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CHAPITRE XIV

Louis XIV était mort en 17 15 , et trois ans après , l'esprit du dix-huitième siècle apparaissait sous la physionomie tragique de l'OEdipe de Voltaire. Encore trois ans après , en 1721, Montesquieu publia les Lettres persanes.

Il était réservé à Montesquieu de faire à la fois l'ouvrage qui répondît le mieux à l'instinct de son siècle et l'ouvrage qui lui fut le plus contraire: les Lettres persanes et l'Esprit des lois. Dans la correspondance de ses Persans il a mieux exprimé que personne l'humeur de ses contemporains, tout ensemble frivole set profonds , et battant en ruine par la raillerie l'ordre établi. Aussi à l'apparition des Lettres persanes il n'y eut qu'un cri d'enthousiasme et de satisfaction j c'était le mot du temps , le livre du siècle. Voltaire se mit à dire avec humeur : Ces Lettres persanes , si faciles à faire. Faciles , pour Voltaire peut-être. Il eut pu les faire , je le crois , car il était de force -, mais enfin il

MONTESQUIEU. igS

Vie les a pas faites, et ce fut comme une moquerie du sort de lui ravir cette gloire pour la donner à Montesquieu.

Les Lettres persanes avaient donc pour auteur un président au parlement de Bordeaux, au grand étonnement de tous et au scandale de plusieurs. Quelques années après, Montesquieu publia ses Considérations sur la décadence et la grandeur des Romains , excellent morceau de l'école de Tacite. Mais ce n'était pas son dernier mot: depuis sa jeunesse il méditait un ouvrage dont il avait de bonne heure arrêté les principes. Il avait payé tribut au siècle par ses Lettres persanes ; mais pour se satisfaire lui-même il fit l'Esprit des lois.

Montesquieu définit ainsi les lois : « Les lois , dans leur « signification la plus étendue , sont les rapports néces- <; saires qui dérivent de la nature des choses , et dans ce « sens tous les êtres ont leurs lois : la Divinité a ses <( lois , le monde matériel a ses lois , les intelligences su- « périeures à l'homme ont leurs lois , les bêtes ont leurs « lois , l'homme a ses lois. » Cette appréciation de la loi est à coup sur une des plus belles observations qu'ait faites le génie de l'homme. La définition comprend le monde , et dans son impartiale réalité plane au-dessus de tous les systèmes. De ce point de vue Montesquieu fait découler le droit d'une raison primitive, et le distingue nettement des lois positives. « Avant qu'il y eût des lois faites, « il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il « n'y a rien de juste et d'injuste que ce qu'ordonnent ou «. défendent les lois positives , c'est dire qu'avant qu'on « eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux.»

Puis il considère riiistoire de tous les peuples, leurs mœurs , leur législation. Alors il demeure convaincu (K que dans cette infinie diversité de lois et de mœurs les « hommes ne sont pas uniquement conduits par leurs (( fantaisies (i)-, » il conçoit que dans le moral il y a des rapports nécessaires } il compose un ouvrage où chaque nation trouvera la raison de ses maximes (2), où il expose l'esprit des lois qui ont été faites jusqu'à lui , où il trace une histoire universelle. Montesquieu est historien par exeellent^e -, toujours il est préoccupé de cette pensée, qui n'était pas celle de son siècle, de juger les choses pour elles-mêines , sans aucun parti pris, sans aucune théorie faite d'avance. Il a écrit quelque part : « Transporter dans des siècles reculés toutes les idées du «( siècle où Ton vit , c'est des sources de l'erreur celle qui « 'est la plus féconde. A ces gens qui veulent rendre mo- <K dernes tous les siècles anciens je dirai ce que les prê- « très d'Egypte dirent à Solon : 0 Athéniens! vous n'êtes « que des enfants (5). »

11 y avait trop d'originalité à intervenir ainsi au milieu de contemporains que passionnaient en sens contraires les sarcasmes de Voltaire et les élans de Jean-Jacques, avec cette impartialité qui cherchait la nature et la raison de chaque institution , et finissait par conclure « qu'il

^i) Préface de l'Esprit des lois.

