateurs sur la première piste du tombeau de Corneille. Les autres se découvriraient, comme par eux-mêmes. — « Voyez-vous cette petite vigne Amen-
dola ? La crypte de votre héroïne est au bout ! » dit-il, un jour de i852, à Dom Guéranger le savant historiographe de Cécile, qui venait sur cette place chercher aussi la trace de sa sainte. — « Je le veux bien ! lui répondit l'Abbé de Solesmes. Mais alors c'est mon livre à refaire. »
— Et Dom Guéranger Ta refait ?
— Sans que la sainte ait perdu au change. Vous connaissez la réédition de ce beau livre, sorti des presses de Didot, en 1873... Il vous reste à savoir si de Rossi, qui a passé plus de temps à composer sa Roma Cristiana Sotterranea d'après les fouilles postérieures, a mis ses découvertes en concordance avec son argumentation. Voici la porte in Lucina. Voulez-vous me suivre encore?
Mon érudit et mystérieux introducteur avait tiré de sa poche un paquet de cerino, que nous appelons vulgairement rat-de-cave, et une de ces petites lampes romaines en terre cuite que les fouilles de l'antique cité des Césars ramènent souvent hors des combles. Il m'invita à prendre le cerino, comme plus transportable ; il se chargea de la petite lampe qu'un facchino, appelé par lui de la casemate où il dormait, alluma à son épaisse torche. Ainsi éclairés, l'homme à la torche nous précédant et l'aimable, vieillard marchant derrière moi, nous nous engageâmes Tun après Tautre dans un couloir étroit d'un mètre, haut de deux, interminable de longueur. A droite et à gauche, s'étageaient les tombes par assises superposées de trois et quatre, et les dépouilles des morts dans quelques-unes. Celles dont la cloison faciale était ouverte, restaient vides. C'était dans celles dont la paroi était restée intacte que le vieillard introduisait, par une brique cassée, son cerino et qu'il y éclairait souvent les ossements intacts de celui qui dormait là encore avec,
à ses pieds, la fiole teinte du sang qui témoignait de son martyre, et avec l'anagramme du Christ ou l'IN PAGE traditionnel, comme affirmation de sa loi. Il arrivait aussi que l'inscription, grecque ou latine, comprise dans le tracé d'une simple sandale, contenait ces mots IN DEO. C'étaient aussi deux palmes, ou un cœur, ou une colombe, sans autre exergue. Nous en trouvâmes une, qui disait en grec : La petite âme de Nectarée. Et une autre : Tiburtinœ fiUœ dilectissimœ. Et une autre : Faustina dulcis bibas in Deo. En deux alexandrins grecs, celle-ci faisait lire : Les deux Alcinoils et Alexandre, consanguins, tous trois à dou\e ans fidèles, moi, mère, les ai envoyés avant moi. Celle-là, moins solennelle, disait : Egofelix hune locum me vivum paravi. Et la latinité décadente de cette dernière, ajouta mon cicérone, prouvait que les primitives sépultures furent pieusement envahies par les générations postérieures des fils qui voulurent mêler leurs cendres à celles de leurs pères. Mais le couloir, qui s'était quelquefois élargi, de cubiculum en basilique où l'évêque réunissait les Initiés pour la célébration secrète des Mystères, devint tout à coup spacieux ; la nuit, qui jusque-là avait été celle des tombes mêmes, s'éclaira aussitôt à la lumière supérieure d'un soupirail ou lucernaire, qui nous fit découvrir un assez vaste rectangle couvert de peintures morales et symboliques. Un jeune homme y était représenté, vêtu d'une courte chlamyde et portant sur ses épaules un agneau. Un autre jeune homme restait debout devant une table chargée de sept pains et d'autant de poissons. Plus loin, un hippogriffe vomissait de la mer Jonas et le lançait sur le rivage. Les peintures de la voûte, à peu près toutes pompéiennes, représentaient des Orantes. Celles des quatre façades
avaient été crevées pour y laisser ouvrir des tombes. Sur l'arcosolium de l'une d'elles, une fresque plus grande que les autres faisait voir un prêtre vêtu de la casula sacrée et accompagné d'un autre prêtre, dans l'attitude de servant. A la lueur de la torche que le facchino approcha, je lus en lettres descendantes sur la bordure de la première fresque CORNELIUS, et sur celle de la seconde CIPRIANUS.
— Le pape saint Corneille et son compagnon le diacre Cyprien? dis-je.
— Eux-mêmes ! ajouta tranquillement le vieillard. Et maintenant, si nous marchons encore un peu, nous rencontrerons autre chose peut-être.
Comme s'il m'eût conduit à travers les couloirs de sa propre maison, l'étrange cicérone continua à me guider par les corridors interminables qui s'ouvraient, presqu'à chaque pas, comme autant de ruelles effrayamment profondes se perdant dans la nuit et' l'espace et le temps, en ce royaume séculaire de la mort. C'étaient encore à chaque pas, presque sur chaque assise de cette immense bibliothèque de corps humains, les mêmes inscriptions de paix éternelle et d'immortelle espérance que j'avais lues sur les précédentes sépultures. Marchant presque toujours en ligne droite, nous n'avions pas dû dépenser bien du temps, dans cette exploration au royaume du silence éternel et de la suprême solitude; mais cette ligne droite se multipliait, dans ma pensée, de toutes celles qui s'ouvraient à l'infini autour de nous et dont la plus petite m'eût égaré dans sa nuit effrayante, sans espoir de retour à la lumière et à la vie ; et toutes ces inextricables ruelles, dont l'une coupait l'autre à chaque pas et que la sûre main de mon précieux guide évitait, comme dans une ville qu'il eût toute sa vie ha-
bitée, composaient dans mon âme une infinité de calculs et d'insurmontables obstacles devant lesquels les instants me paraissaient des siècles. Enfin, comme le jour était venu subitement par le lucernaire de la crypte où dorment le pape Corneille et son fidèle compagnon Cyprien, il filtra aussi de la voûte dans une autre crypte encore plus spacieuse et plus décorée. Ici, les mêmes peintures symboliques que là-bas ; mais les revêtements de la pouzzolane et de la pierre tiburtine rejetaient à la torche sa flamme et accusaient des marbres précieux. Jusqu'à l'autel dressé en tête du quadrilatère, tout ici paraissait restauré pour le culte. Au-dessus de l'autel, une inscription brisée en vingt endroits avait réuni ses fragments et j'y lus, du premier au dernier vers, le beau poème que le pape Damase avait composé à l'honneur de ses illustres prédécesseurs les Souverains Pontifes dont il retrouva et restaura les tombes.
— La Chambre des Papes ? dis-je au vieillard avec vénération.
— Ils y dorment en paix, tous les cinq !... ajouta-t-il tranquillement. Et promenant son cerino, d'un cénotaphe à l'autre : Ici, Eutychien ; là, Fabien ; plus loin Lucius ; par ici, Anteros ; parla, Urbain. Voyez-vous son image, à côté de celle du Christ ? C'est à cet angle que s'arrêta la pioche de Pascal I, là même d'où Cécile eût pu entendre la voix du pontife, tant elle dormait près de son pape Urbain qui présida aux funérailles de la noble martyre. De Rossi n'eut que trois coups de pioche à diriger de ce côté, et la chambre funèbre de l'illustre Romaine s'ouvrit, après dix siècles d'oubli, à la vénération du monde. C'était si simple, ajouta-t-il bonnement, de pratiquer une excavation sous l'arcosolium de la porte que les premiers chrétiens avaient mas-
quée de pouzzolane, pour éviter- à la sainte la profanation dont la menacèrent les Lombards. .^Et de laSépulture des Papes la découverte fut encore plus simple. L'inscription du pape Damase, inscrite au Liber Pontifîcalis et fixée sur ces murs, n'en signait-elle pas l'authenticité irrécusable ? De Rossi n'eut qu'à y pénétrer, vous dis-je, à y juxtaposer lettre à lettre les marbres que les barbares avaient brisés : Hic... conserta... jacet... etc. Tout y fut retrouvé, excepté la dépouille du grand pontife qui n'osa pas laisser dormir ses cendres à la place où il avait réuni celles des pieux papes, ses ancêtres :
Sed cineres timui sanctos vexart piorum.
Nous étions revenus à la porte du cimetière de Saint- Callixte. De plus en plus interdit par la science archéologique du bon et presque timide vieillard à qui je ne savais comment traduire ma gratitude et mon admiration, je me taisais encore. Je cherchais dans ma poche le pourboire que j'offris aufacchino en lui rendant son rat-de-cave, quand celui-ci, d'un air grave, retirant sa main, me dit majestueusement :
— Tutt 'onore, Signor !... L'honneur est mien, Monsieur !
Et s'adressant obséquieusement à mon introducteur :
— A rivederla, Signor Commendatore ! ajouta-t-il.
