AVANT-PROPOS
Déjà /dans ses éloquentes leçons de 1829, M. Cousin marquait d'un trait profond le vrai caractère du spinozisme , et sur les traces de Leibnitz et de Maine de Biran, il en mettait à nu le vice radical \ Peu d'années après, un ferme et lumineux génie , que la mort nous a ravi dans sa force , développait en une esquisse admirable quelques-unes des idées fondamentales de YÉthi-que *; et, il y a quelques mois à peine, dans cette même chaire où M. Jouffroy avait crayonné avec gran*^ deur la philosophie de Spinoza, T habile et brillant interprète de l'école d'Alexandrie, M. Jules Simon , rappro*chait Spinoza et Plotiu ; plein de respect pour ces hautes intelligences qu'égara leur force même , il n'en pressait pas avec moins de fermeté leurs téméraires affirmations , et revendiquait, au nom de la conscience , les droits abolis de l'individualité et de la liberté humaine^.
Enfin , au moment même où j'écris ces lignes , M. Damiron lit à l'Institut une série de Mémoires sur Spinoza, où éclate à chaque page, avec la solidité d'une critique lentement mûrie, la noble sincérité d'une admiration mesurée et impartiale \
' Leçons xi et m.
s Cours de droit naturel, 0* et T leçons.
' Je citerai encore l'ouvrage de M. Bouiliier sur le cartésianisme, que rinstitiit a couronné; — un livre intéressant de M. Amant Saintes : De la vie et des ouvrages de Spinoza; cliez Renouard; 1843; — un article étendu de M. Reyuaud sur Spinoza dans V Encyclopédie nouvelle, — et une thèse de M. Henri Martin : Disseriatio de phihsophicarum B, de Spinoiadoclrinarum systemate, 1836.
ti ATANT-i»KOPOS.
Cette direction noateile donnée aax esprits ft déjà porté ses fruits; el, pour ne citer qu un eiemple^ chacun a pu remarquer^ dans Toutrage récent d'un membre très-accrédité du clergé ', un jugement sur Spinoza , où la sévérité d'une critique , au fond trës-solide , est tempérée par une modération de langage qu'on ne saurait -assez applaudir.
Sans doute ^ Il reste encore bëâucoiip à faire pour donner à l'histoire de la philosophie moderne Une connaissance complète et une appréciation définitive du spinozisme. On en connaît maintenant les grandes lignes ; tnais que de replis cachés! que de profondeurs encore inconnues ! quelle atnpie et riche matière aux méditations des penSeiirs de notre temps ! Le travail que nous donnohs aujourd'hui au public ne peut Contribuer .sans doute que bien fëiblement 6 ce mouvement de retour vers les fortes Spéculations qui honore notre siècle ; mais poUr peu qu'il propage le goût d'une critique libre, sincère et memtée des systèmes philosophiques^ le but de Tauteur sera rempli, et il ne donnera pas Uti seul regret aUx deult années de sa vie employées b I* œuvre difficile et trop souvent ingrate d'une traduction.
1 M. l*abbé Maret, Essai sur le panthéisme^ 2* édition, 1841.
Tout paraît extraordinaire dans Spinoza , sa personne , son style , sa philosophie ; mais ce qui est plus étrange encore , c^est la destinée de cette philosophie parmi les hommes, !\] al connu, méprisé de ses plus illustres contemporains, Spinoza meurt dans Tobscurîté, et il y demeure enseveli durant tout un siècle. Tout à coup son nom reparaît avec un éclat extraordinaire : on lit Y Éthique avec passion , on croit y découvrir un monde nouveau, des horizons inconnus à nos pères ; et le Dieu de Spinoza, que le xvip siècle avait brisé comme une idole , devient le Dieu de Lessing, de Goethe, de Novalis.
Ce penseur solitaire que Malebranche appelait un miseraif le *, Schleiermacher le révère et Tinvoque à Inégal d*un saint. Cet athée de système ^, à qui Bayle prodigue Toutrage *, a été pour l'Allemagne moderne le plus religieux des hommes. Ivre de Dieu, comme dit Novalis, il a vu le monde au travers d*un épais nuage , et Thomme n*a été pour ses yeux troublés qu*uu mode fugitif de l'Être en soi. Ce système, enfin, si choquant et si monstrueux, cette épouvantable chimère ''^ Jacobiy voit le dernier mot de la philosophie ^ ; Schelling , le pressentiment de la philosophie véritable.
