LETTRE DU CHEVALIER FR. PUSTET
[Selon les règles que toute loyale polémique doit observer, M. Boyer d'Agen adressa à M. Frédéric Pustet l'article précédent que le Gaulois du 29 octobre 1893 avait publié, et aux allégations duquel l'éditeur visé de Ratisbonne était en droit d'opposer une légitime réplique.
Voici sa réponse :]
Friedrich Pustet,
Ferlagsbuchandlung Regensburg, den 5/i 1 1893
Monsieur,
Dans l'espoir que votre courtoisie ne soit pas sarcastique (sic)y je pense devoir vous répondre sur les parties de l'article envoyé, dans lesquelles vous tâchez traiter de la même manière qui m'est déjàsuffisamment connue par d'autres journaux parisiens, mon nom et ma participation à la publication des livres officiels de plainchantdela S. Congrégation des Rites à Rome.
I. — Vous oubliez de nommer l'édition d'après laquelle l'on chanta à la Madeleine le Requiem pour Gou-
nod et s'il fut exécuté d'après les principes de Dom Pothier. Selon votre communiqué, il faut juger que l'on n'en était pas trop content ; et je veux bien le croire, puisque la profonde décadence dans l'exécution bonne et précise du chant grégorien en France provoque, avec raison, la raillerie et le dédain de tout connaisseur en musique, qu'il appartienne au théâtre ou non.
IL — Sileplain-chant était bien et précisément exécuté, soit d'après les éditions de Reims-Cambrai, de Dijon; etc., soit d'après celle de la S. Congrégation des Rites tel que l'exécutent les Bénédictines à Solesmes d'après les manuscrits du neuvième siècle, la dispute sur la meilleure version serait bientôt finie.
III. — Je regrette de devoir vous diie que vos connaissances de « l'édition de Ratisbonne » et les observations que vous publiez sur elle, ne s'accordent nullement avec les faits. Ce qu'il vous plaît d'appeler ainsi, est purement et simplement YEdition Mediceenne que Louis de Palestrina avait achevée presque complètement et dont l'imprimeur Raimondi, alors directeur de l'imprimerie de Médicis, retira le manuscrit en 1609 du mont-de-piété, à Rome, pour le publier plus tard, dans les années 1614 et i6i5, par ordre du Pape Paul V, avec un privilège analogue au mien.
IV. — Cette preuve irréfutable de l'authenticité des livres officiels de plain-chant, que j'ai imprimés par ordre de la S. Congrégation des Rites, avec approbation des grands Papes Pie IX et Léon XIII, est historique ; pendant que (sic) tout ce que l'on répand en France, à l'égard de l'édition de Dom Pothier, en la déclarant être une reproduction fidèle de l'antiphonaire de saint
relèverons dans le factum de M. Pustet que les points de doctrine sur lesquels M. Pustet demande à être instruit.
Il n'y avait pas à indiquer la notation qui a servi aux funérailles de Gounod; c'était vraisemblablement celle en usage dans le diocèse de Paris, et elle aura été exécutée d'après la méthode adoptée par la maîtrise de la Madeleine. M. Pustet oublie qu'au centenaire de saint Grégoire-le-Grand il y a eu audition successive, à Rome même, de diverses notations exécutées avec un soin particulier. Tandis que la notation grégorienne obtenait un triomphe sans exemple, la notation de Ratisbonne éprouvait une déroute complète.
II. — Nous venons de citer un fait qui est une réponse péremptoire à ce paragraphe. Les inconséquences des éditions de liturgie notées de Ratisbonne ont été maintes fois signalées, et M. Pustet n'a pas besoin que nous lui indiquions les nombreux articles et les brochures, — en commençant par celles de Rennes — qui, depuis quinze ans, font justice des produits de son entreprise industrielle et des procédés employés pour assurer leur débit.
III. — La notation de Ratisbonne a pour base la notation médicéenne: soit. Mais elle a passé par les mains de Haberl et de ses collaborateurs. Du reste, dire qu'une notation est la « médicéenne », n'est pas faire son éloge au point de vue artistique.
L'histoire dément le petit roman organisé pour faire croire que l'édition « médicéenne » peut ^'abriter du grand nom de Palestrina. Le maestro avait à peine ébauché la revision du Graduel, quand l'art le perdit, en 1694; et les reviseurs de l'édition de 1614 n'ont pas
même travaillé d'après ses notes perdues, on dit même détruites, depuis longtemps.
Il y a une grande différence entre le privilège de Paul V et celui de Léon XIII.
Celui de Paul V est un Bref laudatif qui, au point de vue des droits de l'éditeur, ne dépasse pas la mesure et les dispositions protectrices de ces privilèges, comme nous en lisons la preuve à la première ou à la dernière page des livrer» publiés en France aux derniers siècles. Au contraire, les Privilèges accordés par Léon XIII à l'entreprise industrielle de Ratisbonne ont un caractère impératif et placent les livres liturgiques de M. Pustet dans une situation qui, dans un temps donné, ruinerait la librairie religieuse du monde entier à son profit, — ce qui provoque en France, à cette heure, les réclamations urgentes que Ton connaît.
IV. — Il ne faut pas mêler le nom de Pie IX et de Léon XIII à cette affaire, plus que de raison. C'est, il est vrai, sous Pie IX que Bartolini, depuis cardinal et préfet des Rites, a commencé ses machinations peu compréhensibles dans le but de constituer M. Pustet seul et unique fournisseur des livres d'église de la catholicité. Sous Pie IX, M. Pustet a obtenu des rescrits de la Congrégation des Rites, des actes d'une importance relative, mais rien qui ressemblât, de près ni de loin, aux privilèges exorbitants accordés sous le pontificat de Léon XIII.
Que M. Pustet le veuille ou non, ses livres notés sont la négation de la tradition grégorienne. S'il avait les moindres connaissances en paléographie, il saurait que l'existence de manuscrits identiques démontre une origine commune, s'ils sont la reproduction d'unmanu-
Grégoire, morten 604, n est pas historique, puisque les manuscrits dont il s'est servi ne s'étendent pas au delà du neuvième siècle.
V. — Que diriez-vous, Monsieur, si quelqu'un voulait avancer la prétention que la musique de Gounod soit identique avec celle de Pierre-Louis de Palestrina, quoique l'un vît au xixe, l'autre au xvie siècle ? (sic).
VI. — Je ne suis point surpris de ce que les manifestation s absurdes de la Presse française n'aient exercé (sic) une mauvaise influence sur votre style et sur la teneur de vos articles. Mais puisque votre carte révèle au moins une bonne volonté, j'ai pensé qu'il serait chevaleresque de ne pas me taire, comme je l'ai fait vis-àvis des mensonges et calomnies infâmes de YEclair, etc., etc..
Un éclaircissement plus approfondi de la question du plain-chant n'était pas dans votre intention et ne peut donc pas l'être dans la mienne.
Agréez, Monsieur, l'expression de tout (sic) mon estime.
Fr. Pustet, Imprimeur du Saint-Siège et de la S. Gong, des Rites.