CHAPITRE Vr
DK HEPUI5LICA LIBRI SEX. — lURIS UMVERSI DISTRIBLTIO.
Le seizième siècle, avec ses guerres politiques et religieuses , ses fureurs civiles , ses vastes factions , avec la mouarchie française ébranlée , avec l'esprit novateur qui paraissait à la fois sur le champ de bataille , dans le cabinet des savants et dans les colloques des théologiens , devait provoquer le développement original et moderne d'une science qui avait presque toujours sommeillé depuis l'antiquité, de la science politique. Il y avait eu trop de gueiTes et de batailles , trop d'intérêts et de passions s'étaient émus, tiop de principes et de droits s'étaienZ montrés pour se faire reconnaître , pour que de tan!, de faits éclatants et de choses qui parlaient elles-mêmes , la réflexion ne voulût tirer des enseignements et des consé- (|ucuces.
1/Ilalie venait d'avoir son iVIachiavel-, elle fi^^ait acheté
BODIN. SA RÉPUBLIQUE. 5ç)
au prix de ses dissensious civiles et de son sang répandu dans des guerres domestiques. Machiavel, qui parut à la fin du quinzième siècle , et mourut lors de Tavénement de Luther, dont il ne comprit pas l'ouvrage et la révolution , créa la philosophie politique de l'histoire. Dans son Prince, il fait, d'un style calme et avec un sang froid comique, une théorie profonde et une amère dérision de la tyrannie. Dans les discours sur Tite-Live , il étudie l'histoire de Rome et de l'antiquité , pour en tirer , comme il le déclare, des leçons politiques ; enfin, dans son histoire de Florence j il raconte en observateur consommé les instructives annales de son orageuse et brillante patrie. Ainsi chez Machiavel tout est italien. De temps à autres , il peut porter ses regards sur l'Europe; mais ce qui le préoccupe presque toujours , c'est l'Italie ancienne et moderne , domesticafacta. Et puis jamais dejugements philosophiques, d'idées absolues ; Machiavel n'étudie l'histoire que pour en profiter en secrétaire d'état. Les hommes ne sont pour lui bons ni mauvais , mais habiles ou ignorants *, il les observe, juge des coups, et rédige le succès en principe.
Mais le seizième siècle, où tout éclatait pour se développer, religion, politique, jurisprudence, littérature, philosophie ; où le monde moderne s'agitait en tous sens avec les vives saillies d'un enfant vigoureux , mettant la main partout, devait avoir une autre philosophie politique. Certes Bodin n'a pas le génie de style et de pensée du Florentin ; mais nécessairement son plan sera plus vaste, son point de départ plus haut placé, sa pensée plus
C,o BODIN.
philosophique, son iuspection de l'histoire plus étendue, liodin (i) était avocat et jurisconsulte. Quant à sa vie, nous dirons seulement qu'après avoir complu quelques temps à Henri III, il s'attacha au duc d'Alencon; que la mort de son protecteur coupa court à son avancement de fortune-, qu'il fut tour à tour le partisan et l'adversaire d'Henri III , et qu'il se conduisit bien aux états de Blois , en homme ferme et en Français loyal. Son esprit était vaste mais confus , libre et susperstitieux à la fois ; croyait tout ensemble à la liberté de l'homme , à la vertu des nombres et à la puissance des astres. Prolestant dans le cœur, mort catholique , Bodin alliait à une intelligence vive et saine de l'histoire une espèce de poésie vague et mystérieuse, une sorte de panthéisme mystique et rêveur •, et ce concert discordant et bizarre d'éléments , qui d'ordidhiaire se combattent et se fuient, produisit un esprit dont les proportions sont grandes , mais étranges, et dont la physionomie est originale, mais sans harmonie et sans beauté.
Enumérons ses principaux ouvrages : il se mêlait de pliysique. Après sa démonomanie , il écrivit universœnaturœ thealrum , ouvrage animé d'un panthéisme secret , puis un traité toujours resté dans l'ombre, jamais imprimé, co//oyi//«//M heptalomeron de ahdilis rerum sïihlitniitm orcatïis , que lluet, dans sa. De?no}if!trafiou erangeli(jiie ,
(i) Jean Boditi cl'Aaijers, né en i33o, mort en iSgo. Voyez sa vie dans Bayle.
SA RF:PUBLIQUE. 6î
qualifie d'abominable (i) -, que Grotius ne voulut pas réfuter , et qui , toujours inconnu , a fait à son auteur une méchante réputation. îl fut plus heureux dans sa Methodus ad facilem historiarum cognitionem ^ où, au milieu d'une érudition indigeste, mais toujours curieuse, surnagent çà et là quelques grandes pensées -, ouvrage que d'Aguesseau conseillait à son fils de lire : nous l'avons parcouru. Mais sa république et son système de droit appartiennent à notre sujet.
Quel est le caractère de la république de Bodin? Estce un résultat de l'étude et de l'expérience de l'histoire , ou bien est-ce un plan idéal de république conçu a priori.
Quand l'homme tourne ses regards et sa pensée sur le monde de l'histoire, ou bien il s'attache à observer, puis à conclure , comme Machiavel et Montesquieu , ou bien il pose des lois dont les événements extérieurs sont à ses yeux d'inévitables et dociles conséquences-, ainsi ont fait Yico et Hegel. Mais même en prenant ce dernier parti , l'homme est soumis à l'influence du spectacle qu'il contemple-, en vain veut-il s'en séparer et s'en affranchir pour le dominer et le mieux expliquer : toujours il en sent la puissance, et il doit aux choses elles-mêmes une partie de son fier dogmatisme et de son fatalisme philosophique. Partagé entre les lois internes de son esprit et les influences extérieures du monde, l'homme est soumis à tout in-
(i) Voyez Bayle.
stant à cette double action; il pourra préférer Tune, se passionner pour Tautre, ruais toujours il sera le sujet de toutes deux. Codin arrive au spectacle des choses avec le dessein de soumettre les faits à des lois ; il annonce que dans l'infinie variété des opinions humaines il cherchera non pas tant ce qui a été dit et pensé, que ce qu'il fallait dire et penser : « Exactissirais rationum ponderibus ac « momenlis queerendum putavimus, non quid quisque « dixerit aut senserit, quantseque auctoritatis fuerit ; « sed quid rationi convenienter posset et sententiae sure « dicere (i). » Puis, en établissant la théorie de l'origine des sociétés, il déclare qu'il y persiste, quand même les faits iraient à l'eucontre : « Eo nos ipsa ratio deducit , im- « peria scilicet ac respublicas vi primum coaluisse, etiam <( si ab historia deseramur{ji). » Il procède par des définitions qu'il érige en axiome et qu'il pose à la tète de chaque chapitre; il proclame avec l'école platonicienne qu'il n'y a pas de science des choses particulières , et que la science n'est que dans l'universalité : <( At cuin singula , ({ quae sunt infinita , contemplaremur , plurima nobis u omittenda fuerunt, ut universa (id quod artium traden- « darum proprium est) complecteremur. Jam enim pri- « dem adolescens contrituin illud a philosophis acceperam, « QuUam rerum singularum scientiamhaberi(3). » Ainsi
(i) Prxfatio.
