‹ Introduction aux mélodies grégoriennesChapitre 24 sur 26 · LE TESTAMENT DR GOUNOD · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DR GOUNOD

[ Cet article, publié par le Gaulois du 29 oct. 1893, fut le premier de tant d'autres qui le suivirent dans la Presse française. La conclusion imminente en sera l'adoption des Mélodies Grégoriennes dans leur graphique primitive, en une édition ne varietur définitivement adoptée par toutes les églises du culte catholique et romain. Il serait sans profit pour le commun des lecteurs de prolonger indéfiniment cet appendice, par la citation de ces nombreux articles, quelle que soit l'importance qu'on leur ait déjà accordée. Les bibliographes, amateurs de ces pièces d'archives, iront les consulter dans les collections des journaux qui les conservent.]

On l'a recherché longtemps, — et d'aucuns regrettent qu'on ne l'ait trouvé qu'au retour du cimetière, — le document olographe en tête duquel est porté, bref et net, l'article suivant : Je désire qu'on n'exécute, à mes funérailles, d'autre musique que celle de plain- chant.

— Qu'est-ce à dire ? demandai-je à un des membres de la famille, qui sembleavoir reçu plusparticulièrement les confidences artistiques du maître.

— C'est bien simple, me répondit-il. Gounod a voulu terminer sa vie dans la même impression d'art

religieux où il l'avait commencée. Vous savez qu'à son retour de Rome, d'où il rapportait les principaux motifs de Faust, qu'il n'écrirait que bien plus tard, il entra aux Missions Etrangères.

C'était l'époque où le romantisme ressuscitait le Moyen-Age dans la littérature mondaine avec les ballades et les romans de Victor Hugo. Un même mouvement d'évocation antique se produisait dans le cloître, en faveur des vieilles traditions grégoriennes, et les Institutions liturgiques, publiées alors par Dom Guéranger dont le graveur Gaillard a immortalisé la typique figure, étendirent cette évolution à toute la liturgie de l'Eglise qu'il fallait ramener aux traditions canoniques. Aussitôt surgirent les protestations de la grande majorité de l'épiscopat, en tête desquels se mirent Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, et Mgr Fayet, évêque d'Orléans. Elles furent terribles en France où il s'agissait, pour des semi-jansénistes endurcis, de sauver à tout prix la tradition gallicane et sa liturgie moderne, avec laquelle on confondait, bien à tort, ces belles hymnes et leur notation inspirée que les Fortunat et les Paulin de Périgueux composèrent dans la période mérovingienne.

Vous savez jusqu'à quel point les émules de Dom Guéranger et de Mgr Parisis poussèrent cette lutte. Gounod ne s'y intéressa que pour la partie musicale, dite de plain-chant, mais il le fit avec une passion dont il brûlait encore ces jours derniers où, au souvenir de sa jeunesse religieuse et de ses préférences ariistiques, il décidait dans son testament qu'on ne chanterait que du plain-chant à ses obsèques. Combien de fois l'ai-je entendu exécuter sur son orgue de la rue Montchanin, comme des chefs-d'œuvre qu'il appelait « incompa-

rables », le Gloria laus, de Théodulphe d'Orléans (prisonnier de Louis le Débonnaire), et Y Agios o Theos de la Semaine Sainte, le Lauda Sion, le Vexilla, YHœc Dies, le Dies irœt le Libéra, toute la Messe des Morts pour laquelle, ajoutait-il, ileût donnéson plus bel opéra ou son oratorio le mieux écrit !

— Mais enfin, ce plain-chant ?...

— C'est la notation musicale que Grégoire-le-Grand codifia en quelque sorte et fixa, à la fin du sixièmesiècle, pour servir de chants sacrés aux offices de l'Eglise. On écrivit successivement des messes, des antiennes, enfin des hymnes, le tout en neumes ou motifs très chantants et très simples. Pour obtenir la première qualité de cette notation qui devait frapper des oreilles barbares et les retenir à l'église, où Francs, Burgondes, Goths, Anglo-Saxons, nouvellement convertis, venaient d'être introduits, on composa chacune de ces messes sur une phrase canîabile qui revenait la même, à l'introït, au graduel, à l'offertoire, etc., et que le peuple retiendrait aisément. Quant à l'écriture de cette musique, appelée à être déchiffrée sur le pupitre pardes maîtrises d'enfants ou d'hommes vulgaires, comme elle devait être la plus simple du monde, elle fut indiquée d'abord, sous saint Grégoire, en signes neumatiquesetsans portée. Plusieurs siècles après, un Bénédictin français, Guy, de l'abbaye de Saint-Maur et exilé dans celle d'Arezzo, inaugura la portée de quatre lignes entre lesquelles on disposa deux sortes de notes : les longues en carré, les brèves en losange, mais de façon à insérer toujours, entre deux longues qui formaient la base du chant, trois, quatre, cinq et jusqu'à douze brèves, qui en faisaient la fioriture.

