INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. LXV
fait primitif de l'existence devrait, ce semble, se manifester à la pensée dès l'origine et ne jamais disparaître. En réalité, il n'en est pas ainsi. Le sentiment de l'activité, précisément parce qu'il est continu, s'obscurcit et se voile par la puissance de l'habitude. Les résultats extérieurs de nos actes, et les impressions du dehors qui les provoquent, captivent toute notre attention dans les périodes inférieures de l'existence ; le sentiment des objets étrangers étouffe le sentiment de notre propre pouvoir. Il appartient au langage institué de nous rendre la conscience de notre véritable nature. Les signes disponibles du langage, en tant qu'impressions actives et passives à la fois (puisque si c'est nous qui recevons l'impression, c'est nous seuls qui la produisons par un acte libre), ces signes disponibles, déchirent le voile de l'habitude, nous révèlent notre propre action , et fournissent au système réflexif l'occasion de se manifester; de telle sorte que le langage qui ne serait pas sans le pouvoir de réfléchir, est nécessaire toutefois pour que ce pouvoir entre en exercice et produise ses conséquences.
Il est peut-être ici une confusion à prévenir. Ce qui se manifeste dans le système réflexif, ce n'est pas l'esprit à l'état pur, conception abstraite et tout à fait étrangère à la réalité. Sur ce point, M. de Biran est très-explicite. Dans l'acte de la réflexion, ce qui apparaît à l'état pur, c'est le moi. Or, « exister pour <( le moi, c'est sentir son corps. L'erreur des méta- <i physiciens est de croire que la liaison, ou la rela- « tion de l'àme et du corps est le grand mystère de
Lxvi ŒUVRES DE M. DE BIRAN.
« l'humanité. C'est leur séparation réelle ou pos- « sible qui est le mystère. Quant à la liaison, elle « est donnée immédiatement parle fait deconscience, « puisqu'elle constitue le sujet même qui s'aper- « çoit. »
Tels sont les quatre systèmes qu'on peut reconnaître <lans la vie totale de l'homme. Ce ne sont point là les produits d'une analyse abstraite et arbitraire, mais des états réels, observables dans les phases diverses de l'existence. La vie réelle est le résultat de la lutte et de l'équilibre instable de deux forces opposées. La valeur d'une existence humaine dépend de la prépondérance acquise par l'un ou l'autre des éléments qui constituent cette existence double. Résister à l'action des éléments passifs d'une nature inférieure, resserrer toujours plus le cercle de leur influence, s'élever par des actes libres, par la possession de soi-même, par la domination sur la vie animale vers les régions sereines de la raison, de la paix, d'un bonheur que les passions ne
troublent ni n'obscurcissent telle est la
fin léo'itime de l'homme. Ce but lui est clairement assigné par le fait qui constitue l'essence même de son existence personnelle, par l'éveil du pouvoir conscient et libre au sein d'une vie aveugle et fatale qu'il doit dominer toujours plus. Si nous faillissons à uotre destinée, si la force consciente, infidèle à sa mission, sommeille dans notre sein, nous redescendons l'échelle de la vie proportionnellement aux deo-rés dp son abdication; nous redevenons de plus en plus les esclaves des sensations, des impressions
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. «vil
(Ju deliors, jusqu'à ce que le moi^ disparaissant tout à fait, l'homme proprement dit ait cessé d'être, pour ne laisser subsister que l'existence obscure de l'être simplement organisé et vivant. Aux deux extrémités du développement humain, se trouve donc, d'une part, la force personnelle et libre dominant la nature, de l'autre, la nature reprenant tout son empire, faisant rentrer l'esprit sous ses lois, et ramenant l'homme à l'animai.
Le lecteur a maintenant sous les yeux, dans ses bases essentielles, la doctrine formulée par M. de Biran, au milieu de sa carrière philosophique. Cette doctrine, sans doute, même réduite aux éléments principaux qui en forment comme le squelette, se recommande à l'attention par sa valeur propre, et sa formation spontanée dans l'esprit d'un penseur solitaire qui procède de l'école de Condillac en augmente l'intérêt. Toutefois , on n'en reconnaît véritablement tout le mérite , que lorsqu'on l'étudié dans les analyses ingénieuses et multipliées qui lui servent de fondement, et qu'on la suit avec une attention soutenue dans la richesse de ses conséquences.