(2) Lib. 1, ch. 6 , ({uidciviset quantum cives à civibus, etc.
(3) Prrrfalio.
Bodin veut dogmatiser, généraliser, élever les idées à leur plus haute puissance , et construire à priori une politique idéale. Mais, au déhut de la science, celui qui le premier se jetait en avant pouvait-il rester constamment fidèle à un plan doublement difficile par la nature des choses et la date de l'entreprise? Non, et Bodin , sans le savoir, s'en réfère presque toujours aux laits et à l'érudition. Ces principes, qu'il nous donne comme conçus d'après la nature des choses et les lois de son esprit , il les a puisés dans l'histoire de la Grèce et de Rome, dans Aristote, Tite- Live, Hérodote et Tacite-, ainsi que Grotius devait iaire plus tard, il mêle continuellement par son inexpérience philosophique la méthode d'observation et la méthode a priori (i), la théorie et l'érudition-, comme Grotius, il réunit sous une physionomie confuse, mais grande, le jurisconsulte, l'homme d'état et le philosophe ; et le jurisconsulte et l'homme d'état oppriment souvent le philosophe. Au reste, il eut de l'empire sm' son temps et son siècle : créateur de la science politique, il fut jusqu'à Grotius le manuel des penseurs. Dans un voyage en Angleterre, il trouva son livre enseigné à Cambridge (2), niais assez mal
(1) Il lui arrive même de protester contre ce qu'il fait à son insu, tant il est peu maître de ses desseins et de ses vues! « Née tamen rempubli- « cam idealem sola notione terminare decrevimus, qualem Plato, qua- « lem etiam Thomas Maurus inani opinione sibi finxerunt , sed opti- « mas quasque civitatum floretitissimarum leges, quantum quidem fieri « poterit , proxime consequemur. » Cap. i .
(2) Était-ce en des cours publics ou particuliers? Voyez Bayle.
compris; ce qui le détermina à traduire lui-même en latin sa république-, il enrichit d'additions nombreuses sa traduction dans laquelle il faut le lire. Le style français de ce contemporain de Montaigne n'a rien d'aimable et d'attrayant, tandis que sa plume latine est parfois brillante, toujours vigoureuse et précise.
Bodin définit ainsi l'état : « Respublica est familiarum « rerumque inler ipsas communium summa potestate, ac « rationé moderata multitudo (i). » Pouvoir et raison, voilà les deux ciments de l'état qui se compose d'une agrégation de familles et de choses mises en commun. Le bonheur de l'état, comme celui de l'homme et du citoyen, se fonde sur la vertu , la connaissance des choses naturelles et humaines, et la contemplation des vérités divines. Ici se lit une longue comparaison de l'homme et do l'état, qui porte l'empreinte d'une imagination religieuse. Bodin reprend sa définition pour la démembrer et l'expliquer. Qu'est-ce que la famille? « Fanii- « lia est plurium sub unius ac ejusdem patrisfamilias « imperium subditorum , earumque rerum quae ipsius « proprise sunt, recta moderatio (2). » La famille est le germe de l'état. « Ipsa seminarium est ac veluti rudimen- « tuni rerum omnium publicarum (3), » opinion souvent
(1) Cap. 1 , Qiiis optiaius sit leipublic* (ini-i ?
(2) Lib. i,cap. .i, De jure familiaii, et qiiid inler lami'.iam acrempublicam intersit. — Kous verrons que Vico trouve incomplète cette dé- Jinition <le la famille.
(3) Ibidem.
reproduite. Heureuse et bien ordonnée, elle amène dans l'état l'ordre et le bonheur-, elle s'appuie sur le respect et la stabilité du mien et du tien , car il ne faut point parler de communauté de biens et de personnes-, elleest enfinparallèle à l'état: « Quemadmodura respublica est légitima plurium « familiarum, et rerum interse communium cum summa a potestate gubernatio, sic familia est plurium sub unius « ac ejusdem patrisfamiliœ imperio subditorum et earura « rerura , quse ipsius propriee sunt , recta guberna- « tio (i). » Alors Bodin examine le pouvoir du mari sur la femme, les devoirs mutuels des époux, et la puissance paternelle, idées simples , notions de bon sens, soutenues par une érudition qu'aujourd'hui nous jugeons inutile. Aprèslapuissance paternelle vient lepouvoir du maître sur les esclaves et les serviteurs. Que penser de l'esclavage domestique? c( Sed quantum ad servos attinet, duœquaestiones « adcivilemscientiamlatissimepatenteSjCxplicandsenobis « sunt. Una quidem an servitus naturalis sit et utilis reipu- « blicsefutura-, altéra, quse qualisque esse debeat domino- « ruminservospotestas(2). » Ici Bodin, aprèsavoirrapportéles opinions des anciens etlessopbismes desjurisconsultes romains sur l'esclavage, déclare qu'il n'en est pas touché , et s'écrie avec une chaleureuse indignation : « Quare non « est, quod naturae leges ex hominura opinione metia-
(i) Lib. I , cap. 2 , De jure familiari , etc.
(2) Lib. 1, cap. 5, De imperio herili, et an servitia ferenda sint in republica bene constituta.
« mur, ar proptcroa sorvitutem natnrro consentaneam « esse putemus, aut benignitati tribuainus, quod veto- « res servarunt eos quos occidere jure belli fas erat ^ cum (( potius bestiarutn in modum avaritiœ ac libidini suae « cogèrent inservire. Quis enim hosti vitam servaret si « plus utilitatis ex illius csede quam ex salutc speraret? « Exeinplis abundamus , sed unuin de inultis. Cum Ves- <( pasianus Hierosolymara obsideret , miles romanus au- « rum in Judcei csesi visceribus eff'usis collegeratj eodem « moniento cœsa sunt raptivoruni viginli millia,utau- « rum, quod sorbere putabantur, a militibus investigare- « tur. 0 prœclarum caritalis adversus captivos exem- « plum ! At nutriuntur, inquies, vestiuntur, pro servi- « libus ofticiis educantur; sed quae tandem educatio?Ca- « to major sapientiee ac virtutis romanse princeps , cum « omnia couiinoda, omnes utilitates ac IVuctus qui à servis « prœstari poterant, ad extremam usque senectam \yer- « cepisset, ut nihil aniplius extorquere posset , pluris 11- (( citautibus proscribebat , ut sanguinis extremum illud « pretiutn , qaantumcumque esset , corraderct-, ne jam u aetate defeclos gratis alere, aut orcidere, aut liberos « dimiltere cogeretur (i). « Aprts avoir repoussé l'esclavage domestique dans son principe et dans ses excès, Bodin arrive à la définition du citoyen.
