DE LA DESTINÉE DE L'HOMME DANS L'ORDRE MORAL
Du iibre Arbitre, — Du Bien et du Mai, — De V Amour de Dieu, — De Vlmmortaiité de Vàmei
•Spinoza a résumé d'un seul mot sa psychologie quand il a dit : « L'âme humaine est un automate spirituel *. «> Cet automate est mu par trois ressorts : le désir, la joie et la tristesse. Or, le désir, c'est l'être môme de l'âme ; la joie et la tristesse , c'est l'être de l'âme , augmenté ou diminué par l'action des causes étrangères. L'âme ne s'appartient donc pas \ elle-même» elle appartient à la Nature ' ; elle ne fait pas sa destinée , elle
1 Le la Réforme de CEnlendementt tome n, pag. 306.
* « // ne faut point s'imaginer, dit Spinoza, que l'homme soit dans la nature comme un empire dans un autre empire, » ( Pri^face de la partie 3 do V Ethique. )
INTRODUCTION. cxLY
la subit; et» pour emprunter à Malebranche sa bizarre et forte expression, elle n'agit pas, elle est agie.
Se peut-il comprendre maintenant que le problème moral ait sa place dans la philosophie de Spinoza ? Ce problème en effet , le voici : Gomment Thomme doit-il régler sa destinée pour qu'elle soit conforme à l'ordre et au bien ? Le problème moral suppose donc deux conditions : premièrement , que l'homme soit capable de régler sa destinée, de diriger à son gré sa conduite : en un mot, que l'homme sdt libre ; secondement, qu'il existe un bien moral, un ordre absolu auquel l'homme doive conformer toutes ses actions. Ces deux condl* tions sont même si étroitement liées qu'une seule supprimée rend l'autre inutile ; de sorte qu'il suffit de nier, soit Tordre' moral, soit le libre arbitre, pour rendre toute morale impossible. Qu'importe en effet .qu'il existe une loi naturelle , si je ne suis pas le maître d'y obéir, et si je puis innocemment la violer 7 Et si je suis libre , mais d'une liberté sans règle , tout alors est légitime, et le Devoir et le Droit n'existent pas pour moi.
Interrogez maintenant Spinoza sur ces deux objets, le libre arbitre et l'ordre moral Sa pensée est aussi claire , aussi tranchante » aussi résolue , sur l'un que sur l'autre ; il les nie tous deux, non pas une fois, mais en toute rencontre, à chaque page de ses écrits ; et toujours avec une énergie si inébranlable, une conviction si profonde et si calme , que l'esprit en est confondu et comme effrayé. C'est que le libre arbitre et le sentiment du bien et du mal ne sont , après tout, que des faits ; et entre des faits et une nécessité logique , Spinoza n'hésite pas. Reste à comprendre qu'après ce démenti éclatant donné à la conscience du genre humain au nom de la logique, Spinoza vienne ensuite proposer aux hommes une Morale dont il a par avance détruit les conditions. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle de la radicale insuffisance du spinozisme, et des puis-
ciLTi iirnioDOCiio5.
Macs et iBvlila efforts d*Qiie grande îaldlgffice dévoyée anï prises avec rimpotsible.
Du U6re Jréiire,
Deoi ckenajos dhers peufHit coadoire on philosophe à nier le libr« iiiiitre : on Men on le dfdare impossîhle a priori^ inroe qa*il esl ahoolmnent i n cona KA Ie aTcc de certaios principes qa*on s'est formés snr h natore des choses; on bien on Je rqctie a fogteri^ri, oonme nn fait qui n'existe réeHement pas, comme nne iiosion dn genre humain qm se hisse reconnallre à one ofasertatk» a^Nrofandie de ht oo&sdence et de la
Spmn nie le Mhre arbitre a priori et o postericri ; m priori, an nom de la nacnre de Dieo et de rordne de ses développements; a p€$ieriori', an nom de cette mathématiqae des pamms qm soumet tontes les actions humaines li des lois infviahlesL Mais il ne le me pas senlement dans rfiomme, H le nie aussi en Dieu et dans tonte la Nature; il le nie, en un mol, de tontes les façons dont on peut le nier.
