‹ Introduction aux œuvres de SpinozaChapitre 14 sur 18 · INTRODUCTION. CXLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CXLI

elle serait enirèremont livrée h rcnipîre des causes étrangères et comme absorbée par la Nature. Cessant d'agir, elle cesserait d*être. T^a vie humaine est donc une activité nécessairement incomplète , une pensée nécessairement obscurcie , un désir nécessairement contrarié; et tout cela est nécessaire, parce que la vie humaine n*est pas la vie universelle , mais une de ses formes; en d'autres termes, parce que l'homme n'est pas Dieu, inais une partie de Dieu ^

Qu'arrive-t-il maintenant chaque fois que l'âme humaine reçoit l'action d'une cause étrangère ? De deux choses l'une ; ou la puissance de penser de l'âme humaine est favorisée , ou elle est contrariée. Dans le premier cas, la perfection ou l'être de Fâme humaine est augmenté ; dans le second, il est diminué. Par conséquent, le désir qu'a l'âme de persévérer dans son être est satisfait dans le premier cas et contrarié dans le second. Mais un désir de l'âme comblé , qu'est-ce autre chose que la joie? et ce désir blessé ou incomplètement satisfait, qu'est-ce autre chose que la tristesse ? La joie et la tristesse résultent donc nécessairement du désir, qui résulte lui-même de la nature de l'âme ; et Spinoza peut les défînir de la sorte : La joie est une passion par ia^quetU Vaine passe à une perfection plus granile; et la tristesse : une passion par taqu^Ue Came passe à une moindre perfection ^

Un être éternel et parfait est inaccessible à la tristesse , et même à la joie, parce qu'il est incapable de pâtir et que le désir de persévérer dans l'être est en lui éternellement satisfait ; mais tout être imparfait et qui tombe dans le temps est sujet aux passions et à cette alternative de joie et de tristesse qu'on appelle la vie.

Spinoza ne veut reconnaître dans l'âme que ces trois passions

* De l'Esclavaye, Propos, ff, III, IV, V et VI.

• Des Passions, Schol. de la Propos. XI.

ciUM l»RODlXTIOX\

primilires : le «Uisir» h joie ei h imletee *; et il sechiifeaTet ces donot^ si amplee, mais si fécondes, d'expliquer celle prodigieuse diversiié des passions humaines qui découragiB Tobservaliop la plus paUeuU. el seoible dé&er Tanalyse* fiieu n'est curicuv pour uo pliilosophe çouiiue d*assisler k celle espèce d'aoUiNuie du cœur bumaîa : Spiooia le dàuooie pour ainsi dire pièce k pièce» el par upe aualyse d'une subliiiii rnerveU* leusc , la plus régulière , la plus pénétrante , la pins compINn qui peut-être ait jamais été Cùte, il ramène ce mfcanisiar si compliqué, si divers, si mobile, k l'action de Unis resaorls essentiels*

Qu'est-ce que l'amoor el la baine ? Rien de primitif» mais des suites nécessaires de la joie et de b tristesse. Unisses è h joie ou è la tristesse l'idée des causes qui les produtseut , el voiU l'smour ou la haine ^ On dira que l'amour est plus qu'une idée , qu'il est aussi une tendance. Spinou est le pre<micr à le recoonatire ; l'amour >ienl de la joie, qui diemême vient du désir. L'activité du désir se communique à l'amour, el l'tme fend vers l'objet aimé de toute la forte de son être.

L'espérance tt b crainte, ce n'est encore autre chose que des suites partioiU^rcs de b joie et de b tristesse. L'espérance est une joie mat assurée, tiés de V image itu»ie ekoee future &u passée dont ta présmce à venir ou le retour êûni pour nouê inct Naine; H b crainte : U9ie irieUeee wat auurée , ii^ atim de t'ima^e d^une chose douteuse \

« IML — Cf. J)^Jin des Passions, Explic Oe b Défia. lY.

* Des Passions , Scliol. de U Pmpos. XIH. — Coai|i. Drjtn. des Pass, Délia. VI et VII.

* Des Passions, Srliol u de b Ph)|m>$, XVUI. ~ CtMkp. Ikfim. éss Pjss. Uêfin. XilH Xm.

IKTBODUCTION. cxLiil

Retranchez le doute de ces affiections, respéraDoc et la crainte deviennent la séeuriié cl le désespoir ^

La joie et la trij$te8se , venant k se combiner en sens divers avec Tamour et la baine, avec la crainte et l'espérance, pro« dnisent une infinie variété de passions nouvelles. Par eieniple, Teniie, qui n'est autre chose que ta haine , en tant qu'elle UUpoêe VhQtnme à se réjouir du malheur d'autrui et à s* attrister de son hcnheur ' ; la Jalousie, passion corn* plexe I où la haine pour l'objet aimé se môle à l'affection qu'il nous inspire et à l'envie pour notre rival * ; l'émulaioa qui peut se définir : le désir d^une chose, produit en nous^ parce gue nous nous représentons nos semblablu ani^ mes du mims désir ^ ; le regret, espèce particulière de irie^ tesse produite par l'absence de l'olyet aimé ^ ; l'humililé, anlri sorte de tristesse née du sentiment de uoire impuissance*; la paix intérieure ou acquiescenoe , passion des vrais philosophes , joie sublime née de la contemplation de nous-mêmes et de notre puissance d'agir '.

L'analyse ne peut épuiser les combinaisons infinies des |)as« sions humaines ; mais 11 suffit qu'elle en découvre les lois fon^ damentales et les ramène à leurs princi|M's. Or , ces principes sont d'une simplicité et d'une généralité parfaites. Ils se résolvent tous en effet en une tendance commune à tous les êtres, savoir : le désir de persévérer dans l'être. Ce désir, favorisé on contrarié, donne naissance à la joie et \\ la tristesse, lesquelles produisent tout le reste.

*■ Des Passions, Dëfio. XIV et XY.

* Des Passions, Scbol. d« la Pf^HMs. XXIY.

3 Des Passions, Schol. de la Propos. XXXV.

* Appendice de (a paît. 3 ât V Ethique, CtéHi). XXXJIL ^ O^finition des Passions, Defio. XXXir,

« Définition des Passions, Défin, XXVf.

' md., Défin. XXV.

cxLiv INTRODUCTION.

Spinoza supprime ici évidemment un élément fondamental de la passion, je veux dire le plaisir et la douleur La passion n*est pour lui qu'urte idée confuse; la joie ou la tristesse , qu*un accroissement ou une diminution de l'être. G*e$t substituer au phénomène sa cause métaphysique.. Mais il fallait réduire tous les phénomènes de Tâme à celui de la pensée, et, comme dans l'analyse de l'activité on avait supprimé l'élément fondamental, la liberté, dans l'analyse de la sensibilité on supprime la sensation elle-même. Grâce à ces mutilations arbitraires, toutes les passions s'expliquent par le désir; et le désir lui-même étant déjà réduit à raffirniation que toute idée enveloppe, on trouve aisément dans une psychologie aussi docile la confirmation de ce principe que la métaphysique avait donné a priori: L'âme humaine est un mode de la Pensée.

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