Qu'est-ce que le citoyen ^dans l'état? C'est un bomine libre soumis au pouvoir souverain. « Est autem civis
( i) LU). I, «ap. 5 , De iniperio Iierili , elc.
« nihil aliud quam liber homo qui summae alterius potes- « tati obligatur (1). » Mais arrêtons ici Bodin pour lui demander comment il a passé de la famille à l'état, voici comment ; « Priùs enim quam ulla civitas aut reipublicae « forma extaret , pater quisque familiae summum jus « vitœ ac necis habuit in liberos et uxores. Postea vero « quam vis et imperandi cupiditas, tum etiam avaritia « et ultionis appetitus aliis in alios arma suppeditavit , « quos bellorum exitus victores fecerat, victos potentio- « rum libidini servire cogebat; et qui ducem se ferens « fortiter rem gesserat, non modo familiœ suœ, sed etiam « hostibus œque ac sociis imperabat; his quidem ut ami- « cis , illis autem ut servis. Tune plena illa et a natura cui- « que tributa libertas vivendi ut vellet, victis omnino « ademptafuit, ut ipsis quoque victoribus ab eo quem « sibi ducem elegerant quodam modo deminuta-, propre terea quod summum alterius imperium agnoscere quem- « que privatim oporteret. Inde prima servitutis ac subdilo- « rum, indècivium ac peregrinorum, principis ac tyranni « origo •, eo nos ipsa ratio deducit , iraperia scilicet ac res- « publicas vi primum coaluisse , etîaui si ah historia de- « seratnur; qaamquam pleni sunt libri, plena antiqui- « tas, plenœ leges, primum illud hominum genus nihil « prius habuisse quam obvios quosque spoliare, diripere, (^ occidere, aut in servitutem adigere , ut alibi dicemus;
(1) Lib. 1, cap. 6, Quid civis, etc.
(( testis est historia sacra, etc. (i) » Voilà l'origine de l'état, c'est la force. Noils verrons que Vico a mieux mis en lumière comment la violence a pu amener le passage de la famille à l'état, et comment la force a été plutôt l'occasion que l'origine de la cité.
La cité posée, Bodin , après avoir traité du patronage et delà clientèle, après avoir montré comment l'allié diffère de l'étranger, le citoyen de l'allié, et le client de l'un et de l'autre, arrive au pouvoir souverain, majestas, qu'il définit ainsi : Majestas est sumnia in cives ac suhditos legihusque soluta potestas (2). Ou le voit , Bodin au seizième siècle ne songe pas à scruter la légitimité philosophique du pouvoir souverain , comme l'ont fait plus taid Jurieu , Bossuet et Jean-Jacques 5 il prend simplement les résultats de l'histoire. Le pouvoir souverain est perpétue) et sans bornes, née majore potestale, nec legibus ullis , nec tempore définit nr (5). Mais le prince est obligé parles lois divines et naturelles. Est-il obligé par les lois qu'il a jurées luimême? « Distinctione res opus habet: si princeps seipsum « sibi jurejuraudo adegerit, obligatio jurisjurandi prop- V ter ea quse diximus consislere non potest, cuni ne pri- <c vatos quideni teueat jusjurandum inutua inter ipsos c( obligatione contractum -, si ejusmodi sunt pacta con-
^1) Lil). 1, cap. G, Quid civis, etc.
(2) {'ap. 8, IV juif mnjeslatis.
(3) Ihidciu.
« venta a quibus disccdere lex ipsa paliatur , cliam si « pacta honestati consentanea sint. At si princeps alteri « principi jurejurando leges a se vel a majoribus latas « non violaturtim se promiserit , obligatus tenetur, si {i. quid alterius principis interest; si nihil est, quod alte- « rius principis intersit , ne ipse quidem qui juravit , (( obligatur (1). » Bodin résume ainsi sa doctrine sur ce point: « Hocigiturteneamus: Principi leges a se latas sua « Toluntate, ac sine subditorum consensu, abrogare, vel « quadam ex parte legibus derogare , vel subrogare , vel « abrogare licere, ac semper licuisse, si œquitas ipsa id pos- « tulare videatur ; derogatio vero, velsubrogatio, vel etiam « abrogatio, non obscura, aut ambigua, sed singulariver- « borumconceptionefieridebet(2). » Le pou voir souverain estrimage de Dieu (3); il fait les lois, institue les puissances et les magistratures-, fait la paix et la guerre*, juge sans appel, fait grâce , bat monnaie , et soutient incessaratioent l'état par son bras et son conseil.
Le second livre de sa république s'ouvre par la division des différentes espèces de gouvernement-, ils se réduisent à trois, la monarchie, l'aristocratie et la démocratie; tous les autres se rapportent à ces trois types fondamentaux. Polybe énumérait sept espèces de gouvernement,
(1) Cap. 8, De jure raajestatis.
(2) Ibidem.
(S) Lib. 1, cap. 10, Quœ propria sinl jura majestatis.