Dieu est libre, tontefos, dans ce système ; mais on sait de qndie liberté *• Elle consiste dans Tabsotoe nécessité d'un étemd dérdoppement Cette liberté toute métaphysique, si diKrcnte de la liberté mwale qn*adore en Dieu le genre humain. Dieu seul la possède, suivant Spinoia. Car Dieu seul agit par une nécessité parfaite immédiatement inhérente à sa nature ; tout le reste agit par la nécessité de la natore divine , c'est-àdire par une nécessité plus mi moins imparfaite, suivant qu'elle
* De MHem, Défia. VU.
è^t tottdée d*dttc triniriièf e plu§ ou moins ihédfatc stfr la sti|)rèîii^ tiécGsâité. A ce compte , soit qu'on entende h liberté aiï fteità de Spinoza , soit qu'on Tetitende an sens de tout le ihoâde , lliomaié et tons les êtres de \à Nature en st)nt également ptïtèà. il ii'y à rien de contfn^éùt dans l'ordre des choses * t cdf tout ce qui existe et agit est déterminé par Dieu même I texistence et à l'action *; et il est aussi absurde de snpposef iju'trn être que Dieu ne détermine pas à l'action s'y déterminera de Sbî-rtiêftie , que de s'imaginer qa*une ïois déternïiné pâf Dietr à l'etistencê et à l'action, cet être pourra se rendre fûdé^ terminé •. L'action d'un itfdÎTidu est fondée sur son être; l*êtfê d'un individu est fbiidé sur l'être de Dieu. Supposée qu'ttn iiidîtidu trbnvera itutre part qu'eri Dieti le prirtcipe cfe Sbrt action, c'est supposer qu'il trouvera hors de Pêtré fe |>rîftcîpcî de sotn être , ce qui implique.
Qu'est-ce donc qu'une chose contingente * ? Ksf^cê ntfe chto^e qtii [hiîsse également être ou ne pas être , être ceci où être cela? Mais ce sont h des chimères de tlfnàgîriHition , tfai rtê toyant qtie les effets , nie fes caruses qtr'eBe fie tdit pas. Potir fe raison, tout ce quî est, doit être} fotit Ce qui fest dé teWè façon , doit être de cette façon ; ce qui arrive k tel pôirtt précis du temps ne pouvait arriver une minute avant, ni ùtie minute ilprès , sâfts que l'ordre entier des choses ne fût frottbié , ^ns que le hasard n'entahît Ye développement ditin, san^ que Dîeù Cessât d'être ttécessâh-fe , c'ést-à-dire d'être Dieti ^
Dieu seul du reste est nécessaire , de cette nécessité étefttellé, absolue , toujours égate à eBe-même. Les choses finies ,
1 De Dieu, Propos. XXIX.
• De Dieu, Propos. XXVI.
s De Dieu, Propos. XXVJI.
* De Dieu, Sclw>l. i de la Pi6|)ns XXfïf.
6 De Dieu, Propos. XXIII.
ciLTm OtTRODUCnON.
' toat eu résulumt nécessairement de la nature divine, ne peuvoit exister que daus la durée d*une manière bornée et successÎTe. Elles apparaissent au jour marqué dans FÉteniité » mais pour disparaître bientôt et céder la place à d'autres êtres. Rien d'arbitraire, rien de désordonné dans ce mouvement perpétuel qui crée, détruit et renouvelle sans cesse toutes choses ; chaque être est déterminé à l'existence et à Faction par un autre être éffh lement déterminé à l'existence et à l'action par un être antérieur, et ainsi de suite à Pinfini ^ Les mouvements produisait les mouvements, les idées enfontoit les idées, suivant une loi fondée sur la nature même de la Pensée et de l'Étendoe, et dans une correspondance parfaite qui a pour base l'identité en Dieu de l'Étendue et de la Pensée \ Celui donc qui pourrait embrasser dans sa totalité infinie le double développement de l'Étendue et de la Pensée , c'est-^-dire l'ordre entier des dioses , n*y vorrait rien de contingent, de libre, d'accîdentd, mais une suite géométrique de termes liés entre eux par une kù né* oessaire. Mais nous , êtres d'un jour, atomes dans l'infini , intdl^^ences bornées dans un corps périssable, nous ne pouvons remonter la chaîne infinie dos causes; et quand nous concevons l'existence d'un être sans connaître la cause qui doit le produire, nous appdons cet être contingent '.
