XXII ŒUVRES DE M. DE BIRAN
gination, ou la reproduction spontanée des images, est une faculté passive qui se manifeste d'autant plus librement, que l'activité de l'esprit s'efface davantage.
Telles sont , dans leurs principaux éléments, les analyses qui servent d'introduction au Mémoire sur l'habitude. Il y a là, certes , tous les éléments d'une polémique directe contre les théories de Condillac , et ce n'est qu'avec des réserves positives qu'on peut placer cet écrit dans le catalogue des productions de l'école idéologique. Mais l'auteur est loin d'avoir conscience de sa position réelle dans le domaine de la pensée. Les chefs de l'école sensualiste sont pour lui les maîtres , et il pense ne s'écarter de leurs traces que sur quelques points secondaires.
Un fait particulier contribue peut-être à l'entretenir dans cette illusion. M. de Tracy, soit dans des mémoires lus à la classe des sciences morales et politiques, soit dans son Idéologie, plaçait l'origine de la connaissance du monde extérieur, et par suite de la distinction du înoi et des objets étrangers, dans les faits corrélatifs d'une action voulue et d'une résistance éprouvée (1). M. de Biran estime que ses
(1) Voir, en particulier, le Mémoire sur la faculté de penser, dans les Mémoires de la classe des sciences morales et politiques .de l'Institut national, tome j. M. de Tracy observe que Condillac n'explique pas d'une manière satisfaisante l'origine de la connais- "sance des corps, et que les perceptions de l'ouïe, du goût, de l'odorat et du toucher passif ne sont que des modifications intérieures de notre être. Il ajoute : « la faculté de faire du mouve- « ment et d'en avoir la conscience nous apprend, seule, qu'il existe « ce que nous appelons des corps, et elle nous l'apprend par la ré- « sistance que ces corps opposent à nos mouvements... Lamolilité
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vues personnelles ne sont que le développement de cette idée. La ressemblance était réelle ; il pouvait même y avoir emprunt, mais la manière de tirer parti d'une même observation, engageait les deux écrivains dans des voies tout à fait diverses. M. de Tracy, comme pour atténuer la portée du fait de l'activité humaine, qu'il fallait bien reconnaître, s'efforce de ramener le mouvement volontaire au fait passif d'une sensation de mouvement, accompagné du fait passif aussi d'un désir. Selon cet écrivain, on donne le nom de volonté à « cette adnii- « rable faculté que nous avons de sentir ce qu'on « appelle des désirs (1), » et c'est en vertu d'une illusion que « l'homme se croit plus essentiellement « actif dans le vouloir, que dans toute autre modifi- « cation de son être (2). » Le but principal de M. de Biran, dans ses analyses, était de détruire la confusion entre les faits actifs et les faits passifs, et il était déjà bien plus éloigné qu'il ne le savait de l'auteur qui débutait, dans la science de l'homme, par la déclaration que « l'idéologie est une partie de la « zoologie (3). »
Pour bien comprendre la situation intellectuelle
est donc le seul lien entre noli'c moi et l'univers sensible. » (Page 302.) Il y a plus : la motilité qui révèle la cause des sensations est nécessaire, aux yeux de l'auteur, pour distinguer une sensation d'une autre et d'un souvenir, pour nous permettre de former des jugements. « Sans la faculté de nous mouvoir, nous n'aurions, à « proprement parler, aucun jugement. » (Page 316.)
(1) Idcologie, chapitre v.
(2) Mémoire sur la faculté de penser, page 366.
(3) ld''ologie, préface.
XXIV CEUVRES DE .M. DE Bll'.AN.
de l'auteur du Mémoire sur l' habitude, il est essentiel d'observer que cet écrit fait toujours allusion à la base fondamentale de la doctrine sensualiste comme à quelque chose de convenu entre les philosophes, d'universellement admis, et qui ne peut être matière à discussion. Toutes nos facultés dérivent au fond et primitivement de celle de sentir ou de recevoir des impressions. La faculté de mouvoir ne se distingue de celle de sentir que comme on distingue un rameau principal du tronc de l'arbre (1j; voilà ce que 31. de Biran admet comme des principes qu'il se garde de contester, mais à l'appui desquels il n'énonce rien qui ressemble à une preuve. Il y a dans sa pensée un élément convenu qu'il reçoit sur l'autorité des maîtres, et un élément personnel qui fait effort pour se manifester. C'est bien, avec de plus grandes proportions, la même lutte que nous avons déjà remarquée dans les ébauches du commencement. Un des exemples de cette lutte intérieure est trop remarquable pour être passé sous silence. Il s'agit de l'origine de la notion de cause. « En « considérant un terme quelconque par rapport à « celui qui le suit (ou que l'imagination reproduit « immédiatement après lui en vertu de l'habitude), « ce terme est dit ou jugé cause, et son suivant est « dit ou jugé effet. . . L'habitude nous crée des causes <{ dans l'ordre des successifs, comme des essences « dans celui des co-existanis (2 . » Ainsi s'exprime
(1) Pages 16 et 24.
(2) Page 129.
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l'auteur, dans son texte imprimé. Quelques lignes manuscrites, ajoutées par lui sur son exemplaire, rendent sa pensée plus explicite encore. Ces lignes portent que « l'idée de cause est un effet de l'ima- « gination, et ne renferme aucune autre relation que « celle d'une succession habituelle, » et que « la « proposition : // n'ij a pas d'effet sans cause, a la « même valeur logic[ue que cette autre proposition : « Le soleil va cf Orient en Occident. »
Voilà bien la doctrine régnante admise dans une de ses conséquences les plus significatives, poussée à ces extrémités dernières où Hume devait la conduire avec tant d'éclat. Aussi n'est-ce pas sans étonnement qu'on trouve au bas de ce même passage une note expliquant que « l'idée de cause nous vient, « dans l'origine, de l'exercice de notre propre action, « et se transporte du moi à la nature. »
Il faut choisir cependant : si la notion de cause n'est autre que celle de la succession, la croyance à notre pouvoir moteur est illusoire; si la notion de cause se fonde sur un fait intérieur, manifeste au regard de la conscience, elle n'est pas un simple résultat de l'imagination. M. de Biran ne tardera pas à choisir. Son point de départ et l'avenir réservé à sa pensée se heurtent, pour ainsi dire, à nu dans le passage cité, et il serait difficile de trouver un plus curieux exemple de l'indécision d'un philosophe partagé entre ses tendances réelles et une doctrine qu'il croit admettre.
Tel est le Mémoire sur l'habitude, œuvre d'une pensée encore mal assise, et qui cherche sa voie.