LU OEUVRES DE M. DE BIRAN
le premier. C'est en 1805 qu'il s'éloigne franchement (le l'école de Condillac; c'est en \H\\ seulement que Laromiguière entreprend de modifier les doctrines de cette école, et que la grave parole de Royer-Collard leur oppose les théories du réformateur de la philosophie écossaise. Cette date de 1811 est importante, parce qu'elle fixe le moment où des tendances nouvelles se font jour avec éclat à la Sorbonne, et inaugurent une ère nouvelle dans l'enseignement de la métaphysique en France ; mais le penseur solitaire avait pris les devants. C'est cette priorité dans le mouvement des idées qu'on avait observée à Berlin, et c'est pour ce motif aussi que Rover-Collard pouvait dire du métaphysicien admiré par M. Ancillon , cette parole que l'histoire a enregistrée : « Il est notre maître à tous. »
Confiné à cette époque dans la solitude de son département, M. de Biran ne pouvait avoir avec les chefs du mouvement intellectuel de la France, que quelques rapports de correspondance. Il chercha toutefois à exercer, autour de lui, la faible action philosophique que lui permettaient les circonstances. Il rédigea, pour une société qu'il avait fondée à Bergerac, trois écrits : l'un, sur les perceptions obscures du système de Leibnitz, l'autre, sur la doctrine de Gall, le troisième, sur les phénomènes du sommeil.
En 1811, il adressa à la Société royale de Copenha"-ue, un Mémoire sur les rapports du physique et du moral, qui obtint le prix proposé par ce corps savant. Ces divers travaux renfermaient moins les
LXTKODLCTIOA DE L'ÉDITELU. LUI
bases de doctrines nouvelles, que des applications diverses de la théorie fondamentale du Mémoire sur la décomposition de la pensée. Mais ces applications par leur étendue et leur fécondité, donnaient à l'auteur des preuves nouvelles de la valeur de ses prémisses. Aucun encouragement ne lui faisait défaut : il se sentait riche de son propre fonds ; il avait été couronné par l'Institut de France, dont les membres les plus influents étaient loin de partager ses idées; couronné par deux Sociétés étrangères auxquelles il était parfaitement inconnu; nulle Aiveur, nulle protection n'altéraient la valeur de ses succès; il avait donc le droit de penser que ses théories étaient importantes, que ses découvertes étaient réelles. C'est dans cette disposition qu'il entreprit la rédaction de V Essai sur les fondements de la Psychologie, ouvrage destiné à réunir tous ses travaux précédents, dans un travail d'ensemble qui exposât à la fois la base et les applications, les vues fondamentales et les détails de sa doctrine.
Quelle était cette doctiine, dont nous n'avons vu jusqu'ici que les préambules, la formation et les délinéaments? C'est ce qu'il convient d'exposer maintenant d'une manière complète, au risque de quelques répétitions avec ce qui précède, et en mettant également à profit VEssai sur les fondements de la Psychologie, et les autres écrits de l'auteur qui appartiennent à la même époque de sa pensée.
Le but de M. de Biran est de fonder une science de l'homme reposant sur des bases certaines, et, par suite, de bien établir les rapports de cette science
Liv CEUVRES DE M. DE BIRAN.
avec la science de la nature. Sortant du domaine des classifications vagues et arbitraires dont l'idéologie avait tant abusé; se préservant de ces généralisations précipitées qui confondent sous les mêmes signes les éléments actifs et passifs de notre nature, les phénomènes qui dépendent du jeu des organes et les résultats de la volonté , il aspire à poser dans une analyse réelle les bases d'une synthèse vraie. Kant trouvait de l'analogie entre la révolution qu'il voulait introduire dans la philosophie, et la découverte de Copernic. M. de Biran compare l'œuvre qu'il se propose d'accomplir, à l'œuvre de Lavoisier. En découvrant le principe générateur des acides, Lavoisier a transformé la chimie. S'il existe un principe générateur des faits intellectuels, et que ce principe soit méconnu, le reconnaître et le désigner, sera transformer la psychologie. Le problème est donc de découvrir le principe générateur, et d'assigner ensuite le mode et les degrés divers de ses combinaisons avec des éléments d'une autre nature.
Le principe générateur cherché doit être un fait, un élément réel et observable ; une abstraction mise à la base de la science ne saurait produire que des théories conventionnelles, dépourvues de toute valeur. Quel pourrait être ce principe sinon le sujet en soi, toujours présent dans l'acte de la connaissance, élément fixe combiné avec une matière qui varie? Si le sujet est une fois déterminé, V objet de la connaissance le sera aussi par cela même, il sera, pour ainsi dire, mis à nu, et les combinaisons deviendront observables.