(2) Ibidem.

(3) Esjjnt des lois, liN. 3o , cliap. i^.

« n'appartient de proposer des changements qu'à ceux « qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d'un « coup de génie toute la constitution d'un état (1). » Aussi ne fut-il pas entendu. Les salons prononcèrent que c'était de l'esprit sur les lois. On prêta à Montesquieu les systèmes les plus bizarres ; on s'imagina qu'il voulait justifier toutes les institutions dont il rendait les raisons historiques. Les formes du style dupèrent aussi les esprits. Montesquieu dit sans cesse , Cela doit être , cela sera , ce qui n'implique pas une approbation morale, un dogme philosophique , mais simplement la reconnaissance et l'histoire des rapports nécessaires. C'est lui qui , plutôt que Lucrèce , aurait pu intituler son livre De la nature des choses.

Montesquieu prit pour épigraphe : Proleni sine matre ereatam, donnant à entendre que son ouvrage était entièrement original , et qu'il n'en devait l'idée à personne. Mais tout homme est sous l'empire inévitable de ses antécédents -, s'il a de la force et du génie , il les surpasse , et vient lui-même , mais à leur suite , jouer un rôle pour son compte. Tout grand homme est à la fois disciple et original -, et Montesquieu , qui pensait n'avoir pas d'antécédents dans la carrière , en avait néanmoins plusieurs dont on retrouve même les traces dans son ouvrage : ce sont Bodin , Machiavel , Gravina et Vicou

Nous avons vu Bodin au seizième siècle poser les fon-

(1) Prélace de lEsptit des lois.

déments de la philosophie du droit dans son traité De la répiibUque ,o\x il se montre partagé entre les vues a priori et la méthode d'observation , et à la fois superstitieux et rationnel. Son érudition , plusieurs détails sur l'aristocratie de Venise, sa théorie du climat, le cadre même et l'esprit général de son ouvrage , ont été fort utiles à Montesquieu, qui , par Bodin , relève ainsi du seizième siècle.

L'Italie le préoccupa beaucoup. Seul de ses contemporains au dix-huitième siècle, il se tourna souvent vers cette terre d'historiens et de jurisconsultes -, il y avait des amis. Il avait beaucoup étudié les Origines de Gravina, et lui emprunta parfois , non seulement quelque fait , mais même des pensées. Mais un homme qui, plus que bodin et Gravina, inspira Montesquieu, c'est Machiavel. Le Florentin s'était demandé à la fin du quinzième siècle pourquoi on ne tirerait pas des leçons de la politique et de l'histoire des anciens -, pourquoi , lorsqu'on étudiait leurs statues , leurs poèmes et leurs tragédies , pour les progrès de Tart et des lettres , on n'étudiait pas leurs annales afin de se mieux conduire dans la vie politique. Cet esprit qui veut recueillir des faits observés en eux-mêmes, des leçons pour le présent et l'avenir, se retrouve à chaque pas dans Montesquieu , préoccupé comme Machiavel des intérêts pm'emeut politiques , mais qui lui est supérieur en ce qu'il embrasse l'universalité des faits, tandis que Machiavel n'est guère frappé que de ce qui est antique et italien. La division des gouvernements en trois espèces, monarchique, aristocratique et populaire, appartient

parmi les modernes à Machiavel (1). Bodin l'a imitée , et des ouvrages de Machiavel et de Bodin elle a passé dans V Esprit des lois.

Est-ce tout , et l'Italie n'a-t-elle pas encore fourni à Montesquieu un autre appui? a-t-il profité de la Science nouvelle ? Il a pu l'avoir entre les mains , car Vico écrivait dès 1720 , et mourut en 1744? quatre ans avant l'apparition de V Esprit des lois. Je crois volontiers que Montesquieu avait lu Vico , bien qu'il n'en ait pas parlé , comme on le lui a reproché en Italie. En général, on avait jusqu'à nos jours peu parlé de Vico, même en Allemagne, où cependant on le connaissait.

