DU DROIT ROMAIN AU XII« SIÈCLE
principaux , commence le quatrième volume de M. de Savignj, qui n'est plus rempli que de notices biographiques sûr ses successeurs. Quelque curieuse érudition qu'y déploie noire auteur , quelques précieuses richesses qu'il ajoute aux travaux de Sarti , de Hugo , de Ilaubold et de Wenck , nous pe saurions songer à y porter l'analyse , certain que nous serions de ne présenter à nos lecteurs qu'un travail ingrat et inutile. L'histoire du droit est trop nouvelle en France pour débuter par les détails les plus déliés et les plus minutieux de l'histoire littéraire, pour s'intéresser aux controverses de l'érudition sur des points qui ne touchent pas immédiatement la jurisprudence elle-même. Contentons-nous donc de présenter , dans une énumération rapide , le groupe des premiers glossateurs.
Les quatre docteurs, tel est le nom sous lequel on désigne quatre jurisconsultes dont on veut faire , sans trop de vraisemblance, les élèves immédiats d'Irnerius, mais qui vécurent certainement au milieu du douzième siècle : ce sont Bulgare , Martin Gosia, Jacques et Hugo. Les quatre docteurs furent mandés par l'empereur à la diète de Roncaglia, pour rétablir les droits de la couronne qu'avaient usurpés les villes. Sur leur refus de mettre seuls la main à une affaire aussi délicate, l'empereur nomma vingthuit juges, deux par chaque ville, qu'il chargea, de concert avec les quatre docteurs , de dresser le catalogue des di'oits régaliens. Dans cette réunion, les quatrejurisconsultes eurent une grande prépondérance-, et les historiens leur reprochent de s'être servis du droit romain pqur
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agrandir les prérogatives impériales (i). Puis est-ce bien le droit romain qui servait de fondement aux droits régaliens? Tant s'en faut. Ces droits reposaient sur les coutumes et les principes des lois féodales. Puis voici venir un jurisconsulte, Placentin, qui adresse aux quatre docteurs un reproche tout opposé. Il les accuse d'avoir trahi la liberté italiennne en ne s'autorisaot pas des Pandectes, qui, par le privilège du jus italieum. , exemptaient l'Italie de tout impôt. Placentin, dans son accusation, oubliait que depuis Dioclétien l'Italie avait payé les impôts comme les autres provinces. La décision des trente-deux juges réunis à Roncaglia est irréprochable j les droits de Frédéric étaient certains , et pouvaient se passer de l'appui des lois romaines. Seulement la conduite de l'empereur , qui repoussa avec hauteur toute concession , fut peu politique, et la défaite de Lignano dut lui en donner l'amère conviction.
Après les quatre docteurs se présentent Roger, Albéric à Porta, Aldricus, Guillaume de Cebriano , Odericusj Plarentin , qui voyagea souvent de Plaisance, sa patrie, à Montpellier , et dont malheureusement les ouvrages furent imprimés sur de mauvais manuscrits par un mauvais éditeur-, Henri de Baïla, qui, au dire d'un de ses contemporains, était brave chevalier , mais jurisconsulte médiocre ; lîassianus , auteur d'un arbre allégorique des actions; Pilius, qui quitta Bologne pour professer à IMo-
.[i] Voyez MM. de Sismomliet Rau^ner.
DU DROIT ROMAIN AU Xlh SIÈCLE. 441 dène; Cyprianus, Galgosinus, Otto , Lothaire , contemporain et rival d'Azon -, Bandinus , Burgundio , qui fut envoyé par Pise à Constantinople , assista au concile de Latran de 1179, et qui, sans être professeur et sans écrire, servit la science en traduisant en latin les passages grecs des Pandectesj Vaccarius, qui de Lombardie passa en Angleterre, y enseigna le droit romain, et composa pour les écoliers pauvres un abrégé complet de jurisprudence (1). En lisant les catalogues dressés par M. de Savigny des ouvrages de tous ces glossateurs, ouvrages qui pour la plupart sont restés manuscrits, on pressent quelle devait être l'activité d'esprit de ces hommes, l'indépendance de leurs opinions , témoin les vives discussions de Bulgare et de Martin Gosia, et le charme d'une existence laborieuse , honorée , où la théorie et la pratique se soutenaient incessamment. C'était là le réveil de la jurisprudence européenne et son lumineux point de départ.
Ici s'arrête l'ouvrage de M. de Savigny. Dans un cinquième volume il doit exposer l'histoire littéraire du treizième siècle, et dans un sixième celle du quatorzième et du quinzième. Puisse ce grand jurisconsulte fournir cette carrière, et, après l'avoir fournie, nous conduire encore dans le siècle de Cujas, et constater lui-même la gloire de l'école française ! Il l'a promis dès le commencement de cette histoire. Puissent sa santé et ses forces lui
Cl) Liber ex universo enuclealo jure exceptas et pauperibus prieserùin deslinatus.