— Star \itto !... Chut! chut!... lui fit l'autre, de la main, tandis qu'il s'éloignait et qu'il me rendait galamment le salut, sans se retourner davantage.
Le cicérone que le hasard m'avait offert, pour visiter les Catacombes, n'était autre que de Rossi lui-même.
mmmm
Solesmes, samedi matin, 26 sept. 1893.
Cher Maître,
Vous voulez bien me demander encore quel est cet étonnant restaurateur de vieilles abbayes, qui évoque la force jusque dans les vigoureuses syllabes de son nom, et dont les œuvres portent, même après la mort d'un si remarquable ouvrier, le coup de pouce qui les tient droites et énergiques et prêtes à fournir des siècles d'existence. Permettez-moi de ne vous répondre aujourd'hui que par quelques notes, sur lesquelles je me propose de revenir plus longuement ailleurs et d'en tirer, à l'honneur de Dom Prosper Guéranger, l'étude haute et forte qui convient à sa taille et à sa poigne de géant.
S'il vous est arrivé de voyager aussi aux environs de quelque monastère, et si, entrevoyant les murs et le clocher de celui-ci dans la grisaille d'un jour tombant, vous êtes venu frapper à sa porte et demander à son gardien l'hospitalité chrétienne qu'il ne refuse jamais aux pauvres ou aux riches qui passent, — à l'ombre froide de ce clocher et dans ces murs sévères que le silence habite, une vie nouvelle vous fut aussitôt révélée.
Dans les longs corridors, dans les cellules blanches,
à la chapelle où la prière seule fait parler les bréviaires et les orgues, au réfectoire où le corps qui mange par besoin est oublié par l'âme qui par nécessité l'y accompagne et prie encore, partout, ces hommes aux longues robes vous' apparaissaient tout autres que d'autres hommes. S'ils vous parlaient, les choses qu'ils vous disaient, avec des paroles antiques, vous semblaient grandes comme l'éternité. Et si, les paroles restant trop faibles pour traduire les pensées éternelles, ces hommes calmes se taisaient et vous regardaient seulement, vous deviniez,àla sérénité de leur regard, unepaix immuable de l'âme nuonacale que votre âme mondaine et tourmentée ne soupçonnait même pas. Alors, si vous étiez sincère, vous vous preniez à considérer ces hommes de silence et d immobilité, comme une assemblée supérieure d'hommes plus grands que les autres, puisque, d'un bout à l'autre de leur immuable pensée, ils touchent les deux termes de l'espace infini qui les élève jusqu'à Dieu.
— Annos œternos in mente habni !... J'ai dans l'esprit les années éternelles !... vous diraient-ils, s'ils interrompaient un instant la méditation continue de leur vie tout entière.
Et vous, déjà lassé par des années si courtes, passées au sein d'un monde dévorant qui ne vous en laisse pas même le mordant souvenir, si, dans cette maison semblable à un tombeau, et dans ce groupe de nouveaux hommes, vous avez eu le bonheur de deviner soudain l'immense poésie des choses éternelles que les courtes beautés de ce monde qui passe ne vous laissèrent même pas soupçonner, — cette poésie de l'éternité fixe et ces poètes des années immuables, que vont-ils vous apprendre ?
Une femme est assise devant sa table de travail, où quelques livres des grands poètes antiques et modernes ont remplace', pour un instant d'amoureuse lecture, l'aiguille et les ciseaux courant avec des cris et des éclats d'acier laborieux dans les soieries d'une toilette nouvelle.
D'une âme éprise d'idéal qu'elle voudrait réaliser, et d'un cœur vide d'infini qu'elle désirerait combler, elle a lu les plus divines pages des littératures célèbres où quelques sublimes et rares génies essayèrent d'incarner Dieu lui-même dans un ouvrage humain, et de remplir d'éternels sentiments et de paysages immuables ce pauvre cœur, vide toujours de quelque grande chose absente. Mais ni Lamartine n'a plané assez haut, de l'aile bleue de l'hirondelle, dans la lumière de l'espace insondable et dans l'harmonie des sons perdus ; ni la mortelle blessure de Musset frappant son cœur, comme un enfant le jouet qui l'agace, et souffrant pour l'amour de souffrir, n'a pénétré assez avant pour faire un martyre éternel de cette petite plaie qu'un doigt distrait de femme ouvre aujourd'hui et qui, demain , se sera refermée d'elle-même. Hugo et Byron ne coulent leurs pensées que dans le bronze sonore; Gœthe et Klopstock, que dans le marbre froid, leurs types trop romanesques ou trop classiques pour être humains et émouvoir. Alors viennent, dans leur procession de toges modernes et de peplos antiques, Racine tendre comme une femme qui ne sera pas mère ; Corneille dur comme un Romain qui ne pourra être Français; l'Arioste bizarre de contrastes, le Tasse fou de rêveries ; Dante cherchant la paix du Ciel et trouvant plutôt la guerre du Purgatoire et de l'Enfer; dans les Limbes mélancoliques, le doux Virgile fuyant les tumultes de Rome et demandant, d'un triste
vers, le « Dieu promis » qui ne naît pas encore ; plus loin, Lucrèce qui ne croit même plus aux dieux païens; plus loin, Horace qui se console du néant de la vie par le parfum des roses et par le goût du vin ; et, au fond, tout là-bas, dans la naïveté des premiers âges et de l'humaine poésie, Homère, le vieil Homère qui, parmi tant d'hommes laids se faisant dieux, n'a plus d'autre belle chose à voir que le soleil où les yeux du vieillard iront se perdre, comme deux astres morts auxquels il eût fallu, pour rayonner plus loin, une Poétique plus haute.
La blanche main de cette femme, qui tourne ces feuillets, est déjà lasse et referme ses livres vides ; triste, de refermer également son âme éprise d'infini et aussi dévastée que les âmes errantes de ces poètes mortels dont l'idéal meurtri ne s'éleva guère au-dessus de ce monde.
Une autre femme est à genoux, dans une église, à l'ombre d'un pilier ; et, à la lumière mystique qui tombe bleue des vitraux bleus, elle lit.
Le livre blanc, où sa blanche âme se reflète, raconte qu'un jour Dieu aima l'Homme et que, pour réaliser cet amour de l'infini pour le fini, le Dieu naquit, vécut et mourut, comme l'Homme, à une époque dont l'histoire des hommes a pris la date. A mesure que cette femme lit dans ce roman d'amour immense, commençant par le sourire d'une mère au berceau de son Fils et finissant par les cris des bourreaux devant la croix de leur Victime, elle sent que son âme, resserrée dans sa cloison de chair, se répand, s'élargit, s'agrandit, touche au ciel, franchit d'un seul bond cette terre où mouraient les plus immortelles poésies, et passe
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dans cet infini de l'au-delà où l'a jetée, éperdue et ravie, ce roman du Dieu-Homme dont l'histoire est celle du plus immense amour qui la possède aussitôt elle-même et qui remplit, dans son âme attristée, tous ces vides que ne pouvaient combler les courtes poésies de la terre et ses frivoles romans.
Assurément, l'histoire que cette femme lit était connue, depuis des siècles que l'homme vit et qu'il sait que son Dieu l'a aimé, dès sa naissance. Mais, si cette histoire sacrée n'avait eu qu'à se peindre sur les vitraux et qu'à se sculpter dans les pierres des églises pour se faire lire à deux genoux par les générations croyantes et ardentes qui précédèrent la nôtre, comment notre époque sceptique et froide, qui ne visite plus les cathédrales noires où le mystère dort, et qui ne relève plus vers les rosaces claires sa tête alourdie par la science, comment s'arrêterait-elle à la lecture de ce roman ancien dont les feuillets, dispersés et volant au vent des fenêtres des églises, menaçaient de tomber pour toujours dans le vide avec les derniers vitraux bleus qu'ébranla le souffle impie du dix-huitième siècle ? Et aujourd'hui, à un âge de matérialisme où il n'est d'œuvre que celle que l'on touche et où la plus immatérielle trouve surtout sa forme dans le livre, quelle plume patiente ramasserait tous les feuillets de ce livre dispersé dans les antiques cartulaires des abbayes, dans les légendes des générations passées, jusqu'au fond des églises ruinées dont les vitraux pâlis et mi-brisés tremblent dans leurs châssis de plomb, comme des petits vieux qui vont mourir ? Ces débris brancolants et rigides d'un temps passé et d'une croyance qui s'oublie, quelle poigne d'ouvrier serait assez puissante pour les reconstituer en corps robuste ? Quelle force de poète
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serait assez surhumaine, pour souffler dans ce christianisme ressuscité l'âme qu'il eut jadis et dont il avait rempli, pendant des siècles et des siècles de foi, l'humanité entière?
Enfin, ouvrier ou poète, qui serait l'homme de ce livre?
L'homme est trouvé ; le livre, fait.