La contingence des choses, le libre arbitre, le désordre, le hasard, tout cda n'est donc que notre ignorance. Au fond tout est nécessaire: en Dieu, d'une nécessité immédiate, qui fait l'essence de sa liberté; dans les choses, d'une nécessité médiate qui exclut à la fois la liberté parfaite et absolue , et
* De Dieu, Pro.os XXVni.
* JÛe VAme, Propos. VII et son Scbol.
s Toyei le Scholie de la Propos. XLIV de VBtHqw^ part. 2. Comp. Eihiqme^ part. 4, Défin. TU et HT.
urrRODUcnon. c\ui
cette infidèle et (antastiqoe image de U parfaite liberté que les hommes appellent k libre arbitre.
Considérez maintenant la nature de l'homme, telle que Spinoza la conçoit et la décrit Dans ce petit monde envisagé à part, le libre arbitre ne peut pas plus trouver place que dans Tordre général des choses.
Qu'est-ce en effet que Thomme de Spinoza! Un mode de la Pensée correspondant à un mode de TÉtendue. Voilà, à ce qu'il semble, l'âme parfaitement distincte du corps; et il est vrai qu'en un sens , aucun philosophe , pas même Descartes , n'a plus complètement séparé ces deux parties de l'homme que ne fait Spinoza ; mais aucun aussi ne les a plus étroitement unies. Tout dans l'âme se rapporte au corps; l'activité, la perfection , l'être même de l'âme se mesurent sur l'activité , la perfection, l'être du corps. Ou peut considérer l'âme sous deux points de vue, comme pensée et comme désir. Comme pensée, eUe a pour objet le corps humain, et chacune de ses idées particulières représente une affection particulière du corps humain. Comme désir, l'objet propre de l'âme, c'est la conservation du corps ; la source de ses joies et de ses tristesses, de ses amours et de ses haines , c'est l'accroissement ou la diminution de la puissance du corps *, Le croirait-on ? La plus sublime de nos pensées, l'idée de Dieu, la plus sublime de nos affections, l'amour de Dieu , ont un rapport étroit avec le corps ' £t ce n'est pas seulement dans cette vie que l'état de l'âme dépend des organes. Notre avenir au delà du tombeau en dé|)end également, et Spinoza déclare en termes exprès que la perfection du corps mesure exactement les droits de l'âme à l'immortalité :
* Des Passions, Propo». X, XI, XII, XIII.
* De la Liberté, Propos. XIV. — Comp. Scbol. de la Propos* XX*
a LM IU)l)L'CTiON.
<t Celui (font te corps est propre à un grand noinùrc de fonctions, a une âme dont ia plus grande partie est éternelle *. »
II est clair que, daus une pareille doctrine, l'action de rame r«t aussi fatale , aussi géométrique en quelque sorte que celle du corps. Te) état du corps étant donné , un état correspondant de Tâmc est également donné. Ce qui dans le corps est tendance aveugle, affection mécanique, est dans l'âme désir et passion. Or, de quoi dépendent les tendances et les affections du corps bumiain ? £Ues dépendent sans doute pour une cer<r tainfi part de ^u activité propre, mais pour une part infiniment plus grande, de l'activité des corps étrangers. De même, coipme le djt expressément Spinoza, ia force et V accroissement de telle ou telle passion et ie degré &à elle persévère dans l'existence ne se mesurent point par la puissance avec laquelle nous faisons effort pour persévérer dans l'existence^ mais par le rapport de la puissance des causer extérieures avec notre puissance propre ?. Or, c'est encore une déçlaratioq expresse de Spinoza, que la force par Idqpelle l'fiomrne persévère dans i'epuistence est limitée^ et que la puissance des causes extéripares la surpasse infiniment '* On croira peut-être qu'il y a dans l'âme quelque autre principe d'action capable de s'opposer aux mobiles passioniié;^ da notre nature? Nullement. Une passion, djt Spiqoza, fie peut être empêchée ou détruite que par une p^ssiop contraire et plus (orte S Et la vraie connaissance du bien et du io«di e^
1 Vie ia Liberté, Propos. XXXIX.
' De l'Esclavage, Propos. Y..
3 De l'Esclavage, Propos. H, lit, IV. —Comp. Axiome de la part 4.
^ De r Esclavage, Propos. YTI. On remarquera aussi la proposition précédente : •< La force (Cune passion penf surpê^sser k^ pui^sai^çe de l'h(miinPf de façqn qu'elle u attache ohstt^én^ent àlui.i