AVANT-PROPOS
Je donne en6n aux amis de la philosophie une tra-* daction, depuis long -temps promise, des œuvres de Spinoza. Populaire en Allemagne, Spinoza est encore en France à peu près inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son nom ; on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, on l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs.
J'ai pensé qu'une traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des adversaires sérieux à Sphioza ; et j'^ai même osé espérer qu'elle pourrait mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite depuis quinze ans dans le vide : débat ridicule, où aucune des parties ne connaît lès pièces du procès.
Spinoza est. un solitaire. Il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violept mépris pour le vulgaire ,
il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son style
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une algèbre à l'usage des géomètres et des méditatirs. Pénétré d'ailleurs d'une prodigieuse confiance, que la solifude et la coiitradietiofi «exaltaient encore , dans la parfaite vérité de ses systèmes , il invente, pour des idées qu'il croit absolument nouvelles , un langage nouveau . En voilà plus qu'il ne faut pour expliquer qu'en France, où l'on a tant de curiosité et si peu de patience, et où Terreur même fait moins peur que l' obscurité, Spinoia intéresse aujourd'hui tout le monde sans se faire lire de personne.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'une traduction française , par la clarté propre a notre langue et par cette heureuse nécessité imposée à l'auteur de donner aux idées les plus vagues des contours fermes et précis, est déjà une sorte de commentaire.
Gonunefitaire bien insuffisant , je le sais , à qui veut comprendre à fond Spinosa : aussi m'avait-il paru convenable de joindre à mou travail de traducteur une introduction étendue , où je me pro'liosais , après avoir édaircî le caractère et l'enchaînement du système, de soumettre le système lui-même à une diseussion régu* lière et approfondie.
Meis cette introduction a pris peu à peu, presqu'en dépit de moi, de si grands accroissements, qu'elle est devenue un livre. Je n'en donne aujourd'hui eu pu* blie que la première partie , où l'on trouvera une sorte d'exposition critique de h philosophie de Spinoza. Je
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publierai dans quelques mois la seconde partie, qui comprendra T histoire et la réfutnition de ce gran4 système.
Je sais d'avaQjce que b^auiCO^p de persionn^^^ zélées, qui ne peuvent entendre parler avec calme die Spinoza , et qui , sans comprendre un mot au fond de sa domine» sans avoir lu une ligne de ses écrits, frémissent d'hor* reur en . entendant prpnoncer son nom , verront dans cette introduction une nouvelle tentative pour réhabiliter Spinoza.
Il y a bientôt deux siècles , une de ces personnes ( la race en est fort ancienne) argumentait avec emporte-? ment contre le spinozisme dans un cercle dont Boer? baave faisait partie. L'illustre médecin souriait en Vér. coûtant; il interron^it Thomme zélé par cette sirof^ia question : « Avez- vous lu Spinoza? » L'homme zélé sortit furieux, et le br^it se répandit le lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste \
Que veut-pn dire quand on nous accuse aujourd'hui de réhabiliter Spinoza? S'agit-il d'mi renouvellement de sa doctrine ? Mais ce serait là une entreprise insensée. On ne ressuscite rien en philosophie : si grand qu'ait été lie génie de Spinoza , il n'a pu donaer à sa philosophie cette force et icette diorée qui n'appartiennent qu'à la vérité. Ce n'est qu'un système, qui a passé comme
* Voyez Fontenelle, Éloges, tome iv, p. 288. — Th. de Murr, Àdnot, ad tract, théol. polit, Prœfat., p. 3.
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tous les systèmes, et passé sans retour. Vkthtqae a sa place dans 1* histoire entre les Méditations de Descartes et la Théodicée de Lcibnitz ; mais il serait aussi téméraire, et j'ajoute aussi inutile, de renouveler aujourd'hui le spinozisme que de vouloir faire accepter aux physiciens la théorie des tourbillons , ou aux métaphysiciens la monadologie et l'harmonie préétablie.
Si on entend par réhabilitation de Spinoza la destruction des faux préjugés qu'on a répandus sur sa doctrine et des calomnies dont on a voulu flétrir la pureté de sa vie, cette réhabilitation n'est pas à faire; c'est une œuvre accomplie. Gela peut contrarier certaines habitudes, tarir à leur source certains lieux communs, diminuer le prix de certaines déclamations et l' à-propos de certaines colères ; mais il faut se résigner à une modération devenue nécessaire , et je dé6e bien quiconque viendra nous dire à l'heure qu'il est que Spinoza est un athée, un matérialiste, un impie, de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.
Dès sa naissance, la nouvelle philosophie française est entrée dans cette voie d'appréciation calme, libre et impartiale , qu'aucune puissance au monde ne peut empêcher désormais de prévaloir. Les esprits violents semblent tratner à leur suite les jugements des hommes , mais la violence suscite la violence et détruit elle-même son ouvrage ; les esprits modérés flnissent toujours par rester les matires.