Dans la modeste abbaye de Solesmes, un moine vient d'entrer et prépare sa plume. Naguère, érudit et hardi polémiste, il pouvait continuer à frapper ferme par ses coups secs le monde qui ne le lisait pas sans le craindre. Le journaliste ardent avait fait son passage et sa place, à l'heure où les plus courageux d'entre nous se mettent seulement en chemin. Maintenant, un grand rêve enlevait le poète au critique. Maintenant, pour l'œuvre à entreprendre, devant ce colosse qui fut le Monde chrétien et devant cette dame de toute noblesse et de toute élégance qui fut l'Eglise catholique, il fallait toute la force du manœuvre, toute la grâce de l'ornemaniste. Maintenant une bien autre Légende des Siècles demandait, pour la construire, un bien autre Victor Hugo. Pour échafauder de toutes pièces innombrables une Année liturgique, voici donc Guëranger qui se met à la tâche.
Tout ce qui s'est chanté, tout ce qui s'est écrit, tout ce qui s'est perdu, depuis dix-huit cents ans, dans la Poétique et dans la Paléographie chrétiennes, ce moine le retrouvera, le transcrira, le chantera. 11 concevra son livre en douze tomes, comme un poème en douze chants, dont le sujet sera unique et tout au plus varié d'épisodes. Là, comme dans une de ces immenses mosaïques byzantines du Moyen-Age, le Christ sera le soleil et le
centre autour duquel, de jour en jour et de fête en fête, tous les rayons qui font la gloire de l'Epouse retourneront à la gloire de Celui qui en orna sa Bien- Aimée,
Depuis Noël jusqu'à Pâques, le Soleil mystique naîtra, vivra, mourra et se ressuscitera, pour éclairer de ses rayons vainqueurs, s'attardant enfin sur l'horizon du cycle catholique, les longs dimanches de Pentecôte pendant lesquels, jusqu'à l'Avent de l'année suivante, l'Eglise aimée racontera l'histoire glorieuse de son Chef. Cependant, autour de ce Soleil, comme une pléiade d'astres qui, divisant sa lumière, porteront plus avant dans les nuits sa splendeur et son nom, les Saintes et les Saints constelleront de journées en journées cet almanach divin, faisant sourire dans l'auréole qui les encadrera, tantôt leurs têtes pacifiques et couronnées des roses rouges du Martyre, tantôtleurs augustes visages de Docteurs, et quelquefois aussi l'apparition des Vierges blanches et des tranquilles Confesseurs. Et, comme les poètes affirment que les étoiles du ciel chantent, en sillonnant leur orbe, l'hymne de feu du firmament ; celles de ce cycle mystique s'accompagneront aussi d'hymnes lyriques, de proses pacifiques, de plaintives séquences, que ce poète et ce savant ira chercher dans les Menées byzantines, dans les Missels mozarabes,dans les Antiphonaires des plus anciennes abbayes, partout où, pour la Bien-Aimée, le nom de ce beau Christ aura été chanté par quelque serviteur dévot, qui fut aussi un habile rhapsode.
Et maintenant que cette œuvre rêvée est construite et que ces livres projetés sont écrits, regardez cette tête de moine aux larges traits et au front vaste de
penseur; et niez donc que la vertu des forts ait manqué à ce maître et le génie des maîtres a ce poète de la plus merveilleuse épopée.
L'ouvrage, comme l'ouvrier, sont modestes : un titre de livre de prières semble le résumer. Du moins les esprits distingués auront apprécié Y Année liturgique [\), comme l'un des plus magnifiques travaux d'érudition et de synthèse humaine, qui soient faits ; et ils auront salué en Dom Prosper Guéranger un de ces rares gestateurs dont le nom ne se dégagea pas aisément de leur œuvre, tant celle-ci les absorba et les confondit presque. Qu'importe l'écrivain, si le livre reste. Et ce livre, le cœur d'une simple femme l'aura compris, ce cœur que n'avait pas rempli la poésie humaine. Mais la poésie divine comblant cette âme éprise d'idéal en aura fait, en même temps que la mystique amante du Christ, la chaste femme de son siècle, la sainte mère de ses enfants, la gardienne vigilante de toute famille intègre et de tout foyer sacré...
Et toi, que le hasard de la route a fait frapper à cet hospitalier monastère, ô voyageur mélancolique, à l'heure où le soleil tombe sous l'horizon et laisse à tes yeux attristés toutes les choses de ce monde dans le vêtement sombre et la ligne incertaine dont la nuit survenante enveloppe l'espace, oublieras-tu le poète ignoré et la poésie méconnue du cloître qui firent résonner dans ton âme les éternelles harmonies, pendant une heure inénarrable de ta croyante et bienheureuse jeunesse ?
(i) L'Année liturgique, par Dom Prosper Guéranger, Abbé de Solesmes ; 12 vol., Paris, Oudin, éditeur.
Solesmes, samedi soir 26 sept. 1893.
Cher Maître,
S'il vous arrive, un jour, de rencontrer sur votre route cette endormie et délicieuse rivière de la Sarthe qui flâne à tous les coins des prés et à tous les genêts de la Basse-Bretagne, depuis la Trappe de Mortagne où elle naît jusqu'à Château d'Angers où elle va mourir, suivez au fil de l'eau cette amoureuse pèlerine des vieux couvents qui vient chercher à Solesmes, dont le nom dit la solitude et la paix qui y régnent, la dernière abbaye d'ancien temps qui la regarde encore passer dévotement sous ses majestueuses terrasses. Et quand vous serez arrivé dans ce calme village dont toutes les portes s'alignent et sont ouvertes sur le bord de la route, — excepté celles de l'hospitalière abbaye que les Décrets ont tristement fermée, — dépassez l'abbaye où vous ne verrez plus que les herbes qui ont tout envahi et qui montent aux murs pour regarder venir dame Charité ou dame Justice que le Gouvernement arrête un peu plus haut sur ce chemin où veille, depuis treize ans à double solde de campagne et au chiffre total de deux cent mille francs, la gendarmerie renforcée de Sablé.
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Dame ! des moines, — et des Bénédictins encore ! — valent bien ce sacrifice du budget.
Mais, après le mur de clôture où l'abbaye interdite se replie sur ses jardins, vous n'avez plus à craindre de violation de bris et d'intervention des gendarmes. Là, vous rencontrez une maison neuve bâtie de pierres blanches, agrémentée de meneaux aux fenêtres et d'ogives entréflées grimpant aux cintres. C'est à la fois si stylé et si simple, que vous pensez, devant cette façade, être arrivé chez le seigneur du pays. Seigneur peut-être encore, quoique ce soit un moine qui ait bâti cela ; mais l'aspect féodal de cette forteresse imitée des anciennes vous rassure, au spectacle des ouvriers typographes en longues blouses qui entrent là, comme en un atelier d'imprimerie. Mais, comme atelier de typographie, ce n'est pas encore ce que vous pourriez croire. L'inspection vous en paraîtra curieuse. Une imprimerie bénédictine ne se rencontre pas si souvent. Voulez-vous entrer, un instant?
J'ai parlé d'imprimerie. C'est une marqueterie qu'il faudrait dire. Figurez-vous, dans les salles vastes et bien ajourées de ces ateliers neufs, de longues rangées de pupitres où de nombreux ouvriers s'actionnent,— les uns moines, dans leurs soutanes de bure noire ; les autres laïques, dans leurs immenses blouses sombres qui les font prendre aussi de loin pour des moines, tout au plusdémarquésparles pieds oùleurs lustrines n'arrivent pas. Mais les galées, où ces curieux typographes déposent ligne par ligne le bizarre assemblage de leur composteur, ressemblent tellement à un travail de mosaïque, que vous vous demandez si vous n'êtes pas plutôt dans une des salles attenantes aux musées du Vatican ou du Louvre et réservées à cet art. Ce sont, insérés avec
mille tigelles de métal qui les soutiennent sur une portée de quatre lignes, d'innombrables carrés formant notes. Groupés autour des paroles qu'ils affectent, syllabe par syllabe, ils forment presque autant de petites montagnes indiquant l'ascension et la descente de la voix qui devra chanter ces lignes. Car il s'agit de musique, et les compositeurs de ces patientes marqueteries et de ces merveilleuses mosaïques ne bâtissent pas autre chose que ces neumes fameux, renouvelés des manuscrits du temps du pape saint Grégoire-le-Grand par l'éruditissime Dom Pothier.
— Quel travail nous trace là ce cher Prieur ! ajoute Dom Babin qui, sans désespérer du lourd labeur qui le surcharge, trouve encore le temps de me faire les honneurs de son imprimerie.
— Untravaildebénédictin!répliqué-je naturellement.