Mais entre X Esprit des lois et la Science nouvelle n'y a-t-il pas une difiérence fondamentale ? Le platonicien Vico fait descendre les faits des idées ; c'est d'après les lois de l'esprit et du monde idéal qu'il conclut au monde liistorique ; il est métaphysicien par excellence. Il n'en est pas ainsi de Montesquieu , esprit historique et observateur, étranger à la haute métaphysique, ne cherchant dans Platon et dans Aristote que des détails sur les lois et les mœurs d'Athènes et de la Grèce (2). Aussi je n'hésite pas à croire que , si Montesquieu a lu Vico , il n'en a pas compris le système métaphysique et platonicien , et qu'il n'aura été frappé que de son ingénieuse érudition. Cependant , avec la pensée que Vico fut connu de Montesquieu ,

(1) Discours sur Tite-Live, liv. 1, chap. a.

(2) Voyez ses Pensées détachées.

?oo MONTESQUIEU.

on peut soupçonner que le système de la Science notiveUe, bien que Montesquieu ne s'y soit pas arrêté , a jeté quelque incertitude dans son esprit et dans sa marché, et qu'il a quelquefois entrevu le rôle de l'homme dans l'histoire comme y apportant des lois et des idées nécessaires. Mais cette vue est courte et confuse. Ne dit-il pas que les hommes ne sont pas uniquement conduits par leurs fantaisies? Ils sont donc conduits par leur nature. Quelle est cette nature? Montesquieu ne le dit pas , et se rejette dans la contemplation pure et simple des faits extérieurs. Mais voici un passage plus remarquable : « Mais il s'en faut « bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné « que le monde physique ; car , quoique celui-là ait aussi (( des lois qui par leur nature sont invariables, il ne les « suit pas constamment comme le monde physique suit « les siennes. La raison en est que les êtres particuliers « intelligents sont bornés par leur nature, et par consé- « quent sujets à l'erreur j et , d'un autre côté , il est de u leur nature qu'ils agissent pai* eux-mêmes. Ils ne sui- « vent donc pas constamment leurs lois primitives j et « celles même qu'ils se donnent, ils ne les suivent pas (( toujours. » Voilà donc des lois invariables pour l'esprit humain. Montesquieu en tirera-t-il, comme Vico et plus tard Hegel , des conséquences logiques pour l'histoire et les rapports nécessaires des idées et des faits? ]\on , il ne poursuit pas cette voie : aussi cherche-t-il toujours les raisons des choses , tandis que Vico leur impose des lois. Il est analytique*, Vico, au contraire, procède synthéliquement j et, pour continuer le langage de l'école, Mon-

tesquieu emploie la méthode a posteriori , Vico celle a priori-, enfin il a l'esprit philosophique et observateur, Vico le génie métaphysique.

Si Montesquieu a ignoré le fond de la nature humaine , ce qui l'a surtout égaré dans sa théorie du climat, et n'eut sur ce point que de nobles pressentiments, il est aussi muet sur ce que j'appellerais volontiers l'ontologie de l'histoire , sur l'état primitif des sociétés et sur les races primitives , mystères historiques dans lesquels nous nous plaisons aujourd'hui à jeter un œil curieux. D'ailleurs, depuis 1748, où parut V Esprit des lois, l'érudition, la philologie , les révolutions et la philosophie ont débordé de toutes parts le monument de Montesquieu , mais sans le renverser , et il apparaîtra toujours sur l'océan de l'histoire comme le phare du dix-huitième siècle.

A un sens exquis d'historien auquel il dut les peintures heureuses de Rome, de l'Angleterre et de la France, de Charlemagne et d'Alexandre , Montesquieu joignait une imagination enchanteresse , et on lui donnera le nom de grand poète si on consent à dire avec lui : « Oh ! les grands « poètes que Montaigne , Malebranche et Platon ! » Son livre est comme un poème rationnel où se développe le drame de l'humanité; il le sentait, car lui aussi invoquait les Muses :

Invocation aux Muses.