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permettre d'accomplir tous les desseins qu'il a formés pour les progrès de la science I
Si maintenant nous cherchons à apprécier l'ensemble de l'ouvrage analysé, nous reconnaîtrons facilement son originalité entre toutes les histoires du droit qui ont été écrites jusqu'à présent. Ce n'est pas une simple compilation historique où les faits extérieurs sont seuls consignés : non , le livre de M. de Savigny , dont le premier volume a paru en 1814? a élargi la carrière, le jurisconsulte s'est élevé à la hauteur du rôle d'historien, et, pour la première fois , l'histoire du droit a offert un heureux mélange de la science du droit et de la science historique. Les deux premiers volumes, qui exposent la destinée politique du droit romain au moyen âge , ont une rigoureuse unité*, la démonstration de l'auteur est pressante, et il déploie, dans la déduction des preuves qu'il apporte, Ja plus ingénieuse sagacité. Dans cette partie de son livre où se trouve accomplie presque entièrement la tâche qu'il s'était imposée, l'histoire politique du droit romain pendant le moyen âge , M. de Savigny a montré un talent de composition rare en Allemagne dans les ouvrages d'érudition. Or nous estimons eu France que l'art de composer un livre non seulement procure à l'esprit un vif plaisir, mais encore lui apporte de nouvelles lumières . et qu'en tout le travail de la méthode est la chance la plus sûre pour la conquête de la vérité.
Arrivé au douzième siècle et à la rénovation littéraire du droit, M. de Savigngy semble fatigué, n'avoir plus au même degré cette force de composition et d'esprit qui
DU DROIT ROMAIN AU XII" SIÈCLE. 445 rend l'écrivain maître absolu des matériaux fournis par l'érudition ;
Bis patriae cecidere manus ;
et si des morceaux tels que les chapitres sur les yilles lombardes et la peinture des universités du moyen âge indiquent la même sagacité historique , on ne peut s'empêcher de reconnaître que la lumière et la méthode manquent en maints endroits, que souvent les détails les plus minutieux viennent embarrasser la marche de faits importants, et que beaucoup de pages de cette seconde partie ne sont que des notes ajoutées à des notes.
Nous avons cru remarquer aussi une omission assez; grave. M. de Savigny nous fait bien connaître au milieu de quelles circonstances politiques s'accomplit en Italie la rénovation scientifique du droit romain 5 mais quel était alors l'état intellectuel de l'Europe et de l'Italie, il n'en dit pas un mot. Cependant il était nécessaire de montrer où en était l'esprit européen au moment où une science nouvelle, la science du droit , venait enrichir et fortifier le douzième siècle. Que disait la théologie? Comment s'annonçait la scolastique? Que faisaient la grammaire et la rhétorique? Enfin, quelle était alors la situation morale de la chrétienté?
Cela nous conduit à une observation plus générale qui s'adresse non seulement à l'ouvrage , mais encore au talent même de l'auteur. Chef de l'école historique dans la jurisprudence, M. de Savigny se distingue surtout par son habile sarracilé à reconnaître le caractère individuel
des faits extérieurs et positifs, à saisir chez un peuple ce qu'il y a de particulier et de national , à trouver aux plus minces détails une valeur et une signification; mais les vues d'ensemble, mais cette force et cette disposition de l'esprit qui tire des faits particuliers des conclusions générales, qui, après avoir raconté, systématise, l'esprit philosophique en un mot , vous les chercherez vainement chez l'auteur de V Histoire du droit romain dans le moyen âge. On a vu , dans le compte que nous avons rendu de VHistoire du droit de succession par 31. Gans, quelle guerre violente ce disciple de Hegel avait déclarée à l'école historique, de quel dédain il l'accablait, comme il lui reprochait son ignorance de toute philosophie, son impuissance à concevoir l'esprit généial et la nature universelle des choses. On a vu aussi dans quels excès s'était jeté ce brillant et profond jurisconsulte; de sorte que, si l'école historique est sur plusieurs points incomplète et impuissante, parce qu'elle a méconnu et refusé l'appui de la philosophie, la nouvelle école philosophique, qui paraît à Berlin, en jurisprudence, s'est donné dès son début l'inexcusable tort de violer les droits de l'histoire.
Il ne nous reste plus qu'à signaler chez M. de Savigny son incontestable supériorité dans la science du droit romain. C'est, de tous les jurisconsultes contemporains, celui qui en connaît le mieux l'esprit et les détails les plus déliés. Son Traité de la possession est , à coup sûr , le plus beau livre de droit romain qui ait été écrit depuis le seizième siècle. Son Journal historique contient aussi les essais les plus originaux. Dans cette partie de la science,
DU DROIT ROMAIN AU XII" SIÈCLE. 445 M. de Savigny est merveilleusement servi par son instinct historique j comme Cujas, il cherche et saisit le droit romain dans sa pureté native, et toujours il a la force de l'exposer et de l'e'crire sans préoccupation étrangère.