REPONSE A LA LETTRE DU CHEVALIER FR. PUSTET
[L'argumentation prodomo de l'imprimeur de Ratisbonne soulevait des questions historiques trop importantes, pour qu'il rfy fût pas répondu point par point. Voici cette réponse que publia la Libre Parole, après l'insertion de la lettre de l'éditeur allemand, et en faisant précéder cesnotes des lignes suivantes :
« Nous avons publié leplaidoyerde l'éditeur Pustet, de Ratisbonne, qui ne désespère pas de voir confirmer, à Rome, son monopole des livres liturgiques, et dont on comprend le désir d'être l'unique fournisseur de toute la chrétienté.
« C'est, par contre, notre devoir d'opposer aux prétentions de cet industriel étranger les revendications de nos ouvriers, dont M. Boyer d'Agense fait l'interprète, dans la remarquable consultation que nous publions ici. Il nous paraît impossible que la Congrégation de Rome ne tienne pas compte de cet important document : dans tous les cas, il fournira d'utiles arguments auxdéfenseurs du travail français, quand la question sera posée à la Chambre, d
Voici la réponse de M. Boyer d'Agen :]
I. — Sans avoir à répondre aux questions de courtoisie et même de style que cette lettre nous pose, nous ne
scrit unique. La multiplicité des manuscrits ou fragments de manuscrits de liturgie notée donnant le même texte musical, établit irréfutablement la tradition qui a pu être altérée à travers les âges, mais qu'on retrouve du plus au moins dans tous les manuscrits invoqués, et parfois intacte jusque dans les livres imprimés.
Si M. Pustet veut prendre la peine d'étudier la question, il aura vite la certitude que le type primitif de tous ces manuscrits de provenances diverses ne peut être que FAntiphonaire de saint Grégoire-le-Grand, autrefois conservé à Rome, au palais du Latran où Jean Diacre — chanoine de Latran en I2i7et historiographe de ce Pape — le voyait encore, « en même temps que le lit sur lequel Grégoire se reposait en faisant répéter sa maîtrise ». C'est ce même Antiphonaire qu'à deux reprises Pépin le Bref et Charlemagne envoyèrent copier à Rome, sous les yeux des papes Etienne II et Paul Ier. Le successeur de ce dernier, saint Adrien, envoya même à Charlemagne, raconte Ekkehard, les deux chantres Pierre et Romanus avec deux nouvelles copies du même Antiphonaire. Pierre arriva seul à Metz. Quant à Romanus, il tomba malade au passage du mont Septmer, près du lac de Constance, et se réfugia avec son manuscrit au monastère voisin deSaint- Gall, qui recueillit et a conservé, depuis, la précieuse copie de l'œuvre de saint Grégoire. Au reste, ajoute l'historien, « TAntiphonaire authentique de saint Grégoire était placé, au palais du Latran, dans une custode appelée cantarium et dans un lieu où chacun pouvait le consulter, afin de corriger les fautes des autres antiphonaires ». On sait que Dom Pothier a pu faire photographier jusqu'à deux cents de ces copies prises à différents âges, et que chacune reproduit le
texte même de l'Antip'ionaire primitif et original. La preuve de l'excellence du Graduel grégorien est donc faite, et l'altération du Graduel de Ratisbonne ne demande, pour être aussi manifestement prouvée et dénoncée, que la confrontation des deux éditions.
V. — M. Pustet commet ici une confusion singulière. L'objet du débat est une notation hiératique qu'on peut exécuter par diverses méthodes plus ou moins bonnes, mais dont le texte d >it être scrupuleusement respecté. Palestrina et Gounod étaient des compositeurs originaux ; et s'ils s'astreignaient à conserver à leurs créations destinées à l'Eglise un caractère religieux, ils ne leur donnaient pas moins des formulesou des variantes nouvelles. Quand même Palestrina aurait fait et remis son travail sur le plain-chant, sa version seraitelle préférable au texte antique, recueilli par Grégoirele-Grand? L'antienne de l'aveugle- né Lutum fecit, celle de la femme adultère Nemo te condemnavit, cent autres nous viennent des Catacombes. Cette tradition, qui consacre des morceaux dont la musique est, d'ailleurs, admirable, ne vaut-elle pas celle que Palestrina aurait pu nous léguer dix-sept cents ans plus tard et qui n'est pas du tout dans l'édition médicéenue, encore moins dans celle de Ratisbonne ?
VI. — La presse française, en s'élevant contre les privilèges exorbitants de M. Pustet, fait œuvre de goût et de patriotisme. Il est inadmissible que l'Église de France soit-dans l'obligation de s'approvisionner de livres liturgiques à l'étranger, ou de reproduire une notation condamnée par l'art et la tradition. (Nous prévenons, entre parenthèse, M. Pustet que les syndicats
du livre n'acceptent à aucun prix le compromis par lequel il propose d'abandonner la propriété de sa notation.) La multiplicité de ses affaires fait oublier à M. Pustet qu'il a envoyé urbi et orbi une circulaire en réponse à l'article de YEclair du i5 janvier 1 89 3 , ce qui lui a valu une verte réplique où son contradicteur a révélé les savantes combinaisons du cardinal Aloisi Masella en faveur de la notation de Ratisbonne, au succès de laquelle ce préfet des Rites s'intéresse aussi vivement que le défunt cardinal Bartolini.
Nous ferons remarquer que M. Pustet a évité, dans sa réponse à YEclair comme dans la lettre qu'il nous adresse, tous les côtés embarrassants de la question, notamment de parler de l'origine des privilèges qu'il a obtenus de la Congrégation des Rites et de Léon XIII. L'histoire étant aussi longue que curieuse, nous nous bornerons à rappeler qu'ils ont pour point de départ un concours qui ri a jamais eu lieu, qui n'a jamais été ouvert manifestement aux autres éditeurs du monde catholique; puisque l'éditeur allemand en aurait été seul avisé, qu'il y parut seul, — ce quilui aurait permis, dit gravement le décret de i883, d'être le vainqueur, faute de combattants !
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