< Médit, chrét.y IX, 13.
* Dict. crit., article Spinoza, inît.
5 Ibid , note N, iv.
* Ex()resRton de Malebranclie..
^ Jacobi*9 Wêrke, tome tv» ffog. 165 et sttiv.
Tiii mTRODUCnON.
Où trouver la cause de ces étonnantes contradictions? On peut du moins s'expliquer qu'au XYii* siècle Spinoza ait été abandonné de tout le monde. Né juif, ce hardi génie avait dépassé à vingt ans la loi de Moïse * ; et s*il la req)ecta toujours^, son âme était incapable de s'y plier. De là cette rupture violente avec la synagogue, cette sentence d'exil, ces poignards, enfin ces haines implacables qui s'attachèrent à toute sa vie. Rentré en possession de sa liberté, Spinoza la voulut garder tout entière. 11 aimait sincèrement le christianisme ; mais décidé à ne pas choisir entre les diverses Églises, il devait être pour toutes un athée. De là ces invectives et ces anathèmes qui de tous les points de l'Europe vinrent fondre sur Spinoza, formidable concert d'accusations passionnées, où catholiques et protestants, luthériens et calvinistes, gomaristes et arminiens, les communions les plus opposées, les adversaires les plus implacablés, tout s'unit, tout se met d'accord pour accabler l'ennemi commun. Partout retentissent les noms d'imposteur , d'athée, d'impie , de renégat Mais ce ne sont là que les invectives les plus ordinaires , qui ne suffisent qu'aux modérés. Pour Graevins', Spinoza est une peste, son livre un don sinistre de l'enfer. Le docteur Musaeus déclare que l'auteur même du livre est un esprit infernal, ambassadeur soudoyé de Satan \ Mais Christ Kortholt laisse tout le monde bien loin de lui. Il décompose le nom de Benoit de Spinoza, et, unissant dans un mélange grotesque la subtilité et la haine , il trouve dans le nom maudit de cet épineux incrédule une soiu'ce inconnue d'injures ^
^ Vie de Hpinosay tome i, pag. 7, 8.
* Voyez le Traité ThéologiohpotUigue, chap. xvii.
' Georges Gnevius, in Epist, ad Nie» Heins» 34 janvier 1676. ~ In Burmanni sel. epist., toine iv, page 475.
* Tract. Theolog.'poUt. ad veritatis tumen examinatus, pag. 2 et 3.
* « Benedictas de Spinoir , qiiem melias maledictum dixeris , qaod
DITRODUOTION. n
Après s'être acharné aux lettres de son nom, il ne restait plus qu'à défigurer les traits de son yisage. On n'y manqua pas, Dec portraits de Spinoza se répandirent, où on l'avait représenté, sinistre et farouche, tenant, comme Némésis, des serpents dans la main. On écrivait au-dessous de ces portraits ridicules des épigraphes comme celles-ci :
BenoU de Spinoza, Juif et athée, ou mieux encore :
Benoit de Spinoza, prince des athées, portant jusque sur son visage les signes de la réprobation ^.
Poursuivi de la sorte par tous les clergés d'Europe , Spinoza pouvait-il trouver un asile chez les philosophes? La philosophie alors c'était le cartésianisme, et Spinoza était cartésien. Or, saiton dans quels rangs l'auteur de VÈthique rencontra ses plus violents adversaires? parmi ses amis les cartésiens. On a vu com« ment le traitait Malebranche. Fénelon, Lami, Poiret, Jacquelot ne sont guère^ moins sévères. Pourquoi cet universel déchaînement ? Un mot profond de Leibnitz expb'que tout : « Spinoza, écrit-il à l'abbé Nicaise, n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes. ' » Les plus purs cartésiens devaient donc être les plus animés contre l'inflexible et rude logicien qui les menait de force à l'extrémité de leur système et leur ouvrait les yeux en dépit d'eux-mêmes. Aussi le plus emporté, c'est Malebranche; et Leibnitz est de tous le plus mo-
Spinoza divina ex maledictione (Gènes. 3, 17, IS), ierrti maledictum inagis hominem et cujus monumenta tôt spinis obsifa sint, vix unquam talerit, vir initio Judœas, sed postea... »
(Korth. De trib. impost., page 76.)