7© BODI^^
Denys d'IIalicarnasse et Cicéi'on l'ont imite -, mais les autres gouvernements ne peuvent être formés que de la nature et de la substance des trois premiers; ils seront plus ou moins populaires, aristo^atiques ou monarchiques, et se rapporteront toujours aux trois premières divisions tracées , puisqu'ils ne tireront leur force que de leur analogie avec un de ces trois principaux gouvernements. Et si l'on se figure un quatrième gouvernement formé de la réunion des éléments des trois premiers, il pourra bien avoir cjuelque temps une nature à lui, mais toujours il finira par converger à l'état populaire: rien de plus remarquable que ces paroles de liodin qui s'appliquent à notre gouvernement représentatif. « Ac si quidem ex tri- « bus generibus modice temperatis quartum exsurgere « possit , vim quamdam natura diversam a reliquis habi- « turum est, ut in concentu hamnoniea quee dicitur jj;-o- « portio , ex arithmeticis ac geometricis rationibus arte « confusis existit, ab utrisque tamen veliementer discre- (( pans-, ut corpora quœ ex dissimilibus ac dissidenli- « bus naturis coalescunt, si misceantur simul, terlium « quiddam ab utrisque oinnino diversum efficiunt. At « illud quod ex tribus reipublicae generibus conflatur, « nihil omnino difiert a populari statu ; nam si trescivi- '( tates, quarum una à rege, secunda ab optimatibus, ter- « tia a populo regalur, in unam et eamdemcoeuntreipu- <( blicse formam, simulque summa potestas ac imperium « omnibus conununicetur , quis dubitet quin status ille « sit popularis omnino futurus? Nisi vicissim imperium
«régi, dcindeoplimatibus,po.stea populo tiibuatur,t'lr.(i)» Les trois divisions principales posées, Bodin entre dans des subdivisions. Le gouvernement monarchique se subdivise en monarchie royale , pouvoir absolu, et tyrannie (2). Le pouvoir absolu, qui fut le premier en date des gouvernements, donne ù celui qui en est le de'positaire la disposition absolue des biens et de la vie de ses sujets*, mais il est accepté par eux, et se distingue ainsi de la tyrannie. C'est la domination du grand seigneur et des princes de l'Orient. De là Bodin passe à la monarchie royale, dont il parle avec amour, en Français du seizième siècle, qui a les yeux lises sur la France et sa glorieuse monarchie : sous cette monarchie royale les sujets sont libres, propriétaires de leurs biens (5), et quand rien ne trouble et n'altère les rapports des sujets et du souverain , le peuple et le roi ont des jours heureux. « Begia potestate sic consti- « tuta, ut subditi quidern principis legibus, princepsau- « tem legi naturœ pareat, lex utrinque domina, vel, ut « Pindarus ait, régna utrisque itnperans , subditos inter « se, et cum principe, iisdem vinculis copulabit, ex eoque « suavissimus concentus existet, qui voluptate ac felici- « tate incredibili utrosque beare possit (4). » La tyrannie est la domination d'un homme qui s'élève au-dessus des
(1) Lib. 2, cap. i , Quis qualisque sit reipublicœ status.
(2) Lib. 2, caj). 2 , De unius domiuatu.
(3) Lib. 2 , cap. 3 , De monarchia regali.
(4) Ibidem.
lois diviues et humaines , et abuse à sa fantaisie de la propriété et de la vie d'autrui (i). Ici citations nombreuses tirées de l'antiquité -, parallèle du roi et du tyran. Mais est-il permis de tuer les tyrans? C'est un cas de conscience politique. D'abord il est toujours permis de tuer celui qui a usurpé le pouvoir sur le roi légitime, et celui qui , à l'égard d'état démocratique ou aristocratique, au lieu d'allié se fait t}Tan (2). La question devient plus difficile pour le chef qui n'a pas usurpé le pouvoir, qui y est parvenu par le suffi-age et le vœu de l'aristocratie , en fait un indigne usage, et dénature l'élat. Cependant Bodin se décide pour l'affirmative. Mais dans une monarchie royale le régicide est toujours le plus horrible des crimes, rien ne saurait l'excuser. « JN ec singulis civibus, nec univer- « sis, fas est summi principis vitam, famam, aut fortunas in « discrimen vocare; seu vi, seu judicio constituto idfiat; « etiamsi omni scelerum ac flagitiorum quae in tyrannos « convenireantediximusturpitudineinfaniisesset(5). »0n peut même punir la pensée du régicide: témoin ce gentilhomme, sous François P'^, qui, pour avoir confessé à un franciscain la pensée qu'il avait eue de tuer le roi , fut, sur la dénonciation du JBrère, condamné à mort par le parlement de Paris. Quant à ceux qui approuvent le régicide, ce n'est pas par des arguments mais par des supplices
(i) Lib. a, cap. 4» De tyraimide.
(2) Lib. 1 , c.ip. 5, An liceat manus iiifene tyranno, etc.
(3) Ibidem.
qu'il faut leur répondre, ainsi qu'à ceux qui doutent de l'existence de Dieu. « Quse cum divinis et humanis le- «< gibus perspicua sint, argumenta contraria refellere, « hominis est et litteris abutentiset otio. Quemadmodum « igitur eos qui an Deus sit necne dubilant, non argu- « mentis sed pœnis acerbissimis refellere oportet ; ita « quoque statuendum est in eos qui perniciosissimis scrip- <( tis subditos in principes armare consuèverunt (i). » Bodin passe à l'aristocratie, qu'il définit ainsi : « aristocra- « tia reipublicae forma quœdam est in qua minor pars ci- « vium ic uuiversos et siugulos cives summse potestatis « jus habet (2). » Et l'aristocratie peut tourner ou au pouvoir absolu, ou à l'oligarchie. Ici Bodin examine les différents gouvernements aristocratiques, Gênes, les cantons suisses, Genève, Rhaguse, Luc, et Venise. Il parle de cette dernière république en maints endroits de son livre, et n'a peut-être pas été sur ce point inutile à Montesquieu. Qu'est-ce que l'état populaire? « Respublica po- « pularis est , in qua cives universi aut maxima pars ci- « vium, C8eterisomnibusnontantumsingulatim,sed etiam « simul coacervatis et coUectis imperandi jus habent (3). » Nombreuses disquisitions historiques sur la manière dont se donnent les suffrages dans les différentes démocraties. « Haec popularium civitatum exempla proposuimus ut
(1) Lib. 1, cap. 5, An liceat manus inferre fyranno, etc.
(2) Lib. 2, cap. 6, De aristocratia.
(3) Lib. 2, cap. 7, De populari statu.
« populaiiuiu rerunipublicarum vis et naturamelius inlel- « ligeretur. Jist igiiur vespublica popularis in qua populi « pars majritua , seu viritim , seu centiirialiin,seu trihu- (. /m, seu curiatim, suffragia ferantur,jifra inajegtalis « habef (i). »
Je serai très rourt sur le troisième livre. Bodia entre d;\ns des détails qui appartiennent à tout gouvernement. Il traite du sénat, de son utilité, de sa composition. Le sénat ne doit pas avoir le pouvoir exécutif. Éloge de la justice, qui concourt presque toujours avec Tutilité. Puis il disserte sur les officiers, les curateurs , les magistrats, de l'obéissance du magistrat au souverain, de la puissance des magistrats sur les particuliers , des rapports des magistrats les uns avec les autres, des corps, collèges et corporations , des différents ordres de citoyens.
Au quatrième livre reviennent des matières plus générales. L'auteur examine comment les états commencent, s'élèvent, s'affermissent, changent , déclinent et tombent. Puis il se demande si l'esprit ne peut prévoir les révolutions des empires. C'est ici qu'il faut saisir ce mélange de philosophie et de superstition , de mysticisme et de liberté qui distingue Bodin. Il a vu que dans le monde de l'histoire il y avait des causes nécessaires. « Quoniam theolo- « gorum ac philosophormn omnium decrelis constant, u res liumanas nec prœripiti casu, nec fortunae lemeri- « tate ferri , consequcns est rerum publicarum interitus et
(i) Lib. 2 , cap. 7, De populari statu.