— Eh ! quelle idée le bon Guy d' Arezzo a eue d'écrire sur ces portées et avec ces multiples signes, vers le xne siècle, cette musique sacrée que ses prédécesseurs avaient notée, sans lignes ni carrés, en simples caractères neumatiques, avec une virgule par-ci et une autre par-là, les deux se joignant quelquefois en accent circonflexe pour indiquer le neume ascendant et descendant tout entier, — le gruppetto, comme dit gentiment son hiéroglyphique transcripteur, Dom Pothier! Ce qui ne prouve pas que ce dernier ait mieux fait d'user, à ce déchiffrement des manuscrits typiques d'autrefois et à leur composition en caractères modernes, ses pauvres yeux de paléographe épuisé et ceux de mes compositeurs qui, après quelques années de cette typographie en mosaïque, ne valent pas davantage. Ah ! ces neumes d'antan, comme c'était simple et commode à écrire, Monsieur ! Où sont les sages?
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— Ils sont morts ! s'il faut en croire le grenadier du czar. Cette découverte des Neumes n'est pas moins une des plus merveilleuses trouvailles de la paléographie contemporaine à laquelle, dit Gounod, les compositeurs de la musique profane autant que de la musique religieuse, emprunteront à pleines mains les phrases les plus heureuses de leur art. Eh! savez-vous, mon Révérend Père, comment Dom Pothier est arrivé à la clef de ces indéchiffrables neumes des premiers siècles de l'Eglise ?
— C'est simple, comme bonjour ! Seulement, il faut rendre à César ce qui n'est pas à Dom Pothier. Quand celui-ci écrivit, en 1879, les Mélodies Grégoriennes d'après la Tradition, le chanoine Gontier, le P. Lambillotte, Théodore Nizard et quelques autres rares savants l'avaient précédé dans l'aride interprétation des Neumes rudimentairement déchiffrés encore et dans l'art rhythmique du plain-chant qui fut la partie où Dom Pothier triompha pleinement, sans rival. Dans cette explication hiéroglyphique des Neumes, il faut faire une place d'honneur à l'abbé Raillard , un modeste dernier vicaire du Gros-Caillou, qui n'est descendu de son grenier que pour aller dormir au cimetière, en faisant tout au plus deux haltes à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sur le bureau de laquelle il déposa une Explication des Neumes qui nous assurait définitivement la clef des secrets neumatiques, et un Mémoire sur la restauration du chant Grégorien qui réglait, comme sur un vrai papier de musique, l'exécution plutôt déclamée que chantée de ces mélodies dites neumatiques parce qu'un simple souffle, oupneuma, devait suffire à les exprimer d'un trait rapide.
— Et Dom Pothier survenant?...
— Et Dom Pothier, survenant avec un vrai génie de paléographe et d'artiste, leva, sur cette piste et avec la bande de chasseurs que Dom Guéranger lui prêta, l'Antiphonaire de saint Grégoire tout entier. C'est la découverte de ce trésor, à lui seul, qui, depuis, suffit à occuper cet atelier de composition exclusivement musicale où mes ouvriers ne sont pas encore, je vous prie de le croire, à la veille d'achever leur besogne de reconstitution scrupuleusement intégrale des textes primitifs.
— Quelle fut donc la tâche de Dom Pothier, et le résultat réel de ses recherches ?
— Les Neumes, découverts par la pléiade de savants qui s'appelleront dans l'histoire de la paléographie sacrée, MM. Petit, Paulin Blanc, Danjou, Lambillotte, Nizard, Tesson, Goussemaker, Dufour, Gontier, Raillard , Dom Bénédict Sauter, Dom Schubiger, et MM. Schlecht et Hermerdorff, attendaient d'être interprétés en lecture courante dans les manuscrits qui nous restent, depuis les premiers siècles. Survint Dom Pothier qui, passé maître dans cette hiéroglyphique lecture, s'employa à achever le dépouillement des manuscrits de Saint-Gall et d'autres lieux, que la tradition faisait remonter au temps de Charlemagne, lequel obtint du pape Adrien deuxcopies exactes de l'Antiphonaire de saint Grégoire. La confirmation de l'interprétation neumatique était déjà donnée par la découverte du fameux manuscrit de Montpellier. M. Danjou avait rencontré là, par hasard, un manuscrit provenant de la bibliothèque de Troyes et portant une double notation, dont l'une était la confirmation de l'autre : la graphique neumatique de saint Grégoire d'abord; et au-dessous, le système scripturaire inauguré, au
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vie siècle, par Boèce et qui comprit les quinze notes des deux gammes vocales entre les quinze premières lettres de l'alphabet. Avec cette deuxième clef, ce qui n'était que conjectures vagues devenait précision et fixait la lecture des neumes. Est-ce à dire que Dom Pothier et ses élèves s'en tinrent à cette seule référence ? Leur travail consista surtout dans la reproduction par la photographie d'autant de vieux manuscrits qu'ils en purent découvrir, à Einsiedeln, à Oxford, à Madrid, à Paris, à Londres, partout où les richesses de tels dépôts d'antiphonaires inappréciés par leurs possesseurs qui ne pouvaient les lire, appelaient nos Bénédictins de Solesmes, qui trouvaient chaque fois dans l'uniformité de ces mêmes textes une preuve nouvelle de l'existence de l'Antiphonaire original dont tous les autres ne furent que les copies fidèles. La version authentique des Mélodies Grégoriennes ainsi trouvée et confirmée par deux cents photogravures d'un texte, — identiquement deux cent fois le même, — restait à notre abbaye le soin d'élever, en un Antiphonaire typique, le monument d'art et d'honneur que l'Eglise du vie siècle attendait de celle du xixe. C'est à cette besogne que vous nous voyez travailler.
Ils y travaillaient, oui ; ils y bûchaient même, ces braves ouvriers et ces saints moines. C'était, dans cet atelier d'imprimerie fleuri jusqu'aux fenêtres à meneaux et à ogives entréflées comme pour un palais, c'était, sur les galées, une marqueterie de mille paillettes montant une seule portée de quatre lignes, comme un orfèvre sa filigrane précieuse , comme un mosaïste son dessin délicat dans un ufficio de musée.
Et le maître paléographe qui préside à ces compositions renouvelées des rudes Primitifs?...
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Oh ! celui-là, dès que la porte de l'atelier s'ouvre, entre deux copies il file à Rome, à Paris, à Madrid, à Londres, partout où il y a une maîtrise à former dans la phonétique même des temps de saint Grégoire et dans la tradition de la psalmodie primitive. C'est surtout ce travail de reconstitution grégorienne d'après la tradition qui demandait un artiste pour l'interpréter et un colosse de volonté pour l'effort surhumain qu'il en exigerait. Dom Pothieraété et reste l'un et l'autre dans l'interprétation de la musique neumatique, d'après les trois ou quatre principes qu'il systématise à peu près comme il suit. La science complète de la notation neumatique suppose la connaissance :
1° Des formes diverses données aux neumes, selon les époques et selon les pays ;
II0 De la genèse et des rapports de filiation de ces formes multiples ;
111° De la valeur tonale des neumes ;
IV0 De leur valeur rhythmique.
Ces quatre points sont savamment exposés dans les Mélodies Grégoriennes publiées par Dom Pothier, à Tournay,en 1880. Leur commentateur les élucide encore mieux dans les divers fascicules de la précieuse Paléographie musicale que l'imprimerie de l'abbaye de Solesmes fait paraître périodiquement et en trop rares exemplaires, sous la direction de Dom Mocquereau. Les paléographes cités plus haut avaient posé des jalons, ouvert des tranchées ; mais ils avaient aussi fait beaucoup de terrassements inutiles. Ce n'était pas un mince travail, d'avoir à déblayer tout le terrain, à enlever un tas de broussailles qui encombraient ce que l'on avait déjà défriché ; et, de fait, la besogne était parfois plus difficile que si aucun coup de pioche
ou de serpe n'avait encore e'té donné. Tel est le labeur gigantesque et incessant de terrassier et de reconstructeur, de défricheur neumatique et d'interprète artiste, auquel l'infatigable DomPothier se livre ici et là, à Rome et à Paris, —en Chine même, s'il plaît à l'empereur converti de chanter selon le rite grégorien et d'appeler le maître vulgarisateur des neumes toujours debout, toujours en route, et dont le ministère de prédicateur sacré est le chant, comme celui des autres est la parole. Et si, par hasard revenu pour une heure à Solesmes, il vous a permis de le rechercher dans les groupes confondus de ses frères, ce n'est pas au 99e, mais au 100e et dernier religieux de l'abbaye que vous aurez finalement reconnu votre artiste, sous l'apparence quelconque du gros petit curé de campagne qui le déguise et où il se trouve, ainsi ignoré, si à Taise.
— Le révérendissime Dom Pothier ? avez-vous dit.
— Pour vous servir ! ajoute l'érudit Bénédictin et le vainqueur des Neumes, avec un délicieux sourire de malin diable qui vous révèle aussitôt l'intelligence sournoise de cet énigmatique artiste, et qui encadre à ravir ce bel et puissant front de moine, à la manière antique.