1 Th. de Marr, Adnot. ad Tract., page 7.
* lettre à Nicaise^ dans ËrUmaiio, pag. 139,
X IflTRODUCTION.
déré et le plotî calme , parce qu'en réalité U est plus loin de Spinoza ^
An XTll* siècle , Spinoza n'eut donc pas un seul partisan , un Seul disciple considérable. On ne peut, en effet, compter pour tels ni Lucas*, ni Saint-Glain^ qui ne sont que des esprits forts, ou, comme on disait alors, des libertins. L'honnête 01denbui^ est très-curieux de philosophie , mais visiblement il ne l'entend pas ^. On ne peut prendre au sérieux un esprit aussi bizarre que Jean de Bredenburg, et Louis Meyer *, qui est un autre homme , subtil , pénétrant , manque de fécondité. Abraham Cuffeler a seul de l'importance ^ ; mais tout cela ne peut visiblement constituer une véritable école philosophique, et Spinoza nous apparaît au xtii' siècle , dans ce coin obscur de la Hollande, où il méditait VÉihique, comme un penseur presque absolument isolé.
Ce n'est point à dire qu'il n'ait exercé aucune influence; car l'Influence philosophique âe se mesure pas seulement au nombre
^ Toutefois, dans la Thëodieée W maltraite fort Spinoza ; « Celte mau-' vaise doctrine, propre tout au plus à éblouir le vulgaire ^ celle doctrine ifisouteHable et même extravagante, »
* Auteur de l'ouvrage tràs-rare intitulé: Vie et S$prit de M» Binoit de Spinoza, 1719, 30S pages iii-8°.
' Auteur présumé de l'infidèle et grossière traduction du ThéologicO" politique, publiée tour à tour sons trois titres différents. —Voyez notre 2îotice sur le Théol -politique .
. ^ Voyez set lettres à Spinozai particulièrement la lettre III. — Olden* burg d'ailleurs, tout en aimant sincèrement Spinoza, ne comprend qu'à demi ses principes, et en repousse très-vivement les conséquences. Voyez JA lettre IX.
s Editeur de Spinoza, auteur du livre : Philosophia scripturœ inter" près, qui a été rééditée par Semler. Halae, 1776, in-S».
^ Auteur de deux ouvrages spinozistes : Spécimen artis ratiocinandi naturalis et artificialis ad pantosophiœ principia manuducejts; Hambourg, 1684. — Princip. Pantos., part 2 et part. 3 Hambourg, 1684.
UfTRODtCnO!!. Kl
et à la qualité des amis , mais aussi an nombre et à b qnalilA des adfersaires. J'ai nommé Malebranche , Fének», Leilmîlx, font ee qu'il y avait de pins grand parmi les philosophes. Il fant citer maintenant les plus illustres théologiens , Huet *, Richard ^mon^ , Abbadie '. Genx-cî regardent peu à Y Éthique ; c'est an trailé Thiologico-paiitique, à cette dangereuse et Hbertinm critique des saintes Écritures, qu'ils ont affaire. Bossnet ne Teut point se commettre arec Spinoza ; mais il conseiDe et presse Lami\
' An xviir siècle, la scène change, et il semble que cette même liberté de penser sans tempérament et sans détour , c-e regard profane et audacieux jeté sur les saintes Écritures , tout ce qui arait perdu Spinoza dans un siècle de discipline et de foi , ra faire sa fortune à une époque d'incrédulité et de hardiesse. Les choses ne se passèrent podrtant point ainsi. Il t a deux hommes dans Spinoza t le libre penseur du Théoîogicopolitique , pour qui les prophéties ne sont que des illusions on des symboles ; les miracles, des paraboles ou des faits naturels ; Mdbe, un grand politique ^ Jésus-Christ, une âme sainte et le premier des sages ; il y a ensuite le philosophe de VÉthique^ qni décrit la nature de Dieu, ex|>lique l'univers, en découvre les preihiers ressorts, en dévoile le mécanisme, sonde toutes les profondeurs , pénètre tous les mystères , n'ignore de rien , ne doute de rien, développe enGn dans l'ordre inflexible des géo^ mètres, et sous les formules invariables d'un style algébrique, le dogmatisme le plus tranchant, le plus vaste, le' plus exclusif qui fut Jamais. Le xviii* siècle comprit et suivit le théologien -, ou plutôt l'hérétique, dans Spinoza ; il ne comprit pas* il ne
^ DaDS la Demotisiraiio Evangeliea.
