XVI« SIÈCLE. — ÉCOLE FRANÇAISE
établissements destinés à détruire la société féodale et à repousser la puissance pontificale dans des limites plus étroites. Les parlements commencèrent à rendre la justice et à modérer tous les pouvoirs. C'est à ces circonstances que la science du droit doit les premiers développements qu'elle prit eu France. Cette éducation tout historique , pour ainsi dire, qui associait continuellement la pratique à la théorie , imprima à la législation française un caractère de bon sens et de droiture, empêcha de naître les subtilités , les fictions. Quoi de plus raisonnable et de plus sain que les monuments de la jurisprudence des parlements? Jamais nation n'eut un corps de magistrature aussi éclairé. Les magistrats étaient des jurisconsultes habiles et profonds, avaient leurs doctrines et créaient une législation en rendant leurs arrêts.
La jurisprudence française débutant par la pratique, il suit que ses premiers monuments furent des lois. Dans la dernière année du onzième siècle, un chevalier, que la victoire et ses pairs avaient fait roi, fit rassembler, sous le nom Rassises de Jérusalem, les usages et coutumes de France. « Il concueillit de ces écrits ce que bon lui sem- « bla, et en fit assises et usages que l'on dût maintenir et « user au royaume de Jérusalem , par lequel lui , ses gens , « et son peuple, et toutes autres manières de gens, al- « lants et venants et demeurants, fussent gouvernés et « menés à droit et à raison audit royaume (1). » En 1 270 ,
(i) Assises, cliap. i. Voyez Notices bibliographiques , par M. Dupin aine.
58 XYh SIECLE.
saint Louis fit et ordena les établissements , avant ce qu'il aliast en Tunes , en toutes les cours layes du royautne et de la préi'osté de France (i). Ces établissements contenaient toute la science du temps, ce qu'on savait de droit romain, les procédés de la pratique, et quelques réformes. Cependant le barreau de Paris, le palais, se peuplaient d'avocats instruits, de légistes habiles dont quelques uns même écrivirent. En i253, Pierre Defontaine composa le Conseil à son ami « qui est en quelque façon un résultat de « l'ancienne jurisprudence française, des lois ou établisse- « ments de saint Louis et de la loi romaine (2) ». Son contemporain, Philippe de Beaumanoir, recueillit les 6'oM^Mme* et usages de Bea u voisins, selon ce que il corroitau temps que ce livre fut fait , c'est à savoir en l'an de l'incarnation de JSotre- Seigneur, 1283, ouvrage que Montesquieu appelle admirable, et que Ducange estimait singulièrement. A peu près dans le même temps , Guillaume Durand écrivait le Spéculum juris , ce qui lui valut le nom àe Speculator. Gui Foucaud, qui devint pape sous le nom de Clément IV, composa deux ouvrages sur le droit romain, Quœstiones juris, et lîecipiendarum actionum rationes. Le quatorzième siècle nous fournit Guillaume du Breuil , qui rédigea en latin les usages et formules du palais, Stylus parlamenti^
(i) Préambule des éfablissemenls ajouté, comme le remarque Laurière , après la mort de saint Louis. Voyez , sur la date et le caractère ties établissements, Duiange, Laurière et Montesquieu.
(2) Montesquieu, liv. 28, cb. 3S.
Jean Faber , qui fit ua commentaire estimé sur les Institutes; les Décisions , de Jean Desmarets, conseiller avocat du roi au parlement, sous Charles V et Charles VI, injustement mis à mort; le Songe du fergier , attribué à llaoul de Presle , ouvrage polémique , dirigé contre la juridiction ecclésiastique-, Qu^n ^ la Somme rurale, de Jean Bouteillier, qui écrivait à la fin du quatorzième ou au commencement du quinzième siècle. Mais ce qui caractérise surtout la jurisprudence française , ce sont les projets de Charles VII, de Louis XI et de Charles VIII , au quinzième siècle. Charles Vil, après avoir chassé les Anglais avec répée des comtes de Dunois , de Penthièvre , de Foix et d'Armagnac , voulut mettre quelque ordre dams son royaume, et rendit à Montils-Iès-Tours , en avril i453, avant Pâques , une ordonnance pom* la réformation de la justice, dans laquelle il déclare que le royaume a été moull opprimé et dépopulé par les divisions et guerres qui ont
été en icelui; que les royaumes, sans bon ordre de
justice, ne peuvent avoir durée ne fermeté aitcune (1). Par l'article i25 (2) , le roi ordonne que les coutumes, usages et stiles de tous les pays du royaume , soient rédigés et ?nis en écrit y accordés par' les eoutumiers , praticiens , et gens de chacun desdits pays du royaume, afin qu'exa-
(1) Voyez le Recueil des anciennes lois françaises, par MM. Isaoïbert, Jourdan et Decrusy, t. IX, p. 202.