Solesmes, dimanche 27 sept. 1893.
Cher Maître,
Cette nuit, en écoutant pour ladernière fois la joyeuse carillonnée de quatre heures qui nous appelait à Matines, je me suis levé tout heureux et tout triste, comme si j'entendais en même temps, là-bas, une autre cloche au timbre sombre de tocsin, — la cloche du devoir, — qui me rappellera, ce soir, du rêve à la réalité et de Solesmes à Paris. A la sévère et sobre couppetée de l'une, j'ai apprécié davantage les trilles abondantes et envolées de l'autre qui, ainsi qu'un oiseau de printemps éternel, porte ici à toute heure du jour et de la nuit, sur ses ailes de bronze, l'homme à son Ange et l'âme à son Dieu...
Ainsi, — pensais-jeen écoutant cette cloche bénie qui excitait gaiement le réveil autour d'elle et secouait ses nappes ondulées s'étendant sur le village, comme des linges blancs, comme les voix blanches des anges, — ainsi sonnera-t-elle, pour d'autres que pour moi, la grande paix des beaux dimanches ! Ainsi, depuis Tan 1000 que son premier abbé Rambertla suspendit dans cette cage où sommeille et s'éveille le bruit, elle indiqua à neuf siècles de moines la route où, dès quatre heures du matin, leurs espérances pouvaient s'envoler vers le
ciel jusqu'au soir. Et d'autres siècles de moines, remplaçant ceux qui reposent aujourd'hui sur leurs couches, les inviteront pour mille ans encore à prendre, dès l'aurore, le chemin que leurs prédécesseurs ont suivi vers le pays supérieur de l'idéal serein et du parfait bonheur ! Je serai loin, demain, dans les fanges du monde et dans les luttes des passions, quand cette même cloche annoncera à ces cellules la même reprise de la fête éternelle, le long deces sentes heureuses que l'espérance reverdit et que les anges tapissent de blancheurs avec la traîne de leurs robes. Heureux moines ! Pauvre moi! Mais ne pourrai-je aussi faire mon abbaye de silence éternel et de paix souveraine, et, comme ces antiques prieurs que les statues d'autrefois représentent portant leur monastère dans leurs mains, porter aussi dans le secret de mon âme celui que ces Bénédictins pieux m'auront appris a construire ? Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mihi... Jérusalem, quœ œdifi:atur utcivitas, cujus participatio ejus in idipsum.
Ce pèlerinage à Solesnes s'était commencé par des psaumes, et vous voyez que c'est par des psaumes qu'il se clôiure. Vous m'en voulez même, peut-être, de ne vous en avoir pas chanté davantage sur les tons si mélodieux du pape saint Grégoire, au lieu d'aller battre de mon bourdon tous les buissons où je m'attarde à butiner sur la route, comme une abeille gourmande et paresseuse. Et vous direz encore que les abeilles sont le symbole delà sagesse? Heureusement qu'avec Platon et vous, elles ont d'autres bouches qui réhabilitent noblement leur honneur. Eh bien ! là ! voulez-vous qu'en finissant nous réparions tousces trous faits par le maraudeur dans les haies, et que le dernier jour passé à l'abbaye nous montre vraiment moines ? Suivez-moi en-
core. Je vous promets de n'en sortir que pour aller prendre le train et vous raconter à Paris ce que je n'aurai pas su vous écrire.
— D'autant mieux, me dit le Père Abbe' après l'Office, que notre brigadier est à Sablé' pour son rapport et pour sa journée pleine. Dame ! il en a tant à dire, sur l'inconduite de ses administrés !... Voulez-vous faire du pied leste ? Nous allons enjamber la muraille et, sans bris de clôture, nous promener dans l'abbaye pendant que les rats dorment.
Nous promener dans l'abbaye, où le Père Abbé n'était pas revenu depuis onze ans d'expulsion?...
Eh bien ! la chose s'est faite aussi simplement que l'Abbé l'apromise ; mais avec quelles précautions, grand Dieu ! D'abord, il fallait, de l'écurie changée en réfectoire, sauter dans le jardin de l'abbaye. D'un bond, je fus vite dans les herbes du parc, plus hautes et plus menaçantes, celles-là, que le plus haut et le plus menaçant bicorne de gendarme. Songez : depuis onze ans qu'elles y poussent!.. J'eus vite fait de me retourner vers l'Abbé vaillamment perché sur la muraille, et de lui tendre les deux mains. Il n'en voulut rien faire et, d'un saut digne de ses premiers vingt ans, il s'élança dans la place ennemie, c'est-à-dire dans sa propre maison. Par une superstition digne de meilleurs temps où la simple croix d'un moine avait suffi pour faire reculer des armées de barbares, il voulut mettre sa croix d'abbé bien apparente sur sa poitrine, afin d'intimider, le cas échéant, les gendarmes. Ainsi paré de l'insigne qui désignerait, au besoin, le maître à ses gardiens :
— Et maintenant, ajouta-t-il en surmontant son émotion, cherchons notre chemin.
Quel fouillis ! Les graminées de toutes les familles,
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hautes comme des forêts vierges, cinglantes et piquantes, comme des foules armées de fouets et d'aiguillons, s'élançaient jusqu'à nos yeux, nous serraient et nous houspillaient de leurs infinies lancéolés. Les sentiers, jadis si bien tracés dans les sables du parc par ces premiers défricheurs de l'Europe, se perdaient dans la verdure sombre, s'y effondraient en taupinières creuses, s'y surlevaient en mottes imprévues. Et tandis que, pour nous diriger ensemble, le bon vieux Bénédictin cherchait le souvenir de ses habitudes perdues, je me rappelais aussi celui de ses laborieux ancêtres qui nous firent à coups de pioche cette Europe féconde de jadis. Et nous n'avons, nous, que des savanes d'Amérique à planter en plein Solesmes, en plein xixc siècle, en pleine France civilisée, pour reconnaître à ces moines le bénéfice de leurs impérissables labeurs! Et des savanes que les sauvages ébarberaient encore, et des ruines de pierre dans cette invasion d'herbes qui n'y protègent même plus les œuvres d'art que la Révolution et la Bande Noire respectèrent : le tout, sous le protectorat de cinq gendarmes !
En retrouvant, çà et là, quelque passage praticable, le Père Abbé évoquait l'histoire de l'abbaye et ses splendeurs déjà vieilles. C'était, là-bas, derrière la Sarthe, ce rocher émergeant de la rivière où Guéranger, un des plus jeunes enfants du modeste Principal du collège de Sablé, venait se blottir avec un tome dépareillé, Y Histoire de France du cardinal Fleury, qui lui apprenait le beau style, sinon la grande histoire. De là, l'enfant rêveur regardait les terrasses de cette abbaye séculaire que, depuis la dispersion de Dom Sageon et de ses moines en 1786, on laissait misérablement tomber en ruines.
— Voici la place, ajouta Dom G. ..' en abordant le per-
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ron défoncé de la façade principale, où le gamin venait, le dimanche, regarder les villageois danser dans l'ancienne salle capitulaire. Les boiseries d'alors, vous le voyez, sont encore solides. Mais, dans les murs et jusque sur les toits, quels dommages !
D'énormes lézardes, en effet, couraient d'un pan à l'autre du bâtiment toujours élégant d'apparence, dans son style de pavillon xvne siècle que lui prêta en restaurant l'abbaye, vers 1732, le seigneur Jean-Baptiste Colbert. marquis de Torcy et seigneur de Sablé. Sans doute, on regretta alors la belle flèche que JeanBougler lança dans les airs, au xvie siècle ; mais restaurée tant bien que mal, l'abbaye de Solesmes se reprit à connaître les splendeurs du passé avec les Bénédictins delà Congrégation de Saint-Maur, moitié seigneurs et moitié moines, dont la commende opulente fit la médaille et son revers, aux environs de la Révolution de 1793. Et depuis, avec un prodige d'audace et de courage qui furent sa principale fortune, Guéranger, entrant en maître acquéreur dans cet immeuble abandonné, vers 1 83 1 , n'en sortit même pas en 1875 pour descendre, avec les honneurs d'un Père de l'Eglise et d'un réformateur de grand Ordre, dans les caveaux de l'abbaye réparée où il dort son sommeil éternel, — la mort ayant été assez clémente pour fermer, avant l'heure de l'expulsion des fils, les yeux du père qui n'aurait pas assisté à la fermeture de sa chère abbaye sans mourir cette fois doublement dans son œuvre violée et dans son âme insultée que n'avait plus à retenir un siècle si mesquin, si emprunté en compagnie des hommes d'un autre âge qui ne sont plus de la taille de ceux de celui-ci.
