VI OEUVRES DE M. DE BIRAN
comme la fin dernière et seule légitime du développement des âmes.
Ainsi, lorsque M. de Biran , au terme de sa carrière, traça sa triple division des faits de l'existence humaine, il ne fit que raconter son propre développement : sa théorie des trois vies était sa propre histoire. Ses travaux, d'après les indications qui résultent de ces travaux eux-mêmes, se répartissent donc en trois périodes.
La première période commence en 1794, date des premières ébauches de l'auteur, et s'étend jusqu'en 1804. M. de Biran se pose en disciple de Condillac; il répète, avec Cabanis et de Tracy, que les impressions faites sur les sens sont l'unique origine de toute la pensée. A la vérité, un regard attentif discerne déjà, dans les travaux de Vidéologue, les signes précurseurs d'un prochain affranchissement. Mais ces germes d'un autre avenir, enveloppés encore et inaperçus de l'écrivain lui-même, ne doivent pas empêcher de désigner cette première période sous le titre de Philosophie de la Sensation.
La seconde période (1804 à 1818) est celle de la Philosophie de la Volonté. M. de Biran met en lumière, avec toutes ses conséquences, ce fait de l'activité de l'âme que M. de Tracy avait indiqué sans pouvoir en tirer parti, et dont M. Laromiguière devait plus tard réclamer les droits timidement et d'une manière incomplète. Cette restauration de la puissance active et libre dans l'analyse de la nature humaine était , jusqu'à la publication d'un volume
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. vu
récent (I), le titre à peu près unique sur lequel reposait la renommée métaphysique de M. de Biran. C'est l'œuvre dont M. Cousin a si bien exposé la nature et fait sentir l'importance dans la préface qu'il a publiée en 1834.
Mais ce n'est pas là que s'arrête le développement du philosophe qui, le premier en France, a réagi sérieusement contre la domination du sensualisme. Sa pensée parcourt une période nouvelle , dont les monuments, malgré leur état incomplet et fragmentaire, n'en sont pas moins de la plus haute importance. Les préoccupations qui produisent et caractérisent cette période ne permettent pas d'hésiter sur le nom qui doit lui être donné; c'est la période de la Philosophie de la Religion (1818 à 1824).
Passer en revue ces trois périodes successives, non pour en faire l'histoire détaillée qui demanderait un long récit, mais pour en saisir, s'il est possible, l'esprit général et la portée scientifique, tel est le but de cette Introduction. Je me suis servi pour ce travail, non-seulement de tous les écrits publiés de l'auteur, mais de ses ouvrages encore inédits, de ses ébauches, de ses notes et du Journal intime dans lequel il enregistrait , avec les événements de sa vie, ses impressions et ses pensées de chaque jour.
Une remarque préalable est encore nécessaire. S'il y a quelque chose d'artificiel dans le fait de couper
(1) Maine de Biran, sa vie et ses pcnsûcs. La vie, placée en lèlc de ce volume, est le coiiiplément naturel de la présente introduction. J'y renvoie pour toute la partie propi'ement biographique.
Mil ŒUVRES DE M. DE Bll'.A.N.
en un certain nombre d'époques déterminées, le mouvement continu de la pensée de M. de Biran, il est impossible, à plus forte raison , de donner une valeur rigoureuse à la désignation expresse de l'année qui commence ou finit chacune de ces époques. C'est en 1804 que M. de Biran aperçoit nettement le rôle de la volonté dans l'homme; c'est en 1818 que la préoccupation religieuse influe décidément sur ses travaux. Mais les directions de sa pensée qui se manifestent très-clairement à ces deux dates se trouvent en germe dans des écrits antérieurs ; et il n'est pas moins essentiel de remarquer que tel écrit rédigé dans une des périodes indiquées porte le caractère prédominant de la période précédente. Les mouvements de l'esprit humain ne se conforment pas à la précision d'une division chronologique. Deux courants de la pensée, dont l'un doit finir par absorber l'autre , coulent souvent dans le même lit, sans se confondre, pendant un certain espace de temps. C'est donc le cas d'appliquer ici, à l'histoire d'un seul philosophe (la suite de ces pages en fournira la preuve), ce que le docteur Kitter a heureusement exprimé en vue de l'histoire générale de la philosophie: «Notre division ressemble moins à une « division mécanique qu'à la décomposition clii- « mique d'un composé d'éléments divers. »