(2) Et non pas i23, coinrae il est dit dans l'Histoire du droit français , de Fleury.
4o XVI-^ SIÈCLE,
minées et autorisées par le grand conseil et le parlement , les coutumes aient force de loi. C'était préparer les matériaux de ce qu'aujourd'hui nous appelons un code. Louis XI, qui aimait l'uniformité, dut approuver de tels desseins; mais au milieu des embarras et des finesses de sa politique , le temps lui manqua pour les exécuter. Charles VIII les reprit , embrassant avec ardeur la réformation de la justice, comme le témoigne son ordonnance de i493. Sous son règne , nombre de coutumes locales furent rédigées , et à difiërentes reprises ce travail se continua pendant le seizième siècle. Ainsi partout la pratique était puissante; elle régnadt dans le conseil de nos rois qui maniaient la jurisprudence comme un instrument, dans les ouvrages des jurisconsultes qui n'écrivaient que pour l'application quotidienne de la loi , pour l'usage du palais , et la théorie proprement dite n'avait pas encore paru en France quand le seizième siècle éclata.
L'Italie avait mis au jour, pour l'Europe moderne, la science théorique du di'oit : elle l'importa en France -, c'est uu Italien qui a ouvert et préparé le grand siècle de la jurisprudence française. André Alciat (i), après avoir professé fort jeune pour la première fois à Avignon , vint à Bourges sur l'invitation de François I"; et là cinq ans lui suffirent pour changer entièrement renseignement du droit et fonder une école nouvelle. Connaissant profondé-
(i) Ké à Milan en 1492, mort en i55o. Voyez Bayle , qui a écrit sa vie avec beaucoup de détails.
ment l'antiquité , habile helléniste , il montra le parti qu'on pouvait tirer , pour la science du droit romain , des écrivains classiques et des richesses apportées en Italie dans le siècle précédent , par les Grecs de Constantinople. Aussi son enseignement , en se teignant des vives couleurs des lettres grecques et latines, fut brillant et populaire. Ses nombreux ouvrages, qui n'appartenaient pas tous à la jurisprudence (1) , lui donnèrent dans leur temps une vive impulsion," on ne les lit guère, mais on doit en garder le souvenir j le nom d'Alciat ne saurait périr dans l'histoire de la science : il ouvre et explique le seizième siècle. Quinze ans environ après le séjour d'Alciat à Bourges , un jeune homme ouvrit à Toulouse un cours particulier sur les Institutes. Ce jeune homme avait vingt-cinq ans, et s'appelait Cujas -, et tel était déjà l'éclat et la vigueur de son talent qu'il rassembla autour de lui un concours d'illustres élèves. Pasquier assistait à ce début (2). Après quelques années de ce professorat libre, Cujas crut pouvoir demander à sa ville natale une chaire de droit. Mais Toulouse n'avait pas senti la révolution qu'Alciat avait faite à Bourges dans la jurisprudence-, l'école de Bartole y régnait encore en maîtresse , si bien que Cujas qui , excité tant par son propre génie que par l'exemple et les ouvrages d'Alciat , étudiait les textes , expliquait les
(1) 11 est encore curieux aujourd'hui de parcourir les Emblcrnata d'Alciat : ce livre a eu d'innombrables éditions.
(2) Voyez THistoire de Cujas, par M, Berriat-Saiut-Prix.
