IDÉE FONDAMENTALE DE LA PHILOSOPHIE IHE SPINOZA
De la StJ^tance, — de V Attribut, — du Mode,
Toute la philosophie de Spinoza devait être et est en effet le développement d*une seule idée , Tidée de Tlnfini , du Parfait, ou , comme il dit, de la Substance.
La Substance , c'est TÊtre ; non pas tel ou tel être , non pas Fêtrc en général, Tétre abstrait; maïs TÊtre absolu, TÊtre dans sa plénitude , l'Être qui est tout l'être * , l'Être hors duquel rien ne peut être ni être conçu.
La Substance a nécessairement des attributs qui caractérisent et expriment son essence ; autrement la Substance serait un pur abstrait, un genre, le plus général et par conséquent le plus vide de tous ' ; elle se confondrait avec l'idée vague et confuse d'être pur , universel , sans réalité et sans fond ; pensée creuse et stérile, fantôme indécis, ouvrage des sens et de l'imagination épuisée *.
La Substance est indéterminée , en ce sens que toute détermination est une limite et toute limite une négation ^ ; mais
> De la Hé/orme del'Entendem^t, tome ii, pag. 302.
* Ethique, part. 2, Schol. I de la Propos. XL. — Comp. Ibid., part. 4, Préambule.
' Bihigue, part. 2, Scliol. I de la Propos. XL.
* Lettres, tome ii, pag. 389, 390, 391.
mTRODUCTION. xiiiii
elle est prdbndéinent et nécessairement déterminée, en ce sens qu'elle est réelle et parfaite et possède à ce titre des attributs nécessaires, tellement unis à son essence qu'ils n'en peuvent être séparés et n'en sont pas même distingués en réalité * ; car ôtez les attributs, vous Ôtez l'essence de la Substance, vousôtez la Substance elle-même.
La Substance , l'Être infini a donc nécessairement des attributs, et chacun de ces attributs exprime à sa manière l'essence de la Substance. Or» cette essence est infinie, et il n'y a que des attributs infinis qui puissent exprimer une essence infinie. Chaque attribut de la Substance est donc nécessairement infini. Mais de quelle infinité ? D'une infinité relative et non absolue. Si en effet un attribut de la Substance était absolument infini , il serait donc l'Infini , il serait la Substance elle-même. Or il n'est pas la Substance, mais une manifestation de la Substance , distincte de touie autre manifestation , particulière et déterminée par conséquent ; parfaite et infinie en elle-même, mais dans un genre particulier et déterminé d'infinité et de perfection.
Ainsi, la Pensée est un attribut de la Substance; car elle est uiie manifestation de l'Être. La Pensée est donc infinie. Mais la Pensée n'est pas l'Étendue , qui est aussi une manifestation de l'Être, et, par conséquent, un autre attribut de la Substance. De même , l'Étendue n'est pas la Pensée. La Pensée et l'Étendue sont donc infinies, mais d'une infinité relative ; parfaites, mais d'une perfection déterminée : elles sont donc, pour ainsi parler, parfaites et infinies d'une perfection imparfaite et d'une infinité finie.
La Substance .seule est l'Infini en soi, le Parfait en soi, l'Être plein et absolu. Or il ne suffit pas que chaque attribut
> Lettres, tome n, pag. 401.
UXIT imtOIHJCTlOS.
de U Substance en exprime, par fioo infinité rebtive, rabsolne infinité; il but» ponr espriner atwolQnieDt une infinité vraiment abiolne , non-ienlemeot des attrilnits infinis , mais une infipité d'attributs infinis, 8i nn certain nombre , un nombre fini d'attributs infinii , exprimait complètement l'essence de b Substance , cette essence ne serait donc pas infinie et inépuisable; il y aurait en elle une limite « une négation , sinon dans chacune de ses manifestations prise en elle-même » an mcnns dans sa nature et dans son fond. Or» il implique que le fini trouve «a place dans ce qui est l'Infini même » et qqe quelque chose de négatif puisse pénétrer dans ce qui est l'absdu positif» l'Être. Ce qui n'est infini que d'une manière déterminée n'exclut pas, mais au contraire implique quelque nation ; mais l'infini absolu implique au contraire la négation de toute négation. Tout nombre , si prodigieux qu'on voudra , d'attribofs infinis, est donc infiniment éloigné de pouvoir exprimer l'essence infinie de la Substance, et il n'y a qu'une infiiiité d'attributs infinis qui soit capable de représenter d'une manière adéquate une nature qui n'est pas seulement infinie , mais qui est l'infini môme , l'Infini absolu , riqfini infiniment infini. .