SA RÉPUBLIQUE. yS
« conversiones a Deo , vel a natura , vel ab homiuuui ar- « bitrio ac voluntate pendere : id est a divina potestate , « nailis interjectiscausis,autab ipsanaluraliumcausaruin « eteflectionumseiieaccoiiseciitione.si('apia,etabiumior- « tali Deo colligata , ut prima extremis , média utriusque, « omnia omnibus inviolabili nesu cohaereant-, quam Plato « ex Homerisententiacatenamauream, id est çiiorj.-jy^c-j-7rrj^ « Zeno fatum , cseteri stoici pronœam ; Augustus , Panœ- (( tium opinor, et Senecam secutus Deum appellavit (i). » Mais l'homme est libre , sans doute , et sa volonté est tellement infinie dans ses actes et dans ses caprices qu'il n'y a point de règles certaines â établir sur elle. D'un autre côté les conseils de Dieu sont profonds et impénétxables. Il ne reste donc plus à interroger que la nature : « Restât naturœ « vis , quae nec penitus obscura est , et constanti quodam « causarum ac eft'ectionum tenore moderata cursum te- « net (2). » Ici Bodin se débat avec sa raison contre des croyances qui sentent la cabale et contre de poétiques superstitions. 11 se demande si l'astrologie peut prévoir les destinées des hommes et des états , si ces destinées dépendent du cours des astres , de leurs révolutions et de leur harmonie.
Aurait il imprimé sur le front des étoiles
Ce que la nuit des temps enferme dans son sein (3) ?
(1) Lib. 4) cap. 2 , An rerum publicarum conversiones prospici possint ?
(2) Ibidem.
(3) Lafontaiue , L'Astrologue,
Plusieurs l'ont pensé, dit Bodin , mais la chose est difficile. Scd res ipsa diffîcuUatein hahet îtifinilam. Alors il cherche à s'orienter au milieu des opinions infinies qu'ont enfantées la spéculation et les rêveries de l'homme sur les astres et les nombres ; il les examine , en rejette beaucoup , cependant ne peut s'empêcher d'en retenir quelque chose, cl finit par conclure que les révolutions politiques peuvent se prévoir , tant d'après les causes humaines que d'après quelques principes sains de l'astrologie et de la science des nombres. « Non tauien dubito quin prsecepta quaedam de « rerum publicarum conversionibus et obitu certiora « tradi possint, si quis modo retroacti temporis inde us- « que ab orbe condito certam rationem ineat; et alia cum « aliis comparans, alia ex aliis nectens provehatur altius, « ac historicorum inter se dissidentium varietatem com- « ponat -, tum etiam ex omnibus solis ac lunae deliquiis ad « ultima conditi orbis initia recurrens, demonstrationibus « cerlissimis universi temporis rationem complectatur ; « verissimorumque scriptorum narrationes inter se, et « cum cœlestium corporum sideruinque trajectionibus et « conjugationibus comparet-, eaque cum numeris, quo- *( ruin in uuiversa natura maxinia vis est , annectat et « conjungat, quae infinilis obscuritatibus involuta, et in « intimis naturse recessibus abdita ac retrusa, non inani- (( bus conjecturis, sed perspieuis argumentis venient de- (( monstranda (i). ^i
(i) Lil). 4» <ap. a, An reiiim publicaium conversioiies prospici possiul?
Et plus loin : « His igitur propositis exemplis , licet « rerum publicaruin ortus et occasus conjectura quadam « consequi , ac rerura antecedentium causas , siderumque « varios concursus ac trajectiones intuentem eo usque « progredi quo rerum earum disciplina ferre potest : « nihil de rébus ab immortali Deo procul ab homi- « nurn sensu reniotius aut temere affirmanteni , aut « leviter assentientem (1). » Ainsi Bodin entrevoyait la philosophie de l'histoire quand il pensait que le spectacle et l'étude du passé pouvaient enseigner l'avenir : voilà sa force; mais quelle n'est pas sa misère quand il appelle à son secours les divinations des nombres et de l'astrologie ! Après cette excm'sion , il recommande au législateur de ne pas abroger brusquement les lois , et de respecter l'antiquité des mœurs et des institutions. Il examine s'il est meilleur d'avoir des magistrats inamovibles ou des magistratures mobiles et annuelles , s'il est bon que les différents magistrats soient unis entre eux , si l'on peut tirer quelque parti de leurs divisions, s'il est de la majesté du prince déjuger lui-même, et il décide que non -, si le prince doit prendre le commandement des armées et combattre ses sujets dans une guerre civile. A coup sûr il songeait à Henri III en traitant cette matière et en écrivant cette phrase : « Quod si factio principem aut rempublicam opprimere (( tentabit, minime dubitandum est an princeps se ad- « versariura ac hostem ferre debeat seditiosorum qui se
(1) Lib. 4 ) cap. 2 , An rerum pul)licarum , etc.
yS BODIN.
« principis ao reipublicjç adversarios omnium maximos « protîtentur; alioqui si cum de statu ac fortunis reipu- « blicœ aut etiam de principis capite agitur , ipse otiosum « spectatorem se ptîebeat, non modo audacissimos, sed « etiam ignavissimos quoquead se opprimendum invita- « bit (i). » Mais il ne faut pas que dans de médiocres séditions la majesté du prince intervienne ^ elle doit se réserver pour les grandes afiaires.
Nous abordons le cinquième livre, et une grave question destinée à émouvoir et partager long-temps encore les esprits, la question du climat. Parmi les modernes , Bodin le premier l'a traitée avec des développements vraiment scientifiques. Mais d'abord, qu'est-ce que la question du climat? Elle embrasse ni plus ni moins que l'homme et la nature. L'homme, animal de raison et de liberté, a l'univers pour tbéàtrede cette liberté et de cette raison -, mais ce théâtre n'est pas immobile, n'est pas une matière morte : il se trouve au contraire que c'est un être vivant-, qu'il palpite sous les pas de l'acteur qui s'y déploie, qu'il réagit contre son action, et qu'il exerce sur lui une influence continuelle et mystérieuse. L'homme et la nature! quelle opposition I quel antagonisme! Qu'est-ce donc que l'homme? qu'est-ce donc que la nature? Il ne faudra rien moins que répondre à ces deux questions pour résoudre le problème de l'influence do climat, qui renferme à la fois la psychologie , la physiologie, la physique, l'histoire et la littérature. Le premier
[l] Lil). ^ , cap. 7, An princeps in ))ellis ('ivilibu<: • etc.