42 XVi- SIÈCLE.
Institutesde Juslinieaavec les secours de la litlëralure et de la philoloffie , indigna les Bartolistes rétardatairesdu seizième siècle j de telle sorte qu'il essuya un refus. Peu après, il se rendit aux instances de la ville de Cahors qui sut ne pas le méconnaître. Depuis, il professa tour à tour à Bourges, à Valence, à Paris, à Turin, puis revint à Bourges , où il mourut. Il est inutile de suivre les migrations de ce grand homme , et les vicissitudes fort ordinaires de sa vie(i): suivons son génie, apprécions sa méthode.
Quels sont les premiers ouvrages de Cujas? A-t-il de prime abord révélé l'originalité de son esprit? Oui. Les premiers ouvrages de Cujas sont d'accord avec les derniers -, toute la carrière de ce jurisconsulte est une. Il commença par des notes sur Ulpien qu'il suit de fragment eu fragment, en l'interprétant à la fois comme jurisconsulte et comme philologue. Il fit de même pour les Institutes. Il donna ensuite une explication des titres de Usiirpationibus , etc.} puis , dès le commencement de sa carrière , il écrivit les trois premiers livres de ses Observaliotis que plusieurs estiment comme son chef-d'œuvre-, mais pour nous, nous leur préférons le travail sur Papinien. Enfin, ajoutez ses notes sur les Sentences de Paul , et vous aurez
(i) M. Beiriat-Saiut-Piix a traité avec supériorité lu partie liiographique et bibliographique de l'iiistoire de Cujas. Il faut consulter aussi Hugo, Civil Magazin, t. lll,fasc. ii, p. iç)o-i^Ct ; fasc lii, p. 3i7-3ao. Nous ne parlons pas des anciens biographes effacés et rendus pres(|ue inutiles par les nouveaux travaux.
la suite chronologique des premiers ouvrages de Cujas. N'eùt-on que cela de Cujas, ce serait assez pour apprécier son originalité. Qu'on se reporte aux idées qu'avaient alors les jurisconsultes sur le droit romain et sur le Corpus Juris. A leurs yeux, le Corpus juris était comme un code de lois , une législation homogène qu'il fallait étudier telle que le temps l'avait faite -, il ne leur tombait pas dans l'esprit qu'on pût décomposer une machine aussi compliquée. Que fait Cujas? En face de Tribouien qui a tout altéré, les principes de la science, Thistoire des antiquités, la philosophie des jurisconsultes, tout confondu, et a su corrompre la pureté des traditions romaines avec la barbarie prétentieuse de Byzance, Cujas conçut le hardi dessein de recréer tout ce que le ministre de Justinien avait aboli ; il entreprit , en réunissant tant de fragments épars, d'évoquer, pour ainsi dire, de ressusciter les jurisconsultes de l'ancienne Rome-, il comprit d'un seul coup que chaque jurisconsulte , dont Justinien nous offrait les membres dispersés , représentait un système -, qu'il ne devait pas chercher l'unité dans une compilation qui ne subsistait que par l'assemblage bizarre des éléments les plus contraires , mais qu'il fallait recomposer le droit romain , homme à homme , eu s'atta(;hant à chaque jurisconsulte pris à part. C'est pourquoi il annota Ulpien et Paul , se mit à commenter Africain, et restaura Papinien. Résolu de retrouver autant que possible les lois de l'ancienne Rome dans leur sincérité historique, sans mélange d'idées étrangères , Cujas est un vrai Romain. Il s'est à peine
écoule trois quarts de siècle depuis que les lettres et 1 érudition ont reparu, et Cujas porte dans l'étude d'une législation à la fois morte et en vigueur la vue désintéressée et l'imagination d'un historien et d'un artiste j ne craignons pas de le dire , il a aimé le droit romain en poète romantique , a nourri le sentiment le plus profond de sa réalité , et , par l'énergie qu'il a déployée dans cette voie , il s'est fait le véritable fondateur de l'étude historique du droit ; c'est de lui que procède l'école historique allemande en ce qui touche le droit romain.