* Dans VHiitoire critique du Vieuj>Teitament.
- 3 D« fa vérité de ia Relig. ehrét.,^ cbap. VII et VUI.
* Œuvres de Bossuet, édjt. de Besançon, tome xvit, lettre 145.
ui INTRODUCrnOll.
connnt pas le métaphysicien. Gonunent Técole de Kant, pour qui la métaphysique ii*est qn*uoe snUime chimère ;comnieDt Técole Écossaise, si timide, si discrète, si bornée dans son ho» rizon , auraient-elles pu 8*intéresser aux témérités spéculatives de Spinoza? L'école de Locke et celle de CondiUac n*y voient guère que des définitions arbitraires et des abus de mots *. Diderot, d*flolbach et leurs amis croient suivre Spinoza quand ib reculent jusqu'à Épicure. Voltaire, qui en philosophie eflDeure tout, parce qu'il dédaigne tout, prend Spinoza pour un matérialiste; el comme Bayle, avec plus de légèreté encore, mais du moins avec plus de sincérité, il voit dans VÉthique un traité régulier d'athéisme \ C'est que Voltaire et toute l'Encyclopédie n'avaient lu Spinoza que dans Boulainvillers , ou , pour mieux dire , toute la philosophie de Spinoza était pour eux dans le ThéalogicO'poiitique '.
Les choses en étaient là vers la fin du xvnr siècle, et Spinoza,, le vrai et complet Spinoza, celui de V Éthique ^ était profondément inconnu et presque universellement décrié, quand éclata tout d'un coup , dans cette Allemagne, où le doute, sous la forme séduisante et sévère que lui donna le génie de Kant, semblait avoir jeté d'indestructibles racines , ce puissant mouvement d'idées spéculatives , ce généreux essor vers les hautes régions abandonnées, qui s'est propagé dans toute l'Europe et a donné depuis cinquante ans à la philosophie du xix* siècle, Fichte, Schelling, H^el et M. Cousin. C'est de cette époque de renaissance que datent le renom et l'influence de Spinoza. Jacobi met le public dans la confidence d'une conversation qu'il a eue avec
^ Condîllac, Traité des Systèmes^ cliap. X, le Splnozisme réftifé.
* Voltaire, lettres sur hs Juifs, lettre X. — Le Phiios, ignor., lettre 7k, -- Les Systèmes, notes.
' Tout le <li!i*hultième alècle a conibnda le spinoiifime et le matérialiame. Vesana Stratonis restétuit commenta , dit le cardinal de Po* lignac dans rAnti-Lacrèce, en parlant de Splnoia.
INTRODUCTION. xrii
Lessing et dont le système de Spinoza a fait tous les frais. « J'étais allé, dit- il, chez Lessing dans Tespérance qu'il me viendrait en aide contre Spinoza. * Mais quoi ! Jacobi trouve dans Tillustre poète un spinoziste déclaré : «""Ev xal tcSv, s*écrie Lessing, voilà la philosophie. »
Mendelsohn voit dans ce récit un outrage à la mémoire de Lessing, et il prend la plume pour la défendre. De là une controverse vive, passionnée, violente, qui émeut toute l'Allemagne, et à laquelle Claudius, Herder, Heydenreich et M. Schelling prennent la part la plus active. Il ne s*agit bientôt plus du spinozisme de Lessing, mais du spinozisme lui-même. On commence à le voir partout. Lessing Tavait trouvé dans Leibnitz, Jacobi le trouve dans Lessing. La doctrine de Fichte n*est qu'un spinozisme retourné; celle de Schelling, un spinozisme déguisé. On traduit Spinoza ; on recueille ses œuvres , le célèbre docteur Paulus en donne une édition complète. Quelques notes marginales, de la ïnain de Spinoza, ne s'y rencontraient pas; le savant de Murr les publie. On trouve quelques variantes très-insignifiantes de ces notes , le docteur Dorow ne veut pas que le public en soit privé.