penseur qui ait abordé la question avec un l)on sens qui n'a pas encore été surpassé , et cependant les concurrents ont eu le temps de se produire, c'est Hippocrate. jNIédecin avant tout, il n'a écrit son ouvrage Des eaux, des airs et des lieux, titre qui, suivant l'ingénieuse remarque de Cabanis, est à lui seul la meilleure définition du climat, il n'a écrit son ouvrage que pour le médecin , et ne prétendait nullement rattacher ses observations à des principes de législation et de politique. Cependant on s'aperçoit à quelques fragments de son traité qu'il était contemporain de Socrate et de Platon , et qu'il avait eu pour maître de style et d'éloquence Gorgias le Léontin. « Je veux, dit Hip- « pocrate, quand il arrive à traiter de l'influence des lieux, « je veux montrer combien l'Europe et l'Asie diffèrent « entre elles, et combien sont variées les formes physi- « ques de leurs peuples. Raconter toutes les différences « sur tous les objets serait infini; il me suffira de toucher « les dissemblances les plus importantes. L'Asie diffère « surtout de l'Europe sous le rapport des produc- « tions de la terre et des hommes : là le climat est plus « doux, les sociétés d'hommes ont des mœurs plus douces « et qui favorisent le travail des facultés intellectuelles. » On reconnaît là le germe des opinions sur les influences externes qui ont déterminé la philosophie spéculative et rêveuse de l'Orient. Passons à la peinture du caractère moral des habitants de l'Europe. « Les Européens sont plus « aptes à la guerre que les Asiatiques, dont les mœurs sont « plus civilisées. 11 faut en renvoyer la cause aux saisons, « qui, en Asie, n'éprouvent de grandes révolutions ni
8o BODIN.
« pour le chaud ni pour le froid, mais présentent une « uniformité presque continuelle. Alors des spectacles « imprévus ne viennent pas frapper les imaginations, et a le corps n'est pas arraché d'une manière violente à son h assiette ordinaire ; ébranlements qui excitent plus la cov( 1ère, communiquent à l'esprit de l'homme plus de péu nétration et de chaleur que ne ferait le repos. Car «^e « sont toujours les révolutions qui plus que toute autre « chose réveillent l'homme et l'empêchent d'être immo- « bile. Voilà les causes de la faiblesse des races asiatiques, « causes auxquelles viennent se joindre leurs institu- « tions. La plupart des états en Asie sont sous la domina- « tion d'un seul : or , là où les hommes ne se gouvernent « pas eux-mêmes et vivent sous le joug -, là, rien ne les « excite à se préparera la guerre, tout au contraire les « détourne des combats. Les périls ne sont pas égaux; a il leur faut partir , endurer les fatigues , mourir pour <( leurs maîtres; et cela en s'arrachant à leurs enfants, à <( leurs femmes, à leurs amis. Leurs exploits amènent-ils (t quelques avantages et quelques fruits , leurs maîtres « les prennent et s'en nourrissent , et eux on leur laisse « recueillir les dangers et la mort. » Tirons deux conséquences, llippocrate reconnaissait l'influence puissante des institutions, et il avait un sentiment confus de la valeur des facultés morales. Il entrevoyait de plus la diflérence du caractère spéculatif des Asiatiques, et de l'esprit politique et raisonneur des Grecs. Sans pousser sa pensée jusqu'au bout, il entrevoyait pourtant que le climat était pour quelque chose dans cette différence , et que la tribune
SA RÉPUBLIQUE. 8r
aux harangues n'avait pas pu s'élever à Suze ou à Ecbatane : un moderne n'aurait pas manqué de donner à ce rapprochement une forme antithétique ; mais ces anciens sont si grands, qu'ils sont toujours simples : quand on verse la lujnière . on n'a pas besoin de faire jaillir des étincelles. Platon au cinquième livre de ses lois enseigne que les institutions ne doivent pas être contraires au climat. Aristote dans ses problèmes reproduit plusieurs pensées d'Hippocrate.
Bodin , ayant pour devanciers Hippocrate , Platon et Aristote, et après eux Polybe et Galien, partage les hommes en trois classes, les orientaux, les occidentaux, et les mixtes = « Principio igitur naturas eorum qui ad aquilones « et austrumpositisuntinquiramus; deinde eorum qui ad <( ortum et occasum; post etiam singularem illorum qui « Dfiontes, qui valles, qui palustria , qui arentia loca, qui « maritimas regiones accolunt , temperationem. Quibus « explicatis quantum disciplina valeat ad immutanda ho- « minum ingénia disseretur-, nec tamenillud assentiemur « Polybio et Galeno , qui cœli et solis naturam necessaria « quadam vi mores hominum innmutare contendunt. Ut « enim ex naturalibus causis vitia nasci possint , extir- « pari tamen etomninotolli,utisipse qui ad eapropensus « fuerit a tantis vitis avocetur , non est id positum in na- « turalibus causis , sed in voluntate, studio, disciplina : « qua3 tolluntur omnia si necessitati locum demus. Quse « ut planius percipiantur , trifariam regiones ab sequa- « tore ad polum utrumque dividemus -, ita ut cuique re- « gioni partes cœli triginta dentur : tôt enim ab sequatore
« ad utrumque poliim nuinerantur. Prima regio quae ab <> aequatore propiiis abesl, ab ardoris iuleiuperie calidis- H siiiia esse dicitur, ut quœ ad aquilonetn spectat, fri- « giditate rigidissima -, iuter utramque calore ac frigore « modice temperata interjacet. Rursus regiones singulas « bifariam subdividemus. Nam regio quse partes cœli « quindecim priores ab aequatore capit , temperatior est, « contra quam plerique magno errore putant, quam quae « tropicis utrisque subest. Item regio quaeatrigesima cir- « culi meridiani parte ad XLV porrigitur, raulto mitior « est quam quae a XLV ad LX, propter utriusque poli « propiuquitatem. Hinc ad LXXV regiones quidem mul- (( to frigore rigent, coluntur tamen ac populorum multi- <( tudine abxmdant. Postremo regio quindecim partiuni « cœli a LXXV ad XC etsi omnino déserta non videatur, <t illic tamen tanta est frigoris ac nivium intempéries, ut « non salis commode vivi, ac ne vivi quidem possit ; sed « quidquid hominum restât , fere in antrisac latebris bes- (i tiarum more versatur , aut vagatur in sylvis. His fîni- « bus regionum descriptis, de gentium moribus ac na- « tura certius ac melius judicari potest (i). » Nous ne saurions suivre les innombrables excursions de Bodin (.lans l'bistoire des différents peuples. Parmi tous ses tableaux et ses portraits choisissons le portrait du Français qu'il emprunte à Jules Scaliger ; nous verrons si nous
(i) Lil). i> , ra|). i , De t oiifirm.inilu livilaliim Nialii pio regior.nin , l'Ic.