Le dernier effort de Cujas s'est porté sur Papinien ; il avait commencé par Ulpien et Paul , dont les fragments sont plus complets et plus faciles ; il termina sa carrière par la restauration de Papinien , le plus profond , le plus grand et le plus ardu des interprètes du droit, Papinien , le jurisconsulte romain par excellence , dont le génie était sévère, la parole précise , le caractère inflexible, qui se laissa mettre à mort par Caracalla qui voulait l'envoyer au sénat faire sur son fratricide des distinctions de légiste et une apologie de rhéteur ; Papinien , dont les llépongeis et les ouvrages ne nous sont parvenues que déchirés et incomplets, comme une siatue mutilée. Cujas s'attacha à ces restes sacrés. Il faut voir avec quelle industrieuse puissance il parvient à leur rendre la vie , avec quel audacieux respect il pénètre et descend dans le secret de ces fragments muets et glacés pour tout autre que pour lui. Voilà son génie, c'est un esprit d'historien, c'est une imaginalion d'artiste-, sous sa plume, tout est historique, indivi-
duel*, aussi, dans la volumineuse collection de ses œuvres (i), TOUS ne trouverez pas un ouvrage qui ne soit un
(1) Voici la liste des principaux ouvrages deCujas :
In quatuor libros institutionura Justiniani prières notae.
In eosdem libros , posteriores notse.
Ad Ulpiani titulos 29 notœ.
In Julii Pauli receptarum Sententiarum ad fdium lih. 5 interpretationes.
Dediversis temporum prœscriptionibus et teiminis 7rpay|zaT£ta.
Constitutiones 60.
Paratitla in libros quinquaginta Digestorum sivePandectarum. Item commentaria in Pandectarum titulos, de origine juris, de pactis, de transactionibus , de in integrum restitutionibus , quod nietus causa gestuni est , de doio malo , de minoribus 25 annis , de excusationibus tutorum , qui testamenta facere possunt , de liberis et posthumis hœredibus instituendis ; de injusto, rumpto, irrito facto tesfamento ; de liisquœ in testaraento delentur, etc. ; de usurpationibus et usucapionibus , pro emptore, pro haerede vel possessore, prodonato, pro derelicto, pro dolo, pro suo, deverborura cbligationibus.
Ad Afficanum tractatus g.
Paratitla in libros 9 codicis Justiniani repetitœ praelectiones.
Commentaria ad 3 postremos libros codicis ejusdem.
Novellarum constitutionum 168 ejusdem imperatoris expositio.
De feudis libri 5 et in eos commentarii.
Caroli IV romani imper, aurea buUa.
Observationum et emendationum libri 28.
Commentaria in libros 87 Quaestionum summi inter veteres juriscon sulti iEmilii Papiniani.
Commentaria in ^Emilii Papiniani libros 19 Responsorum.
Commentarius in jEmilii Papiniani libros 2 Defiuitionum.
Commentarius in ^milii Papiniani libros 2 et ejusdem iibrum singularera de adulteriis.
commentaire, une explication , une noie sur des vestiges de l'antiquité. Cujas est le modèle de l'exégèse.
In Julii l'auli libros 78 ad edictum commentarii , seu recitationes solemnes.
Ad Julii Pauli libros Quœstionum 20, recitationes solemnes.
In libros 21 responsoium Julii Pauli , recitationes solemnes.
In libros responsorum Neritii Presci , recitationes solemnes.
In librum singularem responsorum Ulpii Marcelli , recitationes solemnes.
Ad libros 2 responsorum Ulpiani , recitationes solemnes.
In libros 18 responsorum Hereunii Modcslini , recitationes solemnes.
In libros sex responsorum Cervidii Scaerolae , recitationes solemnes.
Ad lîerennii Modestini difierenliarum libros novem , recitationes solemnes.
Ad libros g4 dii-estorum Salvii Juliaui , recitationes solemnes.
Ad libros sex Juliani ex Minucio Katali, recitationes solemnes.
Ad Salvii Juliani libros 4 ad Urseïum ferocem , recitationes solemnes.
Ad Juliani librum singularem de ambiguitatibus , recitationes solemnes.
Ad diversoi litulos Pandectarum , recitationes solemnes.
Recitationes solemnes ad titul. 1, libri 3i, Digestorum de iegatis.
Ad codicem Justinianum , recitationes solemnes.
Ad Decretalium Gregorii IX , libros 2 , 3 et 4 , recitationes solemnes.