Ainsi noté, le plain-chant grégorien des temps pri-

mitifs — non plus le plain-chant gallican ou ratisbonnien des temps modernes, — devait se chanter avec légèreté, comme pardesoiseauxquisesentaientdes ailes, non plus avec lourdeur, comme par ces chantres plus épais que les énormes feuillets de leurs antiphonaires et que les éditions falsifiées et faussement appelées grégoriennes que l'éditeur allemand Pustet devrait adresser, non à la France artistique qui se refuse à en acheter davantage, mais à son gros pays saxon qui devrait bien garder pour lui seul ce stock indigeste dont notre Eglise nationale n'a que faire, depuis bientôt trente ans qu'un monopole cherche à les lui imposer. Et voilà l'origine du plain-chant et l'histoire de sa décadence.

— Le plain-chant n'eut-il pas aussi sa restauration ?

— Oui, etil aurait fallu entendre Gounod en établir scientifiquement la thèse. Déjà, Grégoire XIII en avait projeté une réforme, avec le concours de Palestrina ; mais, peu de temps après la mort du maestro, les essais incomplets que celui-ci avait commencés furent perdus sans retour. Paul V reprit l'idée de Grégoire XIII et fit composer, en dehors des travaux anéantis de Palestrina, et avec la collaboration de maestri inconnus, l'édition du Graduel, qu'on appela l'édition médicéenne, du nom de l'imprimerie romaine des Médicis, qui le fabriqua. Mais cette tentative d'unification ne tarda pas à s'arrêter au seuil des différentes églises qui, ainsi que celle de France, avec son nouvel élément janséniste et du rit gallican qu'il engendra, préférèrent leurs cérémoniaux anciens et même en introduire de modernes. Quelques-unes, comme celle de Lyon, avaient gardé sans altération la notation primitive de Grégoire-le- Grand. La notation remo-cambraisienne a été la meilleure tentative de restauration grégorienne faite dans

l'Eglise, de 1840 à 1860. Mais, pour un essai si louable, combien de notations imparfaites et toutefois existantes, comme celles de Dijon, de Rennes, de Digne et de Paris, queGounod appréciait médiocrement !

Une réforme in radice devenait, de nos jours, nécessaire, au risque de perdre à tout jamais, non seulement la forme, mais le fond même de l'ancien chant grégorien. C'est ce retour au type authentique du plain-chant que réalisent victorieusement aujourd'hui les Bénédictins de Solesmes, en la personne du savant Dom Pothier, malgré l'influence néfaste de l'éditeur Pustet, de Ratisbonne, qui, non moins audacieusement, personnifie, en ses innombrables tirages, l'altération des anciens manuscrits et la décadence du plain-chant... Vous en savez assez pour apprécier la passion d'artiste et de chrétien que Gounod apportait à cette importante bataille ; et s'il eût pu marquer dans son testament que, le jour de ses funérailles, le chœur de la Madeleine serait dirigé par Dom Pothier lui-mêmeet le texte latin chanté sur la vraie notation grégorienne, je vous prie de croire qu'il ne s'en serait pas fait défaut.

— En somme, Gounod préférait le plain-chant à toute autre musique ?

— Il serait plus juste de dire qu'il aima beaucoup mieux la musique sacrée que la musique profane. Tout son bagage artistique en fait preuve, où l'inspiration religieuse fut toujours la première et la plus forte. C'était à ses débuts, dès les Missions Etrangères, qu'il composait pour Mme Viardot les Stances de Sapho ; et la scène de l'église est, vous ne l'oubliez pas, le dernier acte de Faust : deux morceaux de plain chant religieux, écrits tout au plus en musique profane, par où débute et finit la vie de ce grand maître, à qui il

n'aura manqué que de naître au temps d'un Guy d'Arezzo ou d'un primitif de l'époque de saint Grégoire, afin d'écrire pour le cloître ces chefs-d'œuvre dont, malgré lui, il a doté son siècle. Mais le rêve que Gounod n'a pas réalisé pendant sa vie semble l'atteindre à sa mort et rejouir sa dépouille-mortelle.

Allez à la Madeleine ou ailleurs entendre le chœur final que cet artiste pieux a demandé à l'Eglise, de préférence à l'Opéra; et peut-être qu'à l'audition du Requiem plaintif, du Dies irœ grave, du consolant Libéra me, vous aurez l'explication que vous cherchez d'une disposition testamentaire de si sévère apparence : • Je désire qu'on n'exécute à mes funérailles d'autre musique que celle du plain-chant. fe Peut-être, comme le maître que nous avons perdu, trouverez-vous de la grandeur dans la simplicité, et une poésie incomparable dans ces airs calmes de berceuse dont l'Eglise maternelle endort au sein de son éternité les plus petits et les plus grands de ce monde, où, à peine entrevus, ils ont déjà achevé leur passage.

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