L'enthousiasme gagne les poètes, et bientôt il ne connait plus de bornes, v Ne pourrait-on pas, disait Herder, persuader à Goethe de lire un autre livre que V Éthique ^1 » L'ardent Novalis s'enflamme pour le Dieu-nature de Spinoza , qui s'agite sourdement dans les eaux et les vents, sommeille dans la plante, s'éveille dans l'animal, pense dans l'homme, et remplit tout de son activité sans l'épuiser jamais. Mais les théologiens laissent loin derrière eux les poètes eux - mêmes. Écoutons Schleiermacher :
« Sacrifiez avec moi une boucle de cheveux aux mânes du
^ Goethe a dit quelque part : « Je me réfugiai dans mon antique asile, V Ethique de Spinoza. »
xit INTRODUCTION.
saiot et méconnu Spinoza I Le sublime esprit do monde le pénétra, l'infini fut son commencement et sa fin, Funiversel son unique et éternel amour; vivant dans une sainte innocence et dai|s ui^e humilité profonde, il se mira dans le monde éternel et il vit que lui aussi était pour le monde on miroir digne d*a* mour ; il fut plein de religion et plein de TEsprit saint ; aussi nous apparaît-ii solitaire et non égalé, maître en son art, mais élevé au* dessus dq profane, sans disciples et sans droit de bourgeoisie. »
Ces élans d'enthousiasme, presque aussi ridicules dans leur genre que les emportements des adversaires de Spinoza, ne sortiront pas, nous Tespérons, de TAUemagpe. Noos n'avons poinit grâce à Dieu , assez d'imagination et nous avons trop de bon sens pour nous passionner de la sorte sans mesure et sans raison. La nouvelle philosophie française, à qui on n'a pas épar* gné l'accusation de spinozisme et toutes les injures qu'elle amène avec soi , s'est nettement séparée de Spinoza dès son origine ; et du jour où elle a substitué la méthode psychdogique à la déduction a priori , en donnant pour base à toute spéculation métaphysique le sentiment de l'activité individuelle dans la conscience du moi , elle s'est heureusement condamnée à ne pouvQÙr être spinoziste sans la plus éclatante contradiction.
Pourquoi donc toutes ces colères ? Pourquoi ces cris de vio* leqtee? Noos déclarons, quant ài nous, qu'ils nous laissent Vâme aussi calme que les transports d'admiration de l'ardente et chimérique Allemagne. Le système de Spinoza est un grand système, je le crois ; mais il n'est plus. Est-il bien raisonnable de se passionner poor une conception épuisée? Le système de Spi-» noza est un faux système , je le crois aussi : mais il a été; et il est encore, sinon comme système, du moins comme tendance de l'esprit humain. Est-il bien utile de s'emporter contre un fait nécessaire, contre une loi de la })ensée et de l'histoire?
Nous ne pouvons comprendre qu'un esprit un peu grave ait
INTRODUCTION. xt
autre chose à faire d'utile et de sérieux sur Spinoza que de laisser là les fanatiques de toute espèce , et de résoudre avec uq calme parfait ces deux questions : Qu'a pensé Spinoza? Qu'y a-t'il de ?rai dans ce qu'il a pensé ' ?
DB Là MÉTHODE DE SPINOEA.
Tout le monde sait que Spinoza a entrepris, sinon le pra-^ mier, du moins d'une façon plus régulière et plus systématique qu'aucun autre philosophe, d'appliquer à la métaphysique lamér tbode des géomètres; et il suflSt d'avoir ouvert V Éthique, pour s'être aperçu que cet ouvrage commence, comme la*géométrie d'Ëuclide , par un certain nombre de définitions et d'axiomes, sur lesquels vient ensuite s'appuyer tout un vaste système de propositions , de lemmes , de corollaires 0, de scholies.
D'excellents esprits , notamment Hemsterhuis ^ , ont reproché à Spinoza d'avoir embarrassé sos lecteurs et de s'être accablé lui-même de cet appareil géométrique, où la rigueur de la forme, souvent plus apparente que réelle, ume à une inévitable sécheresse et à une complication de formules prèsque inextricable, fatigue, éblouit, décourage la pensée, au lieu de l'éclairer et de la soutenir.