Commcntaria ad lit. 26, lib. 3, Decretalium de lestamentis et ultimis voluntatibus.
De confessione , oratio liabila in schola Jjituricensi anno dom. ib~Ci.
De ralionedocendi juris, oratio ba])ila in schola biluricensi anno dom.
Il manque encore quelques ouvrages à cette liste si longue que nous I nipruntons à Terrasson. — Cnjas , né à Toulouse en 1622, mourut à Hourges en iSgo.
Vers les derniers lemps de son professorat , Cujas prononça dans une solennité d'école un discours de ralione doeendijuris (1) -, on peut y voir combien il manquait de méthode et de critique rationnelle, et de cette force de réflexion qui coordonne et généralise les idées. Il ne trouve guère autre chose à dire que le professeur doit toujours être nommé par l'autorité, à j)riticipibiis reruni domùiis , de peur que l'enseignement ne tombe entre les mains de l'ignorance présomptueuse, puis une élégante latinité comme on sait qu'écrivait Cujas , des citations d'Euripide et d'Aristote , mais pas une idée générale, une pensée philosophique sur la science et l'enseignement du droit. C'est que le grand Cujas , hors de l'exégèse et de l'interprétation des textes , n'avait plus qu'un esprit sans force et sans valeur.
A côté de lui professait à l'école de Bourges un adversaire, un ennemi, Hugues Doneau (1), qui, par la trempe de son esprit, nourrissait envers Cujas une inévitable aversion. A ses yeux le droit romain n'était pas, comme à ceux du commentateur d'Africain , un fragment de l'antiquité, des débris et des vestiges qu'il était précieux de reconnaître et de rassembler. Pour Doneau, le droit était le droit, c'était la raison de décider dans les affaires tant politiques que civiles, c'était une géométrie, un
(1) T. VIII de l'éàitiop. lîe Naples , p. 1172.
(2) Né en 1527, :r.oit en i5gi.
système. Aussi ne fit-il que des traités, tandis que Cujas n'écrivait que des commentaires (i). Après avoir approfondi les monuments du droit romain , Doneau rassemble et maîtrise ses connaissances , ses matériaux et ses souvenirs, et, s'isolant des jurisconsultes romains et de leurs fragments, il compose de véritables traités dogmatiques sur chaque matière considérable du droit civil. Tandis que Cujas , dans un style brillant et digne de cette Rome qu'il aime, poursuit incessamment de son culte et de son analyse l'antiquité et les anciens jurisconsultes ; Doneau , dans un latin sévère, mais lourd et terne, dogmatise, pose les principes , déduit et pousse les conséquences , en penseur profond , et en logicien infatigable : c'est le modèle de la méthode dogmatique appliquée aux textes , c'est un géomètre et non , comme Cujas , un artiste. Aussi ces deux jurisconsultes avaient-ils l'un pour l'autre la plus cordiale antipathie : ils ne s'aimaient pas plus que ne se tolèrent entre elles la synthèse et l'analyse. Mais le temps les a associés dans l'histoire de la science ; Doneau s'est mis et maintenu à côte de Cujas en tenant des voies bien diflérentes -, à côté de l'exégèse , il est le modèle de la dogmatique. Aujourd'hui, en France, il est presque entièrement inconnu •, l'Allemagne Ta réimprimé , l'admire
(i) II est inutile d'avertir que l'acception dans laquelle nous prenons ici le mot commentaire n'a rien de commun avec le commentarius des Latins.
et l'étudié*, et nous verrons le parti qu'en a tiré M. de Savigny dans son traité sur la Possession.
Autour de Cujas et de Doneau, enseignaient, à l'école de Bourges, Duarcn, maître de Doneau; Hotman , qui mêlait dans sa polémique Tribonien et Cujas-, Le Conte , dont l'érudition élait fameuse parmi tant d'érudits. Hors de Bourges, la science du droit romain avait pour interprètes Budée, plus philologue que jurisconsulte-, le Portugais Govea , qui enseigna tour à tour à Paris , à Toulouse, à Cahors, à Valence , à Grenoble-, Connan , élève d'Alciat; Baudoin, Cliarondas , le président Brisson, si utile aux antiquités du droit romain , et qui songea à une réforme du droit français -, Jacques Labitte,qui dressa l'inventaire de toutes les lois contenues dans les Pandectes -, Denys Godefroy , que son fils devait effacer; Jean de la Coste, élève de Cujas, auteur d'un commentaire sur les Institutes, qui se lit encore avec fruit.