La Substance a donc nécessairement des attributs, une infinité d'attributs , et chacun de ces attributs est infini dans son genre. Or un attribut infini a nécessairement des modes. Que aerait-ce en eifet que la Pensée sans les idées qui en expriment et en développent l'essence? Que serait-ce que l'Étendue sans les figures qui la déterminent, sans les mouvements qui la diversifient? La Pensée et l'Étendue ne sont point des uniyersaux, des abstraits, des idées vagues et confuses; ce sont des manifestations réelles de l'Être ; et l'Être n'est point quelque chose de stérile et de mort , c'est l'activité, c'est la vie. De même donc qu'il faut des attributs pour exprimer l'essence de
INTRODUCTION. SLXXV
la Sabstance, il faut des modes pour expriu^er Tessence des attributs; ôtez les modes de l-attribut, et l'attribut n'est plus; tout comme l'Être cesserait d'êlre, si les attributs qui expriment son être étaient supposés évanouis.
Les modes sont nécessairement finis, car ils sont multiples ; or si chacun d'eux était infini , l'attribut dont ils expriment l'essence n'aurait plus un genre unique et déterminé d'infinité, il serait l'Infini en soi, et non tel ou tel infini; il ne serait plus l'attribut de la Substance, mais la Substance elle-même. Le mode ne peut donc exprimer que d'une manière finie l'infinité relative de l'attribut , copme l'attribut ne peut exprimer que d'une manière relative* quoique infinie, l'absolue infinité de la Substance.
Mais l'attribut est néanmoins infini en lui-même , et l'infinité de son essence doit se faire reconnaître dans ses manifestations. Or, supposez qu'un attribut de la Substance n'eût qu'un certain nombre de modes , cet attribut ne serait pas infini, puisqu'il pourrait être épuisé; il implique, par exemple, qu'op certain nombre d'idées épuise l'essence infinie de la Pensée, qu'une étendue infinie soit expriniée par une certaine grandeur corporelle, si prodigieuse qu'on la suppose.
La Pensée infinie doit donc se développer par une infinité inépuisable d'idées, et TÉlendue infinie ne peut être exprimée dans sa perfection et sa totalité que par une variété infinie die grandeurs, de figures et de mouvements.
Ainsi donc, du sein de la Substance s'écoulent nécessairement une infinité d'attributs, et du sein de chacun de ce^ attributs s'écoule nécessairement une infinité de modes. L^s attributs ne sont pas séparés de la Substance, les modes ne le sont point des attributs. Le rapport de l'attribut à la Substance est le même que celui du mode à l'attribut ; tout s'enchaine sans se confondre, tout se distingue sans se séparer. Une loi pom-
IXXTI INTRODUCTION.
inone, une proportion constante, un lien d*abs(^ue nécessité retiennent éterneilemenl distincts et éternellement unis la Subsunce, l'Attribut et le Mode; et c'est là l'Être, la Réalité, Dieu.
Voilà ridée-mère de la métaphysique de Spinoza. On ne peut nier que ce rigoureux génie ne l'ait développée avec puissance dans un riche et vaste système, mais il s'y est épuisé et n'a jamais dépassé l'horizon qu'elle lui traçait
Ce qu'on doit surtout remarquer dans cette première esquisse du système , c'est l'effort de Spinoza pour n'y laisser pénétrer aucun élément empirique , aucune donnée de la conscience et des sens ; tout y est strictement rationnel, nécessaire, absolu.