— Voici, continuale Révérendissime,lesdeux fenêtres
de sa cellule, à droite de l'abbaye. La première regarde Sable' où il eut son berceau, où il voulut aussi avoir sa tombe. La seconde se tourne vers la rivière de la Sarthe, où l'âme de ce fort se prit à rêver si souvent. Ce fut de là qu'au chant du Te Deum nous le transportâmes ici, dans la crypte de la chapelle et où il se disposa à dormir, durant l'hiver de 1875, comme il venait de choir tout à coup de sa vieillesse toujours droite, au milieu de ses livres et de ses travaux continus. La cellule de Dom Pitra, — un autre athlète delà même époque et de la même race de géants, — faisait opposition à celle-ci, à l'extrémité gauche de la même façade; non plus au premier étage, mais sous les toits. Trois mètres cubes d'espace lui suffirent, où dix-huit siècles de science paléographique se logèrent pourtant à l'aise... Au fait, si nous entrions ?
La grande porte, scellée depuis l'année honteuse des Décrets, n'avait plus même entre ses deux battants les réglementaires cachets de cire dont les rats, ou la pluie, ou Dieu peut-être, ont déchiré la langue de toile qui les avait portés. La clef ne fermait même plus à double tour cette serrure, derrière laquelle il n'y avait plus rien à prendre. Les spoliateurs ont laissé quelque chose, oui, à la place : — l'honneur... D'une poussée du genou, la porte vermoulue céda et cria sur ses gonds. Nous traversâmes, comme une tombe jadis pleine de gloire dont elle est vide aujourd'hui, cette salle capitulaire où les antiques portraits des abbés de l'Ordre s'effritent et vous font regretter, dans leur misérable peinture, les neuf siècles d'honneur qui les y conservèrent et dont onze ans d'un dernier siècle impie ont suffi par avoir raison. Quelle salle d'antiques, cette salle capitulaire ! Gomme un autre poète d'Hernani
y trouverait d'autres tirades autrement éloquentes que celle des tableaux, dans le drame célèbre, moins dramatique cependant que celui qu'ont vu ces moines se jouer sous leurs yeux où, du haut de leurs peintures déshonorées, les vieux abbés donnent encore la réplique aux lâches profanateurs de leurs magistrales dépouilles...
Du réfectoire, aux tables toujours dressées pour le soleil qui entre seul et tourne mélancoliquent tout le jour autour d'elles, y cherchant les illustrations les plus pures du siècle qui y trouvèrent le couvert de l'hospitalité à côté de l'abbé protecteur, nous passons en d'autres pièces spacieuses qu'habite le silence des longues nuits et des interminables journées, sans une bure de moine passant quelquefois sur ces dalles et les égayant de son ombre. Ainsi, de salle vide en salle vide, nous arrivons dans le cloître intérieur, — celui-là plein, jusqu'aux chapiteaux des colonnes, de ronces et de chardons dont les oiseaux ont apporté et laissé là les graines en venant boire au puits qui occupe le milieu delà cour. Par-dessus cette frondaison de repaire où les serpents ont même peur d'entrer, ce sont quelques statues de la Vierge et des Saints tendant là-haut, sur le socle de leurs colonnes isolées, leurs mains jointes vers le bleu du ciel où elles voudraient s'en retourner, depuis que cette terre impie et ce cloître désert leur sont si tristes.
Nous venions d'arriver devant la porte de la chapelle, quand un spectacle imprévu nous arrêta sur place, sans nous laisser le courage de faire un pas de plus. Un gendarme, — pas deux gendarmes ! — un seul gendarme était là, qui fourbissait tranquillement au tripoli les cuivres et les buffleteries de sa tenue d'ordonnance. A la vue de l'abbé, qui s'était découvert de sa petite calotte,
l'homme de loi prit aussitôt timidement sa boîte, ses chiffons et ses cuivres, et s'en alla frotter plus loin son fourbi, laissant libre l'issue de la chapelle.
— Pauvresgens ! dit l'Abbé. Laloi les emploie à garder des exilés, sauf à les exiler eux-mêmes dans cette triste solitude, loin du foyer où une femme et des enfants attendent leur retour. Domine, ignosce Mis !
Vous ne me demanderez pas, au milieu de ce vide où je chemine et qui m'isole de mon âme elle-même, une description digne de cette admirable chapelle d'abbaye où je pénètre d'un cœur navré. C'est là que je devrais vous arrêter devant ces merveilles sculpturales de la Renaissance, la chapelle de Notre-Dame-la-Belle et celle de la Sépulture du Christ où il n'est pas sûr que le ciseau inspiré, soit de Colombe, soit de Germain Pilon, soit de Frans Floris, n'ait laissé là un de nos plus purs chefs-d'œuvre nationaux auquel manque, il est vrai, la signature de ses maîtres, — soit qu'ils y dussent être nombreux pour une œuvre aussi grande, soit qu'un seul ne se sentît pas assez fort pour supporter le lourd fardeau de tant de gloire. Ouvrez le beau livre que Dom de la Tremblaye a écrit et illustré sur les Sculptures de Solesmes : il vous fera regretter de n'avoir pas visité ces saints de pierre, qui vous parlent dans leurs chapelles admirables. Mais que valent des statues, pour une église ? Et celle-ci, qu'est-elle sans la foule qui la peuple et donne l'aspect d'une grande mer, à ses nefs élégantes comme des vaisseaux, à ses chapelles rafraîchissantes comme les coquilles de la plage, à ses orgues sonores comme les vagues portant leurs voix harmonieuses jusqu'à l'infini de l'espace ? Que serait une mer sans ses flots ? Aimez-vous mieux vous représenter une forêt sans ses arbres, qui tout à coup s'est changée en
désert ? Telle est cette église de l'abbaye de Solesmes où neuf siècles sont passés, ont prié, ont chanté, et n'ont jamais trouvé d'époque aussi barbare que la nôtre qui les dépeuple et les désenchante tout à coup, pour le plaisir de chasser de cette cage d'oiseaux célestes les deux cents moines qui jour et nuit y louaient Dieu. Voici les stalles aux boiseries sculptées d'images symboliques, et voici le pupitre où l'aigle épique des grands poèmes liturgiques étend encore ses vastes ailes au souffle des hymnaires qui va peut-être l'emporter. Mais où sont les chantres, où est le chœur mâle des moines qui avaient promis à ces voûtes sacrées d'immortelles louanges ? Au-dessus de l'autel, une crosse de bois doré, portant dans sa volute la colombe et le tabernacle, symbolise l'autorité de l'Abbé et s'élève bien droite, comme un mandat silencieux dont le signe muet suffit pour la conduite de l'abbaye entière. — Mais le successeur des cinquante-six abbés qui ont régné ici, depuis l'an mille, cherche la place où fut sa stalle et ne la trouve plus, tant ses yeux fatigués de pleurer se remplissent tout à coup, devant moi, de nobles larmes.
— Sortons d'ici ! termina Dom G...
Et comme, sur la petite place de la triste abbaye où le Révérendissime avait voulu me reconduire jusqu'à la voiture qui m'attendait pour m'emporter de Solesmes, je m'étais jeté dans les bras de l'abbé, il me sembla, tandis que ce pauvre grand exilé m'embrassait, que j'entendais passer au-dessus de nos têtes tout un vol d'anges, — les anges protecteurs de la France. Ils se cherchaient dans l'air froid, comme des oiseaux qui émigrent ; et, prêts à quitter cette terre autrefois si chrétienne, qui aujourd'hui met des gendarmes à la place des moines dans les couvents, ils se disaient entre eux,
avec ces voix maudissantes et terribles qu'on entendit aux derniers jours de Jérusalem et de Rome abandonnées par Dieu :
— Sortons d'ici ! Sortons d'ici !
Cher et vénéré Maître, c'est la dernière impression désolée que j'emporte de cette adorable Solesmes, où j'ai entendu des hommes chanter comme des anges, où j'ai vu l'Eglise des premiers siècles célébrer ses offices antiques comme en un coin des Catacombes, où le Seigneur a opéré le dernier miracle d'art et de poésie qu'il ne donnera peut-être plus à la terre et à cette société moderne et décadente qui ne croit plus en Dieu, — mais qui a foi en ses gendarmes !
UN CATECHISME NEUMATIQUE.
[Nous ne saurions mieux résumer la doctrine de ce livre et la meure mieux à la portée de toutes les intelli gences, qu'en empruntant à Dom E. Bourigaud les pages suivantes qui résument admirablement tout ce que les maîtres de chœur peuvent dire et leurs élèves retenir, pour l'exécution traditionnelle et méthodique du chant grégorien,]
DE LA MODULATION § I. — Genèse de la mélodie»
D. Pour bien exécuter le Chant grégorien, que fautil connaître ?
R. 11 est utile de connaître d'abord les signes qui servent à l'exprimer.
D. Combien ya-t-il d'espèces de signes?
R. Deux : les signes simples et les signes composés (Chants Ordinaires, Principes d'exéc, p. i. — A. Lhoumeau. — Rhythme, exécution, etc., du Chant Grég., p. 2.)