<( Vierges du mont Piérie (i), entendez-vous le nom « que je vous donne? Inspirez-moi : je cours une longue « carrière j je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez u dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sen- « tais autrefois et qui fuient loin de moi . Vous n'êtes jamais « si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vête rite par le plaisir.

« Mais si vous ne voulez point adoucir la rigueur de (( mes travaux , cachez le travail même -, faites qu'on soit « instruit et que je n'enseigne pas , que je réfléchisse et « que je paraisse sentir , et lorsque j'annoncerai des « choses nouvelles, faites qu'on croie que je ne savais « rien et que vous m'avez tout dit.

« Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher « que vous aimez, elles ne montent pas dans les airs pour « retomber ^ elles coulent dans la prairie ; elles font vos <( délices , parce qu'elles fout les délices des bergers.

« Muses charmantes , si vous portez sur moi un seul « de vos regards , tout le monde lira mon ouvrage , « et ce qui ne saurait être un amusement sera un « plaisir.

« Divines muses , je sens que vous m'inspirez non pas

(i) Narrate , puellœ Piérides ; piosit milii vos dixisse puellas.

JuvÉNAL, satire 4.

MONTESQUIEU. 2o5

« ce qu'oQ chante à Tempe sur les chalumeaux , ou ce « qu'on répète à Délos sur la lyre; vous voulez que je « parle à la raison 5 elle est le plus parfait , le plus noble (( et le plus exquis de nos sens (1). »

C'est ainsi que ce grand jurisconsulte , fatigué dans sa course , se rafraîchissait aux sources vives de l'imagination et de la poésie. Je dis jurisconsulte et ne m'en dédis pas , bien que ce soit une nouveauté d'appeler aujourd'hui Montesquieu jurisconsulte. Lui-même cependant en jugeait autrement -, dans sa défense de l'Esprit des lois il dit : « Quoique ce livre soit un ouvrage de pure politique et (( àe pure jurisprudence...'» 11 écrivaitau duc de Nivernois que , « jurisconsulte français , il aura la même indifférence « pour les censures de la cour de Rome que ses confrères « les jurisconsultes français. » Montesquieu est donc un grand jurisconsulte , en mêlant ensemble l'histoire et la philosophie •, restituons-lui le nom qui lui appartient -, l'Allemagne ne s'y est pas trompée, et a salué dans Montesquieu l'apogée de la jurisprudence française.

J'ai dit que l'Esprit des lois ne fut pas compris de son siècle. L'histoire littéraire en fournit une preuve curieuse. Montesquieu était fort lié avec Helvétius et Saurin j il communiqua à Helvétius le manuscrit de son ouvrage. Comment peindre le désappointement de celui-ci ? 11 s'at-

(1) Montesquieu fut dissuadé par un de ses amis de mettre cette invocation au milieu de. l'Esprit des lois.

ao4 MONTESQUIEU.

tendait à de belles tliéories sur l'intérêt et sur les sens , k la réprobation violente du présent et du passé , et il trouve une impartialité intelligente et calme , une âme sereine qui a bien aussi son indignation pour le mal, mais sans déclamation et sans fureur , et seulement avec une ironie brève et une amertume concise ; enfin un tableau de l'histoire d'où il ne ressortait pas que le dix-huitième siècle seul avait connu la vraie sagesse. Helvétius ne put s'en taire. Il écrivit à Montesquieu : u J'ai relu jusqu'à trois « ibis , mon cher président , le manuscrit que vous m'a- « vez fait communiquer. Vous m'aA^ez vivement intéressé (( pour cet ouvrage à la Brède. Je n'en connaissais pas u l'ensemble. Je ne sais si nos têtes françaises seront as- « sez mûres pour en saisir les grandes beautés -, pour moi, « elles me ravissent. J'admire l'étendue du génie qui les H a créées , et la profondeur des recherches auxquelles il « a fallu vous livrer pour faire sortir la lumière de ce fatras <( de lois barbares , dont j'ai toujours cru qu'il y avait si « peu de profit à tirer pour l'instruction et le bonheur des « hommes. Je vous vois , comme le héros de Milton , pa- « taugeant au milieu du chaos , sortir victorieux des té- « nèbres. Nous allons être , grâce à vous , bien instruits (( (le l'esprit des législations grecque , romaine , van- <( (laie et Avisigothe; nous connaîtrons le dédale tor- « tueux au travers duquel l'esprit humain s'est traîné « pour civiliser quelques malheureux peuples opprimés « par des tyrans ou des charlatans religieux. Vous nous « dites : Voilà le monde , comme il s'est gouverné , et *( comme il se gouverne encore. Vous lui prêtez souvent