Cujas n'était pas étranger au droit français comme Tout prétendu quelques critiques. Comment ce jurisconsulte se fût-il résigné à ignorer les lois de son pays ? Mais pour que le droit français reçût au seizième siècle la même impulsion que le droit romain, il fallait un autre homme", un homme tout entier, Dumoulin.
Dumoulin (i), avocat au parlement de Paris, n'était pas moins infatigable à l'étude qu'ardent à la dispute ; il aimait à mêler le droit aux affaires, et à porter la jurispru-
(i) Né eu i5oo, mort en i566.
5o XVI' SIÈCLE.
dence dans la lutte des discussions théologiques et politiques de son temps. Praticien ardent, savant laborieux, ayant du goût pour le protestantisme , qu'il embrassa et finit par abjurer , mais en réalité plus gallican que réformé, il publia, en i552 , un commentaire sur l'édit des Petites Dates , qui souleva contre lui le courroux de la cour de Rome , de la faculté de théologie , et la fureur de tout ce qui n'était ni parlementaire ni gallican 5 il fut contraint de s'éloigner et de quitter la France. On le voit alors , jurisconsulte nomade , aller de cour en cour, de ville en ville, d'université en université. Après s'être réfugié auprès du landgrave de Hesse , il passe et professe successivement à Bâle , à Genève, à Strasbourg , à Tubinge, où il eut le titre de premier professeur en droit , à Montbeliard , à Dôle, portant partout son ardent amour de science et de libre discussion , un esprit énergique, mais tracassier. Enfin il revint à Paris , s'attira encore de nouvelles affaires par son Conseil sur le fait du concile de Trente, et mourut à l'âge de soixante-six ans, avec la gloire et le renom du premier jurisconsulte français. Dumoulin était un praticien dans toute la force et la noblesse du terme j il ne plaidait pas : la faiblesse de sa santé et l'ingratitude de son organe l'avaient écarté de l'audience ; mais dans son cabinet , par ses nombreuses consultations, il animait le barreau de sa doctrine, luttait incessanunent contre la cour de Rome, touchait à toutes les affaires politiques et religieuses, et portait enfin la lumière, par sa critique et son érudition, dans les profondeurs du droit français.
ÉCOLE FRANÇAISE. 5i
En effet , pendant que l'école do Bourges poussait si loin l'étude historique et dogmatique du droit romain , le droit français, qui était épars dans les coutumes et les us de nos provinces, que successivement Charles VII, Louis XI et Charles \ III s'étaient proposé de rassembler , qui toujours avait échappé à une rédaction soit scientifique , soit officielle , recevait enfin de Dumoulin quelque lumière et quelque stabilité. Par son commentaire sur la coutume de Paris, Dumoulin établissait les principales règles du droit français -, en élaborant le droit coutumier , il dégageait les principes qui dominent dans le code civil là où le droit romain ne règne pas-, il préparait en maints endroits les travaux de Pothier , et lui frayait la route.