pouvous nous y reconnaître. « Gallos, inquit, video ad « omnia momenta vel eventuum vel disciplinarum promp- « tos, paratos, versatiles; ut serael quicquam vel visum « vel audituui illico apud illorum ingénia deponant et (( amittant novitatem -, in eo ipso videntur nati atque « educati ; qui animorum vigor igneus, maturaque celeri- « tas , nuUi alii nationi data est a natura. Quocumque in- « cubuere felicissime sese dant ; ocissime proficiunt ; « gnaviter exercent mercaturam , artes , arma , litteras , « eruditionem, subtilitatem, candorem , eloquentiam , « omnium tamen gentium atque nationum fide sunt maxi- « me intégra, et constanti (i). » Bodin arrive à opposer vivement entre eux l'homme du nord , l'homme du midi , et l'homme des régions tempérées. « Ut igitur australis « ater est , sic aquilonius ex albo rubescens -, hic longus , « illebrevis; hicrobustus, ille debilis; hiccalidus, hu- « midus, ille frigidus, siccus; hic pilosus, ille glaber j hic « lœtus, ille subtristis -, hic sociabilis, ille solitarius; hic « audax, ille timidus-, hic vinosus, illesobrius; hic sui « et alieni negligens , ille circumspectus ; hic justice arro- « gans , ille demisso vultu elatus •, huic rauca vox, illi « clara •, hic prodigus , ille parcus -, hic minmie salax , ille « salacissimus j hic sordidus , ille nitidus; hic simplex, « ille versutus; hic miles, ille sacerdos; hic opifex, ille « philosophus ; hic in manibus spem ponit rerum suarum,
(i) Lib. 5 , cap. i , De confirmando rivitatum stalu pro regionum, etc.
" ille in mente ; hic terrée venas ac fodinas , iile cœlestes '< inquirit. Consequens est i{;itur ut si Alii pertinaces, « quemadmodum Piutarchus scribit, Scythse levés sint. « Qui vero médias regiones sortiti sunt, constantiam illam « et animi fortitudinem , in qua decus est omnium yirtu- « tuni,melius quam utriqùe tuentur (i). » Ainsi Charron, dans son livre De la sayesse n'a fait que traduire Bodia quand il a dit : « iVous faisons trois assiettes générales du « monde, qui sont les deux extrémités de midi et de nord, « et la moyenne. Les septentrionaux sont hauts et « grands, la voix forte, grands mangeurs et buveurs , et <( puissants. Pour l'esprit, ils sont grossiers , lourds , stu- « pides , sots, faciles , légers , inconstants , peu religieux <{ et dévotieux , guerriers , vaillants , etc. ; les moyens « sont tempérés en toute chose, comme neutres; les mé- (( ridionaux sont mélancoliques, froids et secs, solitaires, « ingénieux, sages, superstitieux, contemplatifs, non « guerriers et lâches, jaloux, cruels et inhumains. » Gardons-nous de croire cependant que Bodin n'ait pas senti la force de la liberté de l'homme et des institutions ; il en parle à plusieurs reprises, et finit par conclure ainsi : c( Ex quibus intelligitur non modo cœli naturam ac regio- « nés universas , sed etiam singularia et regionis cujus- « que propria intueri oportere -, quid ab aquis , quid ah « aère, (juid a montibus, quid a vallibus, quid a vento-
(i) Lib. 5, cap. I , De coiifirmando civilatum statu pro regioimm , c-tc.
« rum natura, quid a religioinbus , quid ab institutis, « quid a disciplina , quid denique ah ipso statu reipuhli- « cœ in aniniis cujusque ingenerari possiti^i). » QueBodia ait trop accordé à IMufluence du climat, que sa raison ait souvent trébuché et n'ait pas toujours porté la lumière dans son érudition, qui s'en étonnera , quand deux siècles après lui, Montesquieu, qui avait profité de ses travaux, échouait au même écueil avec sa brillante imagination , et en dépit de la justesse de son génie.
Il faut abréger celte analyse. Bodin examine ensuite comment on peut remédier au luxe ou à la pauvreté des états j si , dans le cas de condamnation , il vaut mieux donner les biens aux parents ou à la république, quelles peines et quelles récompenses doit décerner l'état, s'il est bon que les citoyens soient exercés à la guerre, quel avantage présente la guerre , et il montre que les guerres étrangères sont un remède salutaire aux guerres civiles; enfin il traite des alliances et du droit des ambassadeurs.
Le sixième livre commence par des théories sur le cens, le trésor public et la monnaie , où Bodin fait preuve d'un esprit positif. Puis il compare les différentes espèces de gouvernement , en pose les avantages et les inconvénients, et finit par donner la préférence à la monarchie royale et héréditaire telle que le trône de France lui en donnait le modèle. « Sive igiturfamilice quœ ipsa est reipublicse ima-
(i) Lib. 5, Clip. I, De coniinnando civitatum statu pro regioluim , etc.
« {jo, sive corporis humaui ac membrorum omnium una « cmn ipso capite (•oajjmentationem, sive solis unius iott-r « tôt sidéra splendorem ful<jentissimum ac caetera obscu- « rantem , sive cœterormn animautium grèges et armenta, « atque adeo apvma examina, sive mundi totius statura « cui praeest unus idemque optimus maximus princeps , « intueri placet, profecto regale civitatis genus cseteris « omnibus preestabilius esse duceraus (i). » Enfin il termine sou traité par une théorie de la justice qu'il a reproduite dans son système général du droit auquel nous arrivons.
Telle est cette république de Bodin , début de la science politique dans l'Europe moderne, ébauche d'une raison Terme, mais incertaine dans ses voies-, cjui flotte toirr à tour entre les théories à /t;7o/7 et la méthode d'observation, entre la répuljlique de Platon et la politique d'Aristote; où l'érudition étouffe souvent la pensée; où l'esprit do l'auteur, en voulant monter dans le monde des idées et des systèmes , s'abat presque toujours dans son vol impuissant; sans méthode, sans lumière; mais cependant témoignage irrécusable de vigueur et de génie, monument du seizième siècle , auquel trois cents ans n'ont pas ôté sa valeur, »t qui se transmettra comme une médaille précieuse dans l'histoire des ouvrages humains.