MONTESQUIEU. 2o5

« une raison et une sagesse qui n'est au fond que la vôtre, « et dont il sera bien surpris que vous lui fassiez les hon- « neurs. Vous composez avec le préjugé, comme un jeune « homme, entrant dans le monde , en use avec les vieilles « femmes qui ont encore des prétentions , et auprès des- « quelles il ne veut qu'être poli et paraître bien élevé. Mais « aussi ne les flattez-vous pas trop? Passe pour les prê- « très. En faisant leur part de gâteau à ces cerbères de « l'église, vous les faites taire sur votre religion-, sur le « reste, ils ne vous entendront pas. Nos robins ne sont « en état ni de vous lire, ni de vous juger. Quant aux « aristocrates et à nos despotes de tout genre, s'ils vous ii. entendent , ils ne doivent pas trop vous en vouloir ; « c'est le reproche que j'ai toujours fait à vos principes. « Souvenez-vous qu'en les discutant à la Brède , je con- « venais qu'ils s'appliquaient à l'état actuel -, mais qu'un « écrivain qui voulait être utile aux hommes devait plus « s'occuper de maximes vraies dans un meilleur ordre de « choses à venir, que de consacrer celles qui sont dan- « gereuses, du moment que le préjugé s'en empare pour « s'en servir et les perpétuer , etc. »

Mais Helvétius , écrivant à Saurin , leur ami commun , achève de niontrer toute sa pensée :

« J'ai écrit , mon cher Saurin , comme nous en étions « convenus, au président , sur l'impression que vous « avait faite son manuscrit , ainsi qu'à moi. J'ai envelop- « pé mon jugement de tous les égards de l'intérêt et de

« l'amitié, etc Je vous envoie sa réponse, puisque

« vous ne pouvez pas me venir chercher à la campagne.

2o6 MONTESQUIEU.

« Vous la trouverez telle que je l'avais prévue. Vous ver- « rez qu'il avait besoin d'un système pour rallier toutes « ses idées , et que , ne voulant rien perdre de tout ce « qu'il avait pensé, écrit, ou ima^jiné, depuis sa jeunesse, (( selon les dispositions particulières où il s'est trouvé , il « a du s'arrêter à celui qui contrarierait le moins les opi- « nions reçues. Avec le genre d'esprit de Montaigne , il a « conservé ses préjugés d'homme de robe et de gentil- « homme: c'est la source de toutes ses erreurs. Son beau « génie l'avait élevé dans sa jeunesse jusqu'aux Lettres « persanes. Plus âgé, il semble s'être repenti d'avoir « donné à l'envie ce prétexte de nuire à son ambition. Il <( s'est plus occupé à justifier les idées reçues que du soin (( d'en établir de nouvelles et de plus utiles. Sa manière « est éblouissante. C'est avec le plus grand art du génie « qu'il a formé l'alliage des vérités et des pr('jugés. Beau- « coup de nos philosophes pourront l'admirer comme un « chef-d'œuvre. Ces matières sont neuves pour tous les « esprits, et moins je lui vois de contradicteurs et de bons « juges, plus je crains qu'il ne nous égare pour long- « temps. Mais que diable veut-il nous apprendre par son « traité des fiefs? Esl-ce une matière que devait chercher