Cette sévérité dans la déduction (à laquelle Spinoza n'a pas toujours été fidèle) lui était imposée par la méthode qu'il avait choisie ; elle consiste , comme on l'a vu , à se dégager des impressions passives et confuses des sens, des fausses clartés dont l'imagination nous abuse et nous séduit, pour s'élever, par l'activité interne de la pensée, à la région des idées claires, et pénétrer d'idée en idée jusqu'à l'idée suprême, l'idée de l'Être parfait. Parvenu à ce sommet des intelligibles , le philosophe doit y saisir d'une main ferme les premiers anneaux de la chaîne des êtres, et en parcourir successivement tous les anneaux inférieurs, sans jamais lâcher prise jusqu'à ce que l'ordre entier des choses soit clair à ses yeux.
L'expérience n'a rien à faire ici ' ; elle ne pourrait que troubler de ses ténèbres la pureté de l'intuition intellectuelle et arrêter par la force de ses impressions et la séduction de ses prestiges le progrès de la déduction métaphysique. Gomme la dialectique platonicienne , la méthode de Spinoza exclut toute
* De la Réforme de C Entendement ^ tome ii, pag. 284.
INTRODUCTION. ixxirii
donnée sensible ; die part des idées, poursuit avec les idées , et c*est encore par les idées qu'elle s'achève et s'accomplit V
Si Spinoza n'avait pas eu le dessein prémédité de se passer de l'expérience, si, pour ainsi parler, il ne s'était pas mis un bandeau devant les yeux pour n'y point regarder, aurait-il construit le système entier des êtres avec ces trois seuls élé* ments : la Substance, l'Attribut et le Mode?
Certes, s'il est Une réalité immédiatement observable pour l'homme, une réalité dont il ait le sentiment énergique et permanent, c'est la réalité du principe même qui le constitue, la réalité du moi. Cherchez la place du moi dans l'univers de Spinoza ; elle n'y est pas, elle n'y peut pas être. Le moi est-il une Substance? Non ; car la Substance, c'est l'Être en sol, l'Être absolument infini. Le moi est-il un attribut de la Substance 7 Pas davantage; car tout attribut est encore infini, bien que d'une infinité relative. Le moi est donc un mode. Mais cela n'est pas soutenable ; car le moi a une existence propre et distincte, et, quoique parfaitement un et simple, il contient en soi une infinie variété d'opérations. 1^ moi serait donc tout au plus une collection de modes: mais une collection est une abstraction , une unité' toute mathématique ; et le moi est une force réelle, une vivante unité. Le moi est donc banni sans retour de l'univers de Spinoza : c'est en vain que la conscience y réclame sa place; une nécessité logique, inhérente à la nature du système , l'écarté et le chasse tour à tour de tous les degrés de l'existence.
Mais non-seulement Spinoza ne recule pas devant les difficultés que le sens commun oppose à son système, il semble quelquefois les provoquer lui-même et aller au-devant d'elles avec une sincérité et une hardiesse surprenantes.
< Comparez Spinoza, De la Ré/orme de t Entendement, (lag. 287, 288, 290 ; et Platon, Hépubl,, livre VI. ^
XWVIII iriTRODUCTlO?!.
Aînsi^ c*eal on point fondamental de sa théorie de la Substance, que nous n*en connaissons que deux attributs, savoir : la pensée et l'étendue. Il n*en démontre pas moins avec force que la Substance ddt nécessairement renfermer une infinité d'attributs.
C'est se préparer une énorme difficulté S et on ne supposera pas sans doute qu'un aussi subtil génie ne l'ait point aperçue. En tout cas , elle n'avait point échappé à la sollicitude affiectueuse et pénétrante de Louis Meyer, qui l'avait signalée à Spinoia, entre beaucoup d'autres également graves, dans le secret de l'amitié '*
Mais Spinoia n'était point homme à sacrifier une nécessité' logique i un fait d'observation. C'eût été à ses yeux un dérégiement d'esprit, un renversement de l'ordre des idées et des thoses. L'expérience donne ce qui paraît. Ce qui arrive, et, en lui faisant la part libérale , ce qui est La logique donne ce qui doit être. C'est donc à rexpérience à se régler suivant les lois nécessaires que lui impose cette logique toute-puissante qui gouverne l'univers et que la science aspire à réfléchir.