Bodin était profond jurisconsulte, et il porta dans la lurisjuiulence conmie dans Thistoiro son esprit systéma-
(i) I.ii». (j, (•.»!> ,'(, Keuruni pnMnaiiim iiilei i|sas coiupaialioiK-,tli
lii[ue et son goût pour les idées générales. Aussi conniiença-t-il par méconnaître le talent de Cujas et par se déclarer son ennemi; il goûtait peu l'exégèse historique du professeur de Courges , qui , de son côté , lui rendit la même antipathie. Cependant Bodin finit par revenir à des sentiments plus justes , car je lis dans sa République : « Cu- « jacius antiquorum lectionum diligentissimus inter- « près (1). >) Il savait du droit romain , et le jugeait d'une manière plus indépendante qu'aucun de ses contemporains -, témoin la préface de sa méthode pour étudier l'histoire. Dans un petit écrit fort court , intitulé Jiit-is iiniversi distributio , il fait une classification générale du droit. Voici comment il pose et résout les principales questions :
Qu'est-ce que la jurisprudence? — « Ars tribuendi suum K cuique, ad tuendam hominum societatem.... Hsec ad « quatuor causas ac totidem qusestiones referri potest. <( An sit, quid sit, qualis sit, cur sit? Eadem quatuor « partibus constat, lege, sequitate, legis actione, judicis « officio. »
Qu'est-ce que la forme de la jurisprudence? — « Nihil « aliud est quam jus ipsuin , sine quo jurisprudentia nulla « sit. »
Qu'est-ce que le droit? — « Jus est bonitatis et pru- « dentiœ divinse lux hominibus tributa, et ab iis ad utili- « tatem humanse societatis traducta. »
(1) Lib. 4, cap. 2.
Le droit est double, naturel et humain. Le droit naturel nous est inculqué par notre raison ^ le droit humain est l'ouvrafie de l'homme. Le droit humain se partage en droit des gens et en droit civil , etc.
Quelle est la matière du droit? — u Materia circa quam « omnis de jure quaestio Aersatur , in personis est, aut in « rébus , aut in faotis ac dictis personarum. »
J'épargne au lecteur les détails , les classifications des personnes et des choses , des facta ac dicta , sous lesquels rentrent naturellement les actions et les obligations. Ce petit traité est un mélange de notions romaines et d'idées qui appartiennent à Bodin. Il se termine par sa théorie de la justice.
« Finis , justitia suum cuique tribuens , id est to k-jziti- « TTovOo? , quod in triplici proportione versatur, arithmeu tica, geometrica et harmonica, quœ, quasi très filiœ The- « midos , se complexu mutuo fovent, zj-Joy.iu, Si/aio(7uvyi , « sif>rrjn , id est sequa lex , justitia, pax : vel commodius « vouo; ad arithmelicas rationes, ut lex omnibus eadem; « ETviv.tiv. ad geometricas, id est œquitas ; iTzistro-Jotiiu ad har- « raonicas : quse utrisque conflatur , ut justitia ex lege et « eequitate coalescit.
« Ratioue ai'ithmeticœ quae (7Jv«).).azTt/>î dicitur, semper « sequalis, lacta factis, res rébus, sine personarum delectu « coœquando, eaque potissimum est in rébus creditis^ « mutuis , pignore , commodato , deposito et similibus.
« ( Proportio arithmetica in numeris 2 , 4 > 6 , 8 , lo , « 12.)
« Ratione geometrica quae <)Lu-jfjiiriy-n vocatur , simili- « tudiuem non sequalitatem spectans : exempla ia L. Ca- « pitalium, § in servorum. de pœnis. L. ult. de incend. « I.. ut gradatim. de muneribus.
« ( Proportio geometrica in numeris 2, 4> S> i^j « 32 , 64- )
« Ratione harmonica quœ ex arithmeticis et geometricis « rationibus coalescit, aequalitatis et similitudinis con- <( juncta ratione, causas definiens : exempluni est in L. « eos. de usuris.
« ( Proportio harmonica in numeris 6, 8, 12, 16,
« Hsec libro 6 , cap. ult. de republica a nobis explicata « sunt. »
Yoilà qui achève de faire connaître Bodin. Il termine sa république et son système de droit par une théorie delà justice formulée en nombres mystérieux. Je ne doute pas qu'à ses yeux cette fin bizarre n'ait été comme une consécration religieuse de ses travaux. Pour lui la justice (et n'oublions pas que par ce mot Bodin entend comme les anciens l'état même) est arithmétique, géométrique et harmonique. Qu'est-ce à dire? C'est qu'ainsi qu'il l'explique au dernier chapitre de sa république (1), la justice arithmétique est fondée sur l'égalité, est commutative j et, soit publique, soit privée, soit en faisant les lois, soit en les appliquant , elle se règle sur une égalité absolue. C'est
(i) LiL. 6 , cap. 6 , De tribus justitiôe generihus , ttc.
la démocratie qu'aimait Xénophon et qu'il fijjurait par la proportion arillimétique , dont les raisons sont constamment les mêmes , augmentent toujours du même nombre. La justice géométrique au contraire est distributive, procède par analogie et non par égalité, associe les semblables, mais séparément dans deux ordres dont la règle constante est l'inégalité. C'est l'aristocratie à laquelle inclinait Platon et qu'il figurait par la proportion géométrique , qui a ses raisons non égales, mais seulement semblables. Xénophon, plus soldat que contemplateur, qui aimait la place publique d'Athènes , et ne ruminait pas en philosophe contre la constitution de son pays , s'attachait à la démocratie. Mais Platon (i), qui ne considérait la démocratie d'Athènes qu'avec le dédain du philosophe et de l'homme contemplatif, préférait l'aristocratie. Bodin vient au milieu de Xénophon et de Platon proposer une transaction : c'est la justice harmonique, qui mêlera ensemble, dans des proportions convenables, l'égalité arithmétique et la similitude géométrique. Pour lui la république idéale, prœstanfùsima civitatis imayo , serait celle qui , sans mettre de barrières entre les ordres des citoyens, accorderait cependant à l'aristocratie une juste supériorité, tempérerait toutes les différences les unes par les autres , et produirait, par une secrète harmonie, une inaltérable félicité. Ainsi à travers une variété harmonique on arriverait à l'unité qui vivifie et soutient tout, l'homme et
(i) Plulot quelques Platoniciens.
la nature, qui est l'expression sublime de Dieu, sapientissimus ille rerum omnium opifex ac mundi procurator.
Tel est Bodin et sa grandeur bizarre. Il a fondé avec Machiavel la science politique moderne. Avant lui , Thomas Morus avait écrit, mais son utopie vague et commune (1) n'a rien édifié.
(1) Voyez lib. i. De servis, combien ce qu'il dit des lois manque de consistance et de vérité.