« à débrouiller un esprit sage et raisonnable? etc

« L'esprit de corps nous envahit de toutes parts. Sous le « nom de corps , c'est un pouvoir qu'on érige aux dépens « de la grande société. C'est par des usurpations hérédi- « taires que nous sommes gouvernés. Sous le nom de « Français , il n'existe que des corporations d'individus , « et pas un citoyen qui mérite ce titre. Les philosophes

« eux-mêmes voudi'aient former des corporations; mais, « s'ils flattent l'intérêt particulier aux dépens de l'intérêt « commun , je le prédis , leur règne ne sera pas long. Les « lumières qu'ils auront répandues éclaireront tôt ou tard « les ténèbres dont ils envelopperont les préjugés, et notre « ami Montesquieu, dépouillé de son titre de sage el de « législateur , ne sera plus qu'un homme de robe, gentil- « homme et bel esprit. Voilà ce qui m'afflige pour lui , et « pour l'humanité , qu'il aurait pu mieux servir. «

Qu'Helvétius ait relevé avec finesse les faiblesses de l'esprit de Montesquieu , et que plusieurs de ses observations soient aussi justes que vives, nul doute-, mais ce qu'il importait de constater, c'est cette réprobation de l'histoire , cette préoccupation qui fait prendre un tableau pour une apologie , cette intime conviction que la vraie philosophie ne datait que de Locke et de Voltaire , et cette méconnaissance absolue de la philosophie de Thistoire. Au surplus Montesquieu sentait fort bien , malgré les applaudissements qu'il avait arrachés , qu'au fond il n'était pas compris. « Quant à Voltaire , écrivait-il à l'abbé « Guasco , il a trop d'esprit pour m'entendre. Tous les « livres qu'il lit , il les fait -, après quoi il approuve ou « critique ce qu'il a fait. » Et à l'auditeur Bertolini : « Vous qui m'entendez si bien contre des gens qui m'ont « si mal entendu, qu'on pourrait gager qu'ils ne m'ont pas « seulement lu... »

Si Montesquieu par la nature de son génie s'était mis lui-même hors de tout rapport avec son siècle , il est en harmonie parfaite avec le nôtre. Cette impartialité grave ,

2o8 MONTESQUIEU,

pleine de désintéressement , qui agrandit l'esprit et purifie l'ame des petites passions, que Montesquieu avait devinée et conservée au milieu des cris et des émotions de ses contemporains , nous y sommes arrivés à travers les systèmes et les révolutions. Nous sentons aujourd'hui le besoin de la justice et de la science -, c'est un bon moment pour nous rallier à Montesquieu. C'est lui qui nous a enseigné que le droit a besoin , dans nos sociétés modernes , de s'appuyer sur Texpérience des peuples et les méditations des penseurs, et que le jurisconsulte doit prendre position entre l'histoire et la philosophie. C'est Montesquieu qui, sans passions politiques ni intérêt de système , observe le monde moral comme Newton le monde physique 5 cherche la raison des choses , ne les appelle pas à lui , mais pénètre dans leur esprit ; qui à une belle âme joint l'imagination de Platon et la raison politique d'Aristote 5 qui , dans un style impérissable , expression incorruptible d'un noble cœur et d'un beau génie, a montré que l'impartialité avait aussi son éloquence et sa poésie -, dont la plume magique a su rendre vivant et presque théâtral ce que l'esprit humain a produit de plus abstrait et de plus barbare , les lois des Romains et les lois des Francs ; dont la gloire pure et radieuse , qu'aucune autre ne saurait effacer , éclairera notre jeune génération. Si , comme l'a dit un brillant écrivain (1) , Voltaire n'eut d'autre élève que sou siècle, Montesquieu, que ses contemporains n'ont pas

(1) M. Viliemain.

compris, aura pour élève le siècle présent. C'est nous qui entrons dans la vie et dans la société avec l'ardeur et la bonne foi d'un esprit qui veut tout connaître et tout comprendre , qui ne sommes solidaires des fautes et des excès de personne, qui sommes dignes de nous instruire à l'école de Montesquieu , de sentir la hauteur et la probité de son génie.

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