Or rien ne se déduit de l'idte de l'Être, qu'une infinité d'ai- IrihUts ; et de l'idée des attributs , qu'une infinité de modes*
La Sobsunce renferme donc une infinité d'attributs, quelque petit nombre que nous ea connaissions! et tout oe qui n'est pas h Substance, ou l'attribut ou le mode de la Substance, tout cda, en dépit de la conscience qui proteste, n'est absolument rien et ne peut absolument pas être conçu.
On doit comprendre maintenant qu'il serait inutile d'aller chercher dans Spinoza les preuves qui établissent, qui démon* trent son système ; ce sériait peine perdue. Quiconque s'épuise
^ Voir notre chapitre IV.
* Lettres, tome n, pag. 421 . — Conif^. Më , fa^ k2%
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à coorir de théorème en théorème pour chercher rargument capital , la preuve décisive sur laquelle repose le spinozisme » n'en a pas encore le secret. Lorsque Mairan, jeune encore , se passionna pour Fétude de VÉthique et demanda à Malebranche de le guider dans cette périlleuse route » on sait avec quelle Insistance, voisine de Vimportunité, il pressait l'illustre Père de lui montrer enfin le point faible du spinozisme, l'endroit précis où la rigueur du raisonnement était en défaut, leparaîogisnte contenu dans la démonstration. Malebranche éludait la question et ne pouvait assigner le paralogisme après lequel s'échauffait Mairan. C'est que ce paralogisme n'est pas dans tel ou tel endroit de VÉthique, il est partout Spinoza disposait d'une pui»^ sauce de déduction vraiment Incomparable, et ft bien peu d'eir> ceptions près, chacune de ses propositions , prise en soi , est d'une rigueur parfaite. Ce bourgeois de Rotterdam qui s'en-* fiamma soudain d^une si belle ardeur pour la philosophie, ayant voulu , pour réfuter Splnoia , se mettre il sa f^ace et faire stn* kri-même Tépretive de la force de ses raisonnements, se trouva pris au piège ; le tismi de théorèmes oà il s'était enfermé volontairement se trouva hnpéûéiraMe , et 11 iw pirt! |4ns s'en dégager*;
Le système de Spinoia est une vaste conception fondée sur un seul principe qoi contient en sot tous les développements que la logique la plus puissante y découvrira. La forme géométrique ne doit point ici ââre illusion. Spinoza démontre sa doctrine si l'on vent, mis il la démontre sons la condHlon de certaines domiécs qui au fond la supposent et la contiennent C'est un cerde vicieux perpétuel ; ou pour mieux dire, au lieu d'une démonstration de son système , Spinoza s'en donne sans cesse à lui-
* Voyez Bayle, Dict, crit., art. Spinoza. — Comp. tcibnilz, Théodicée.
IL lOTRODUCTION.
même le spectacle, et il ne nous en présente, dans son Éthique que le régulier développement.
Déjà les premières définitions le contiennent tout entier : c'est que les définitions pour Spinoza ne sont point des conventions verbales, des signes arbitraires, mais l'expression rigoureuse de l'intuition immédiate des êtres réels. Les vrais principes, aux yeux de ce métaphysicien-géomètre, ce ne sont pas les axiomes, lesquels ne donnent que des vérités générales; ce sont les définitions, car les définitions dcmnent les essences.
Voici les quatre définitions fondamentales :
J'entends par Substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d'aucune autre chose '.
J'entends par Attribut ce que la raison conçoit dans la Substance -comme constituant son essence '.
J'entends par Mode les affections de la Substance, ou ce qui est dans autre chose et est conçu par cette même chose *.
J'entends par Dieu un être absolument infini, c'est-à-dire une Substance constituée par une infinité d'attributs infinis dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ^
EXPLICATION. Je dis absolument infini, et non pas infini en son genre ; car toute chose qui est infinie seulement en son genre, on en peut nier une infinité d'attributs; mais quant à rÊtre absolument infini, tout ce qui exprime une essence et n'enveloppe aucune négation, appartient à son essence.
Tout philosophe remarquera l'étroite connexion de ces quatre définitions. Mais il y a un théorème de Spinoza où lui-
1 Ethique, part. 1, Définition m.
* Définition IV.
s Définition V.
« Définition VI.