Nous sommes fort éloigné de vouloir «ur ce point justifier Spinoza ; tout au contraire , il nous semUe que si le reprodia. qu'on lui adresse est juste , loin d'être trop sévère , il ne l'est pas encore assez.
^ Sur la destinée de Spinoza, on relira avec plaisir les spirituels articles d'Henri Heine {Revue des Deux-Mondes, nov. 1834), et le brillant chapitre de M. Lerminier dans sa Philosophie du Droit.
* Lettre à Jacobi. Voyez Jacobi's Werke, tome iv, pag. 164.
Ce reprocbe, en eflcf , ne Ta pas aa fond des cfaoBcs. L'ordre géométrique que soit SpiboKa, ce n'est pomt, comme Jacobi Ta fort sofidement remarqué * , sa méthode dle-même , c'eo est sealement TeoTeloppe ; et il y a îd nue qoestioD toot autrement grare que celle de l'exposition et du style , c'est la question des yéritables conditions de la science et de la portée même de l'e^xit humain.
Spinoza yeut que la science prenne son point d'appui dans l'objet le plus éleré de la pensée , et que, descendant ensuite par degré des hauteurs de l'Être en soi et par soi, elle suiTe la dudne des êtres, et reproduise dans le mouyement et l'ordre de ses conceptions l'ordre yrai et le réel mouyement des choses. Si cette méthode est la yéritable, il importe fort peu que Spinoza ait employé ou non la forme géométrique. En connaît-on d'ailleurs quelqu'une qui soit mieux appropriée à une méthode essentiellement déductiye, et qui paraisse plus capable d'en assurer la marche, d'en tempérer la hardiesse, d'en corriger les excès?
Si au contraire , cette méthode n'est pas la yéritable, il iaut condamner alors, je l'ayoue, la forme géométrique, mais avec elle et ayant tout, la méthode ambitieuse et téméraire qu'elle recouyre. Laissons donc de côté la forme géométrique des pensées de Spinoza, et rendons-nous compte de sa méthode.
Génie essentiellement réfléchi, éleyé à une école séyère, celle de Oescartes, Spinoza n'ignorait pas qu'il n'y a point en philosophie de problème antérieur à celui de la méthode. La nature et la portée de l'entendement humain , l'ordre légitime de ses opérations, la loi fondamentale qui les doit régler, tous ces grands objets avaient occupé ses premières méditations, et il ne cessa de s'en inquiéter pendant toute sa yie. Nous savons
< JacobVa Wêrkê, 1. 1.
INTRODUCTION XTii
qu'avant d'écrire son Éthique, ou, comme il l'appelle avec raison , sa philosophie, il avait jeté les bases d'un traité complet sur la méthode ^ ; ouvrage informe « maïs plein de génie, plusieurs fois abandonné et repris sans jamais être achevé, où toutefois les vues générales de Spinoza sont suffisamment indiquées à des yeux attentifis par des traits d'une force et d'une hardiesse singulières.
Au commencement de cet ouvrage, Spinoza nous trace le tableau d'une âme à qui les biens périssables ne suffisent plus , et qui cherche, loin de la volupté, de la gloire , çt de toutes les chimères dont la poursuite occupe et fatigue les âmes vulgaires, la sérénité durable et la paix.
« L'expérience, dit-il, m'ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles,... j'ai pris enfin la résolution de rechercher s'il existe
un bien véritable, un bien qui puisse remplir à lui seul
l'âme tout entière , après qu'elle a rejeté tout le reste : en un mot, un bien qui donne à l'âme, quand elle le trouve et le possède, l'éternel et suprême bonheur ^. »
Qu'on ne s'étonne point de rencontrer de telles pensées au début d'un traité sur la méthode : Spinoza ne sépare point dans la science deux choses inséparables dans la réalité, la poursuite du vrai et celle du bien. A ses yeux , l'homme est essentiellement un être qui pense, et, pour prendre sa forte expression, une idée. Le bonheur d'un tel être ne peut se trouver que dans la pensée , et le plus haut degré de la connaissance humaine doit être le plus haut degré de l'humaine félicité. Le bonheur suprême n'est point un idéal fantastique, insaisissable à notre misère.
^ C'est le traité qui a pour titre : De la Réforme de V Entendement, Voir le tome ii de notre traduction.
^ De la Réforme de l'Entendement, tome n, pag. 275.