XLVI ŒUVRES M. DE BIRAN
toutes les bases de sa théorie sur la différence des idées générales et des idées de réflexion, lorsqu'un article de V Encyclopédie lui apprit que celte question, longuement débattue au moyen-âge, avait divisé en deux camps les réalistes et les nominaux. Ampère, dans une lettre de 1812, lui conseille d'étudier un peu la doctrine de Kant, et, le croirait-on? de lire VEssai de Locke, avant de mettre la dernière main à l'ouvrage qu'il songeait alors à publier.
M. de Biran, du reste, nous a livré lui-même le secret du peu d'influence que la lecture des pensées d'autrui avait sur son esprit.
« Si je lis passivement, écrit-il quelque part, je ne « puis rien retenir. Si je lis quelque chose qui mette « en jeu mes facultés méditatives, mes méditations « et mes idées propres se croisent souvent avec « celles de l'auteur, en sorte que je tire très-peu de « profit de mes lectures sous le rapport de la mé- « moire. Je n'y cherche guère que des occasions ou « des excitants pour penser par moi-même. » Penser par soi-même, ce fut toujours sa devise. Il subit sans doute cette action du milieu intellectuel à laquelle nul n'échappe, et que Descartes se flattait vainement d'avoir détruite dans son esprit; il aborda, en avançant, des vérités que la tradition seule conserve et propose aux intelligences ; mais il eut toujours besoin d'être porté par la marche intérieure de sa pensée à la rencontre des idées qu'il reçut du dehors; il n'accepta jamais de solutions qu'aux problèmes qui s'étaient présentés sur la route de son propre développement. La spontanéité est un des
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caractères les plus marqués de son œuvre tout entière. Ce développement spontané se recommande encore à l'attention par un autre caractère : il est renfermé dans le domaine de la recherche philosophique pure; il est libre de toute influence étrangère à la science proprement dite. 31. de Biran avait des opinions politiques très-prononcées; il était royaliste pur et royaliste fervent; mais ses spéculations métaphysiques ne furent jamais subordonnées, à aucun degré, aux intérêts de son parti. On le voit bien, vers la fin de sa vie, chercher à établir quelques analogies entre ses théories de métaphysicien et ses vues d'homme d'Etat, et proscrire le gouvernement populaire comme représentant dans l'ordre social ce qu'est dans l'ordre psychologique, la suprématie des passions et des instincts sur la raison. Mais ce ne fut là, chez lui, qu'un mouvement fugitif de la pensée, et ces vues ne paraissent qu'à une époque où ses doctrines anti-sensualistes étaient parfaitement arrêtées. A l'époque où il rompait avec l'école de Condillac, il ne se doutait en aucune façon que ses études solitaires pussent rien avoir de commun avec les luttes orageuses des partis. Jamais la science n'a été plus désintéressée. À l'époque même où il fut jeté dans le tourbillon des affaires et de la vie de Paris, M. de Biran, en présence de ses manuscrits et l'œil fixé sur les faits intérieurs de l'àme, était isolé du monde extérieur, de ses intérêts et de ses passions, autant que pouvait l'être Descaries dans sa solitude de Hollande.
Est-il besoin d'ajouter que la préoccupation na-
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tionale n'eut pas plus d'action sur sa vie de penseur que la préoccupation politique? La remarque serait oiseuse, et ne s'offrirait même pas à l'esprit, si nous n'avions vu des philosophes arborer fièrement la cocarde de leur pays, et déclarer qu'ils aspiraient à fonder une philosophie nationale. Étrange association d'idées! Qu'est-ce que chercher une philosophie française ou allemande, sinon chercher sciemment une vérité qui ne soit pas tout à fait vraie? Tout respectable qu'il soit, le patriotisme a des limites qu'il ne doit pas dépasser ; il ne sera jamais qu'un intrus dans le domaine de la philosophie. M. de Biran était trop sérieusement occupé de son objet pour qu'il y eût là une tentation pour sa pensée. Aussi sa théorie de l'homme était faite pour être également appréciée par les métaphysiciens de tous les pays; elle ne tarda pas à l'être.