D. Comment se figure l'élément premier de ces signes ?
R. Par la note, autrement dite le neume (1).
D. Quelle est l'origine de la note ?
R. C'est V accent tonique.
D. Cet accent, comment se traduit-il ?
R. Autrefois, il était une sorte de « geste graphique » dessiné par le mouvement naturel de la main, pour indiquer une note ascendante, une note descendante, ou même une note résultant de ces deux mouvements.
D. Comment s'appelaient ces notes ?
R. L'accent aigu, l'accent grave et l'accent circonflexe (2).
D. Et maintenant, quel nom donne-t-on à ces différents accents ?
R. On les appelle notes caudée, carrée ou losange, suivant la forme qu'elles représentent à l'œil.
D. Ont-elles diverses valeurs d'intensité ou de durée ?
R. En elles-mêmes, non : elles ne sont que le dessin, le canevas du chant.
D. Donnez-moi quelques-unes des définitions qui indiquent le caractère musical de l'accent ?
R. En voici deux : « l'accent est l'âme de la voix, t l'accent contient en germe la musique ».
D. Est-ce que l'accent correspond toujours à une élévation de la voix ?
R. Autrefois, il en était ainsi ; mais depuis longtemps cette élévation se traduit seulement par une certaine force donnée à l'accent, ce qui n'empêche pas la notion première de l'accent qui est d'être essentiellement bref.
D. Comment l'accent produit-il le chant ?
(0 De accentibus toni oritur nota, figura quae dicitur neuma.
(2) Habes organum aptatum quibusdam accentibus, gravi,
acuto et circumflexo. Migne, Patrol. lat. t. 5.1, col. 856.
R. Au même titre qu'il produit la parole, car « même dans le langage il y a un chant » (1).
D. Qu'en faut-il conclure?
R. Que les éléments constitutifs de la mélodie se retrouvent dans les éléments simples du langage.
D. Et encore ?
R. Que les règles du chant sont analogues à celles du langage, suivant l'adage ancien : a Vous chanterez comme vous parlez » (2).
§ II. — Formation de la mélodie. — Lecture des neumes. — Quelques règles qui en découlent.
D. Quel a été le procédé employé par les anciens pour démontrer cette vérité que vous venez d'exprimer ?
R. Je citerai en particulier celui de Saint-Odon.
D. En quoi consiste-t-il ?
R. De même, dit-il, que deux, trois ou quatre lettres forment une syllabe et que parfois la syllabe n'en ren-
12 34 ferme qu'une, v. g. : a-mo, tem-plum,.. il nous plaît, comme étant le mieux, que tous les mouvements du chant soient partagés en syllabes dont chacune ne renferme qu'une, deux ou trois notes.
D. Et pour les membres de phrase mélodiques ?
R. De même, dit le même auteur, qu'une, deux, trois syllabes ou davantage forment une partie du discours
offrant un sens ; v. g. : mors, vita, gloria, benignitas,
beatitudo ; ainsi une, deux syllabes musicales ou da-
([) Est etiam in'dicendo cantus. (2) Cantabis sicut pronuntiaveris.]
vantage, renfermées dans l'intervalle d'une quarte ou d'une quinte, produisant un effet mélodique, composent desparties de mélodies, ayant un -sens mélodique.
D. Et la phrase mélodique ?
R. a Une distinction dans le chant est ce que nous émettons d'un seul trait jusqu'au repos de la voix. »
D. Que faut-il conclure de ce rapprochement, de cette analogie dans la formation du texte et de la mélodie ?
R. Que les sons unis ou séparés, destinés à former le corps delà mélodie, c'est-à-dire la modulation, doivent, dans léchant, remplir le rôle des voyelles et des consonnes dans la lecture.
D. Par conséquent ?
R. Ils doivent peindre à l'œil tous les contours de la mélodie et réaliser a dans leur expression par la voix ce qu'ils représentent par la notation» (Guy d'Arezzo).
D. Comment s'obtient ce résultat ?
R. Par l'accent « qui coordonne et assouplit les éléments matériels de la phrase (lue ou chantée), et fait mouvoir dans le chant comme dans le discours les articulations diverses dont le jeu est nécessaire à la vie de l'un comme de l'autre ». (D. Pothier, Mel. grég.)
D. Et encore ?
R. Uaccent n'est que « la compréhension une et complète de l'idée qui engendre et groupe les sons » ; « la mélodie n'est que l'accent du texte plus développé ». (Paléog. musicale.)
D. Avant d'analyser la signification de chaque neume en particulier et de les lire en les nommant, résumez quelle est leur signification en général.
R. Par leur conformation, les neumes indiquent du premier coup d'œil quels sont les éléments qui font partie de telle formule, quels sont ceux qui appartient
nent à telle autre (i), et par là même quels sons doivent être liés dans le chant, quels sons doivent être disjoints.
Dans les premiers temps, le dessin graphique des neumes, figure du dessin mélodique^ suffisait à rafraîchir et à guider la mémoire du chantre.
D. Ne pourriez-vous pas fournir un exemple?
R. Le mieux est, je crois, de dresser le tableau des neumes : l'œil y reconnaîtra sans confusion possible des groupes à la fois distincts et indivisibles, abstraction taite du nom qu'ils portent et qui est emprunté à la figure des diverses formules.
D. Ces notes ou neumes, simples et composés, ont-ils un nom particulier, une forme spéciale ?
R. Vous en jugerez par le tableau ci-inclus :
Noms et figures des principaux neumes.
Punctum
Virga
Pes ou Podatus Clivis Fi Torculus ■"■ Scandicus afl
Salicus ■- ou 1
Épiphonus Céphalicus Porrectus Climacus
Stropbicus Quilisma
Ancus
Torculus resupinus i^S Climacus resupinus 1"»"i
Oriscus entre 2 Torculus
Pes subbipunctis ■-- Clivis strophica Prt Pes strophicus S"1
Pressus et notes apposées Mi ai Sfil RmÛ lT*»
Autres neumes plus longs
tf *v
(0 Qualiter ipsi soni juRgantur in unum vel distineuantur ab invicem (Hucbald).
D. A l'aide de ce tableau, expliquez comment l'accent sert à former les sons, au même titre qu'il sert à former le texte ?
R. Par la contexture même des neumes. — Et d'abord pourles neumes simples de deux notes. Unissant les deux accents appelés l'accent grave punctum et l'accent aigu virga, pour les proférer sous une même impulsion, j'obtiens le pes ou podatus qui devient à l'occasion epiphonus et quilisma.
D. Par le procédé contraire, quels sont les neumes obtenus ?
R. Ce sont : la clivis, qui devient à l'occasion le cephalicus et Yancus.
D. En procédant par groupes de trois notes, combien de figures obtenez-vous ?
R. Quatre, qui sont :
Le torculus formé par l'accent grave, l'accent aigu et l'accent grave.
Le porrectus formé par l'accent aigu, l'accent grave et l'accent aigu.
Le scandicus où deux accents graves précèdent un accent aigu.
Le climacus qui est formé par un accent aigu, suivi de deux accents graves.
D. N'avez-vous pas plusieurs remarques à faire au sujet de la lecture de ces neumes?
R. Je me contenterai des deux suivantes empruntées aux « Principes d'exécution » déjà cités.
i° Des deux notes du podatus, on chante celle du bas avant celle qui lui est superposée verticalement.
fa sol ré la sol ut
APPENDICES loi
2° Le large trait oblique du porrectus exprime deux notes graphiquement liées, de telle sorte que le sommet du trait compte pour la première et sa base pour la seconde.
la sol la la fa sol sol mi sol fa sol ré mi
D. Et les neumes de quatre sons et plus, aussi bien que les neumes composés ?
R. Ils dérivent de ceux-ci, comme on peut le voir à la dernière ligne du tableau. Leurs noms sont ceux que nous venons de mentionner avec un qualificatif technique qui les désigne, selon leur structure mélodique, et leur lecture se fait facilement.
D. Elles neumes dits neumes particuliers (Principes d'exécution, 8), ou encore neumes d1 ornement?
R. La manière particulière dont ils sont écrits (c'est le cas de iepiphonus, du cephalicus et de Vancus), tient au texte, et leur lecture également.
D. Et le strophicus, le pressus et le quilisma?
R. Leur lecture se fait d après des lois spéciales, qui tiennent plus à la musique qu'au texte.
D. Dans une des réponses que vous nous avez données, n'avez-vous pas dit que les éléments constitutifs de la mélodie, figurés par les notes, se retrouvent dans les éléments du langage, et, par suite, que les règles du chant sont analogues à celles du langage?
R. Parfaitement.
D. Qu'en résulte-t-il?
R. « Qu'il faut en chantant faire valoir, l'un avec l'autre et l'un par l'autre, le texte et la mélodie. » (Principes d"" exécution, p. 4.)