Après Dumoulin, le droit français avait pour praticiens et pour écrivains Gui Coquille, René Chopin , Loiseau , profondément étudié par le vénérable Henrion de Pensey; Antoine Loisel, qui fit des institutes coutumières, annota Coquille et fut Thistorien du barreau; Pierre Pithou, autorité souveraine dans l'église gallicane; François Pithou , qui annota les capitulaires, la loi salique et les formules de Marculphe; Etienne Pasquier , auteur classique dans les antiquités du droit français ; Orner Talon, Pierre et Antoine Séguier, Achille de Harlay , Christophe et Augustin de Thou. Quels noms ! Quels souvenirs ! C'est que dans ces temps de travail et de science, où, selon la parole de Montesquieu, « le droit romain était « l'objet des connaissances de tous ceux qui se destinaient « aux emplois civils •, dans des temps où l'on ne faisait « pas gloire d'ignorer ce que l'on doit savoir, et de savoir
« ce que l'on doit ignorer; où la facilité de l'esprit servait « plus à apprendre sa profession qu'à la faire , et où les « amusements continuels n'étaient pas même l'attribut « des femmes (i) , » le palais et l'école étaient animés du mênne esprit ; l'érudition s'appliquait aux aflaires , et les aflaires ne méprisaient pas l'érudition. Cuj as avait garni de ses élèves la cour du parlement et les bancs du barreau. Aussi le barreau français, au seizième siècle, est à son apogée. Dans le siècle suivant , la langue s'y épure , mais la doctrine y déchoit ; l'on s'imagine que Domat peut remplacer Cujas, c'était méconnaître à la fois ces deux jurisconsultes. Le dix-huitième siècle eut des talents oratoires qui éclatèrent en mouvements généreux , mais plus d'études , plus de travail. C'est donc au seizième siècle que le barreau jette son plus vif éclat à côté de l'école dont il procède et dont il relève.
Ce n'était pas assez; la science du droit devait se traduire en législation sous la main d'un homme puissant et bon , de doctrine et de vertu , ardent et infatigable pour le bien, n'ayant de parti que celui de la France et du roi ; vivant dix ans aux affaires sans se décourager de voir ses efforts inutiles , méconnus , calomniés ; voulant toujours le bien, empêché presque toujours de le faire, et cependant restant à son poste sans dédain et sans désespoir. Ce héros du courage civil est le chancelier de L'Hôpital. Jurisconsulte , il avait surtout à cœur la reforme de Tordre
(i) Esprit (les lois, 1. 33, c. 4^.
judiciaire; il a consigné ses vues et ses desseins dans un traité où il se dédommage eu théoricien original et indépendant de tout ce qu'il u'a pu faire comme praticien et comme ministre , et sous sa plume ses théories deviennent plus audacieuses à mesure qu'il les sent plus impraticables. Cependant, esprit positif, il chercha par son ordonnance d'Orléans à remédier aux abus autant qu'il pouvait. Ou sait redit des Secondes noces, l'édit politique de Romorantin , enfin l'ordonnance de Moulins , qu'on pourrait appeler le code civil du seizième siècle. Il rendit aussi des lois somptuaires , qui sans doute aujourd'hui font sourire les économistes , mais qui achèvent de montrer L'Hôpital comme un homme de mœurs et de pensées antiques. Voilà ce qu'il fit -, mais il est encore plus grand par ce qu'il voulut et ne put faire. Pendant sa laborieuse administration , il fut toujours tourmenté du désir de réunir et de calmer les partis qui déchiraient la France, le parti de la réforme et le parti catholique. Dans ce siècle de fanatisme et d'irréconciliable haine, L'Hôpital concevait la liberté de conscience, le droit qu'a tout homme de professer ce qu'il sent et ce qu'il pense , et il était interdit à L'Hôpital de proclamer les principes qu'il voyait d'un esprit lucide et nourrissait d'une àme fervente. Dans le conseil du roi, il lui faut dissimuler sa pensée -, il parle à Catherine de Médicis, devant Charles IX et le cardinal de Lorraine, puis il mécontente à la fois , par son impartialité précoce de deux siècles , catholiques et protestants. Oh! que d'amertume et de douleur durent peser sur cette grande âme ; inais n'importe, il ne déserte pas son poste, il s'en laisse
exiler, et s'en va dans son petit enclos de Vignay se préparer à mourir, catholique tolérant, dans la foi de ses pères.
Pendant que L'Hôpital essayait de pratiquer aux affaires le dogme de la liberté , un homme de sens et de cœur écrivait ces ligues où commence à poindre la vraie philosophie du droit qui s'appuie sur la raison et la liberté.