11 s'était fait connaître à la France; une question posée par l'Académie de Berlin vint bientôt lui fournir l'occasion de se faire connaître à l'étranger. Son Mémoire sur la décomposition de la pensée lui parut renfermer la réponse «à la question posée par l'Académie étrangère. Il se borna à remanier cet écrit en un petit nombre de jours. L'Académie de Berlin couronna le travail d'un disciple de Schelling; elle accorda le second rang à M. de Biran; mais, par une exception formelle, et en contradiction avec son règlement, elle voulut qu'une médaille fût offerte au philosophe français. M. Ancillon lui adressa, à cette occasion, une lettre qui mérite d'être mise sous les yeux du lecteur. La voici :
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« Le mémoire que vous avez envoyé à l'Académie « méritait, selon moi, d'être couronné; il n'a eu que « la seconde place et méritait la première. Je me « suis félicité d'être un de vos juges, puisque j'ai « pu vous admirer avant le public, et exprimer hau- « tement mon admiration. Vous jugerez du travail « de votre trop heureux rival. Le mémoire de «M. Suabedissen lui fait beaucoup d'honneur; il « porte l'empreinte de la méditation, et le style en « est simple, précis et lumineux. Mais, au fond, ce « n'est qu'un exposé clair, complet, de la philosophie « qu'on appelle à tort, en Allemagne, la philosophie «de la nature, du système de Schelling; il était « facile pour un Allemand de faire ce mémoire. « Dans le vôtre, au contraire, il y a une marche « neuve et originale. Vous cherchez à résoudre la « question par la voie de l'analyse, et cette analyse « est aussi ingénieuse que profonde. Vous vous en- « gagez courageusement dans le labyrinthe du ?fioî, « avec le fil conducteur d'un esprit supérieur ; vous « vous placez dans le point central, et de là vous « en tracez, d'une manière ferme, les sinuosités, « et vous en signalez les issues. En général, ce mé- « moire rappelle les beaux temps de la philosophie « française, les temps des Descartes et des Male- « branche. Voyez, je vous prie, Monsieur, dans ce « que j'ai l'honneur de vous dire, l'expression faible « mais fidèle de mes sentiments; de vains compli- « ments seraient également indignes de la vérité, de « vous et de moi.
« Quand votre excellent ouvrage aura paru et que
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« je pourrai le relire, je prendrai la liberté de vous « exposer quelques doutes et quelques objections, « avec autant de franchise que j'en mets à vous pré- « senter mon admiration. Quand on cherche sincè- « rement la vérité, c'est s'accorder que de se com- « battre.
« Ce qui surtout m'étonne et me réjouit, c'est que « vous ne partagez pas la manière de penser de la « plupart de vos compatriotes qui, depuis Condillac, « ne veulent voir d'autres sources de nos connais- « sauces que l'expérience, ne placent cette expérience « que dans les sensations, et s'imaginent qu'en ana- « Ivsant le langage, ils résoudront le problème géné- « rateur. L'analyse du langage peut répandre du « jour sur le développement de nos facultés et sur la « nature de nos représentations, mais elle ne pourra « jamais nous servir à découvrir l'origine de nos « idées. C'est dans le sens intime, dans la conscience «du moi, q^u'il faut aller chercher cette source, « plus cachée que celle du Nil ; et quand on y pro- « cède comme vous, on peut se promettre autant et « plus de succès que Bruce. »
M. Ancillon, comme on le voit, n'est pas seulement frappé de la valeur propre de l'œuvre de M. de Biran et de l'originalité de sa pensée; il salue dans cette œuvre le premier indice d'un mouvement nouveau dans le sein de la philosophie française; l'affranchissement de l'école de Condillac, et la restauration des grandes traditions duxvii^ siècle. C'est sur ce point particulièrement que je voulais attirer l'attentiou du lecteur,