D. Et par conséquent ?
R. Qu'il faut taire attention : « i° à la syllabe du texte pour le bien prononcer ; 2° à la note pour la bien poser ». (lbid.). C est la première condition d'une bonne modulation.
D. Et d'abord, pour la prononciation de la syllabe, que faut-il faire?
R. « Pour bien prononcer une syllabe, les organes vocaux doivent être mis en position, et ne rien laisser échapper avant la détente qui produit la consonne, ou le coup de glotte qui fait sortir la voyelle. » [Principes d'exécution, p. 4.) Il faut, de plus, se rappeler que « chaque voyelle a son genre de sonorité, son timbre, chaque consonne son articulation. Altérer l'un ou l'autre, c'est changer la nature de la syllabe.» (lbid.)
D. Et pour la pose du ton ?
R. « On doit attaquer chaque note sans dureté, mais avec précision et netteté, en évitant de la faire précéder d'un son glissé, pris en dessous de la note, ou d'une sorte de mugissement obscur et nasal, ou encore d'une demi-consonne, ou d'une espèce de diphtongue. » (Principes d'exécution, p. 6.) Il est nécessaire aussi, pour la puretédu son et la netteté du chant, que les organes de la voix, une fois en position, demeurent en chantant dans la plus complète immobilité, non seulement tant que dure la note, mais tant que le chant se poursuit sur la même voyelle. (lbid.)
Enfin « on doit faire grande attention à la nature même du son, non seulement pour qu'il rende bien le timbre de la voyelle, mais aussi pour qu'il soit toujours plein et agréable, sans être forcé. Il doit retentir non dans l'intérieur de la gorge, ou à l'entrée des fosses nasales, mais sortir doucement de la bouche,
APPENDICES ï 83
de manière à venir frapper le voile du palais. » (Ibid.)
D. Pour obtenir une bonne modulation, quelle est la seconde condition ?
R. C'est de réaliser une bonne accentuation du texte et du chant.
D. Dans le premier cas, quel est le moyen de réaliser une bonne accentuation ?
R. « Il faut éviter de frapper sèchement la syllabe accentuée, de l'écraser en pesant sur elle, d'en retarder le mouvement autrement que pour lui donner de l'élasticité, enfin de la renforcer par un gonflement de voix. » (Principes d1 exécution, p. 5.) Il faut aussi se rappeler que chaque mot doit former un tout, et dans léchant syllabique, se proférer d'un seul mouvement, que a ce mouvement se compose de deux parties : la partie forte, appelée arsis ; la partie faible, appelée thesis. • (Ibid.)
D. Pour l'accentuation du chant, que faut-il faire ?
R. Il faut réaliser le lié des sons, c'est-à-dire qu'il faut éviter « de marquer chaque son par un coup de gosier, ou de peser lourdement sur chaque note..., d'émettre les notes par saccades, ou par petitessecousses de la voix ». (Mél. grég., p. 90.) « Dans un groupe, tous les sons doivent se lier au premier et se proférer dans le même mouvement. » (Principes d'exécution, p. 6.
D. Quel est le motif naturel et rationnel de pareir procédé ?
R. En brisant le lien qui doit unir les sons, on briserait aussi l'unité du mot, car « des sons qui se suivent uniformément comme les syllabes chez un enfant qui épelle sa leçon, dit Dom Pothier, ne sont pas plus un chant que la leçon de l'enfant n'est pas une lecture. »
D. La troisième condition pour obtenir une bonne modulation, quelle est-elle ?
R. C'est de bien unir les membres de phrases et les phrases du texte, mais aussi de bien distinguer les groupes de notes, car l'ampleur de la mélodie dépasse souvent les limites de la syllabe ou du mot. Si « Yaction de celui qui parle », dit un auteur, peut s'exercer dans un rayon plus étendu, à plus forte raison l'action de celui qui chante.
D. Donnez un exemple.
R. « De même, dit encore saint Odon, qu'une partie du discours, ou deux ou trois ou davantage, forment une proposition et renferment une pensée complète, v. g., à l'interrogation : Quid facis ? la réplique :
que : lego îectionem firmo, aliquam sententiam quœro,
ainsi une ou deux ou trois parties de mélodies ou davantage forment un verset ou une antienne ou un répons.
D. Dans ce cas, quel sera le rôle de la modulation ?
R. Celui de réaliser, en même temps que la cohésion des mots et Yunion des membres de phrase, ïunité du neume ou du groupe de notes.
D. De quelle manière ?
R. 1. « On unit ensemble les notes du groupe (poda tus, clivis, torculus, etc., en les faisant naître de Timpulsion légère, mais nette, donnée à celle qui commence le groupe. » (Revue du Chant Grégorien, p. 63.)
De même que tous les sons qui composent le même mot sont comme fondus ensemble par une même impulsion de la voix, ces noies multiples mais liées sont comme un même son promené sur plusieurs cordes (1).
2. On distingue aussi les groupes de notes suivant ce précepte de D. Pothier: « Parmi les choses nécessaires
1) Plures chordœ sortant, dum una nota proferiurt
à une bonne modulation, il faut mettre l'art des distinctions, c'est-à-dire Part de joindre les sons qui doivent être disjoints. »
D. N'y a-t-il pas d'autres textes du même auteur à ce sujet ?
R. Je ne citerai que les deux qui suivent :
« Une syllabe qui, de quelque manière que ce soit, est isolée de son centre, se trouve former monosyllabe ou bien faire corps avec un autre mot : dans les deux cas, c'est une faute et une faute capitale. » (Méï. gré g., p. i32, ch, ix.)
« Les formules, comme la note simple, doivent être exécutées de telle sorte que l'oreille de l'auditeur puisse toujours facilement saisir le lien qui doit unir entre elles les syllabes de chaque mot. » (Ibid. p. 1 36.)
D. En dehors de la pause proprement dite comportant un silence et qui n'est de rigueur qu'à la fin de la phrase, comment faire lorsqu'il y a seulement suspension ou temps vide, n'impliquant pas essentiellement la respiration ?
R. Ou la thesis (partie reposée du mouvement de la modulation) doit avoir seulement le temps d'émission, et alors « les mots se distinguent les uns des autres dans la phrase par le seul fait que l'accentuation amène la thesis sur fin du mot » (Princip. d'exéc, p. 5), ou bien « cette fin du mouvement » est un peu plus retardée, s'il y a pour le partage du texte en phrases et membres de phrases, des mots qu'il faut séparer davantage.
D. Lorsque la respiration est nécessaire^ [comment faut-il s'y prendre ?
R. Il faut respirer « de "préférence aux divisions plus importantes, et sur la durée de la thesis. Si celleci est brève, on aspire le souffle le plus promptement
possible, comme à la dérobée. » (Principes d'exécution, p. 6.)
D. Et dans le corps des mots ?
R. La dernière note du groupe sert de note de transition d'une syllabe à l'autre, et a toujours le caractère d'une note relativement brève émise sans mouvement de voix saccadée,
D. Est-ce que les auteurs n'ont pas attaché une importance spéciale à l'art des distinctions ?
R. « L'esprit et l'oreille, dit encore saint Odon, peuvent aisément saisir ce qui est divisé, tandis que ce qui ne l'est pas demeure toujours confus. »
D. Encore un mot. En parlant du signe distinctif des divisions de la mélodie, c'est-à-dire la dernière note plus ou moins prolongée, les auteurs n'insinuent-ils pas que ce ralentissement doit être préparé ?
R. Guy d'Arezzo dit, en termes exprès, que le ralentissement doit être progressif et simulé. La nature est d'accord avec la raison pour montrer qu'il en doit être ainsi.
D. Les notes qui- ne sont ni notes d'accent ni notes de pauses, en d'autres termes, les notes communes supposent-elles, dans leur exécution, arrêt ou prolongation ?
R. Ni l'un ni l'autre ; mais elles s'exécutent d'une manière coulante et liée, pour ne pas nuire à Vunité de la formule.
D. Est-il besoin de signes spéciaux de notation pour désigner Y accent et les pauses ?
R. Nullement. L'observation des lois d'une bonne lecture suffit. C'est le texte qui, par les divisions et l'union de ses éléments, indique les divisions et l'union des éléments mélodiques.
Il ne nous reste plus qu'à démontrer de quelle manière, dans quelle proportion les accents et les pauses doivent combiner leurs mouvements pour produire le rhythme qui est dit l'âme de la modulation.
Les temps forts et les temps faibles, les longues et les brèves qui animent les sons, ne sont que la résultante « de la compréhension une et complète de l'idée qui a engendré et groupé les sons ». (Paléog. musicale.)
Sic punctum et pausa fiant ut intellectus discernatur. {Institut. Patrum.) En d'autres termes, il faut essayer de découvrir dans le mouvement de la parole le secret du rhythme qui est de rendre intelligible la parole déclamée et chantée en les proférant Vune et l'autre d'une façon intelligente.