« Cela est, comme je crois, hors de nostre doubte , « que, si nous vivions avecques les droits que nature nous « a donnez et les enseignements qu'elle nous apprend , « nous serions naturellement obéissants aux parents, « subjects à la raison , et serfs de personne. De l'obéis- « sance que chascun , sans aultre advertissemeut que de « son naturel , porte à ses père et mère , tous les hommes « eu sont témoings, cliascun en soi et pour soi. De la rai- « son , si elle naist avecques nous , ou non , qui est une « question débattue au fond par les académiques et tou- « chée par toute l'eschole des philosophes , pour cette « heure , je ne penserois point faillir en croyant qu'il y a (( en nostre ame quelque naturelle semence de raison , « qui , entretenue par bon conseil et coustume , fleurit en « vertu , et au contraire , souvent ne pouvant durer contre <( les vices survenus, étouflee, s'avorte. Mais, certes, « s'il y a rien de clair et d'apparent en la nature, et en « quoy il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est cela <( que nature , le ministre de Dieu , et la gouvernante des u hommes , nous a tous faicts de même forme , et , comme « il semble , à mesme moule , à fin de nous entrecognois- « Ire touts pour tompaignons , ou plus-tost frères •, et si ,
« faisant les partages des présents qu'elle nous donnoit , « elle a fait quelques advantages de son bien, soit au « corps ou à l'esprit , aux uns plus qu'aux aultres ; si n'a « elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme « dans un camp clos , et n'a pas envoyé ici-bas les plus « forts et les plus advisez, comme des brigands armés « dans une forest , pour y gourmander les plus foibles -, « mais plustost faut-il croire que, faisant ainsi aux uns les « parts plus grandes et aux aultres plus petites , elle vou- « loit faire place à la fraternelle affection , à fin qu'elle « eûst où s'employer , ayants les uns puissance de donner « aide , et les aultres besoing d'en recevoir : puis doncques « que cette bonne mère nous a donné à touts toute la terre « pour demeure , nous a touts logés aulcunement en une a mesme maison, nous a touts figurés en mesme paste, à « fin que chascun se peust mirer et quasi recognoistre l'un « dans l'autre -, si elle nous a touts en commun donné ce « grand présent de la voix et de la parole , pour nous « accointer et fraterniser dadvantage, et faire, par la « commune et mutuelle déclaration de nos pensées , une « communion de nos volontés ; et si elle a tasclié par touts « moyens de serrer et estreindre plus fort le nœud de « nostre alliance et société ; si elle a montré , en toutes <( choses, qu'elle ne vouloit tant nous faire touts unis, « que touts uns , il ne faut pas faire double que nous ne « soyons touts naturellement libres, puisque nous « sommes touts compaignons ; et ne peult tomber « eu l'entendement de personne que nature ayt mis
56 X\h SIÈCLE.
(( aulcuns en servitude , nous ayant touts unis eu com- « paijjuie. »
Aiusi écrivait dans ïa servitude voluiitaire unie co?ttt''uii Estienne de la Boëlie, qu'ont immortalisé l'amitié et les regrets de Montaigne.
Mais ce n'était là qu'un élan d'âme , et une saillie de bon sens-, il fallait à la philosophie du droit une expression scientifique. Bodiu , avocat au parlement de Toulouse , la lui donna j il fut l'esprit général du seizième siècle en politique, en histoire et en législation -, il écrivit une méthode pour étudier l'histoire, un traité de la république, des tables de jurisprudence universelle. Au milieu de tous ces jurisconsultes qui travaillaient chacun dans un sillon de la science et s'y enfonçaient , Bodin a la prétention et la force de s'élever au spectacle général des choses, de généraliser et de conclure. Un tel homme veut être considéré de près.
Voilà quel est en raccourci , dans l'histoire de la jurisprudence, le seizième siècle, siècle de géants, âge d'érudition merveilleuse. Et cependant ces hommes vivaieut comme nous au milieu d'orages, de factions et de malheurs qui venaient traverser leur vie et déconcerter leurs études ; eux aussi s'occupaient des affaires du jour et de la France. Comment donc ces hommes antiques portaient-ils à la fois le poids de la science et de la journée? Où donc est le secret de cette vigueur inépuisable , de ces travaux , de ces monuments, éternelle dérision de nos débiles efforts et de noire orgueilleuse faiblesse? C'est surloul la jurisprudence
qui s'enrichit des labeurs du seizième siècle , et le caractérise ', elle succédait à l'éclat de la théologie catholique , et précédait l'avénemeiit et le règne de la philosophie au dixseptième siècle.