Le^ écrits de M. de Biran sont dépourvus de tout éclat; ils n'ont rien qui frappe, rien qui attire au premier abord ; il serait facile de les parcourir d'un bout à l'autre, sans en discerner la valeur. Mais leurs mérites voilés apparaissent en proportion de l'effort que fait le lecteur. Ils donnent beaucoup, à qui leur accorde la peine qu'ils réclament; ils excitent la pçpsée et sont féconds par les idées qu'ils éveillent
Lxviii ŒUVRES DE M. DE BIRAN.
autant que riches de celles qu'ils énoncent explicitement. Les amis de la philosophie en feront l'expérience, s'ils veulent entrer dans une voie qu'on leur indique en toute sécurité. Ces pages ne sauraient remplacer l'étude des textes qu'elles précèdent et n'en ont point la prétention ; je puis donc me borner ici à quelques indications rapides, relatives aux principales conséquences tirées par l'auteur des principes généraux qui viennent d'être exposés.
M. de Biran, dès ses débuts, avait été scandalisé de l'assertion de Cabanis que : « le cerveau digère « les impressions et fait organiquement la sécrétion « de la pensée. » Une fois en possession de sa théorie, il put apprécier complètement la valeur de la doctrine qui affirmait que : « le moral n'est que le « physique considéré sous certains points de vue « particuliers, » et élever une science nouvelle des rapports des deux éléments de la vie humaine, en opposition à celle de l'illustre médecin qui avait été l'un de ses maîtres.
Il n'oublie jamais la part faite à l'élément physique de notre nature, mais il trace ses limites d'une main ferme, et ne permet pas plus à la science de l'esprit d'oublier le corps, qu'à la science du corps de méconnaître l'esprit. Solidement fondé sur le terrain de la conscience et de l'observation intérieure, il iuse et écarte facilement : le viécanisme de Hobbe.^ qui supprime l'objet même de la psychologie; V animisme de Stahl qui, attribuant à l'action de l'âme, les fonctions organiques inconscientes, de même que
IINTRODUC l'IO\ DE L'ÉDlTELli. LXIX
les opérations de l'entendement et les actes de la volonté, confondait les phénomènes les plus divers, et, par ceîte confusion même, opérée au profit de l'âme, appelait et facilitait une réaction devant tout confondre au profit du corps ; le symbolisme de Bonnet qui, traduisant les phénomènes intérieurs en jeu de fibres, trompe facilement la pensée en lui faisant indûment franchir l'abîme qui sépare le monde intérieur des représentations objectives ; enfin la Plirénologie de Gall qui, en tant que science purement expérimentale de la correspondance de l'âme et du corps, ne peut être jugée que par l'expérience, mais qui s'égare jusqu'à l'absurdité, lorsqu'elle prétend remplacer et annuler la psychologie, oubliant que la classification des facultés n'est pas écrite sur les protubérances du crâne, et que le phrénologue ne peut que chercher les signes extérieurs de faits que la conscience seule révèle, et que l'observation intérieure seule peut classer.
Ces vues incomplètes ou fausses étant écartées, M. de Biran établit sa propre doctiine. 11 y a dans l'homme, deux vies bien distinctes. La vie organique et la vie animale distinguées par Bichat, se ramènent à une seule, quant aux rapportsdu corps et de l'âme, et constituent le physique , élément inconscient et fatal de notre nature. Les phénomènes intérieurs auxquels le moi préside, constituent le moral, domaine de la liberté, sphère de l'intelligence qui se sait, et de la volonté qui se possède. La séparation de ces éléments, quant à leur nature, est absolue. Mais la vie passive persistant au sein du dévelop-
xxx OEUVRES DE M. DE BIRAN.
pement de l'activité, et tendant toujours à reprendre son empire, le conflit des deux forces opposées ouvre un vaste champ à l'observation. Les deux ordres réagissent perpétuellement l'un sur l'autre par le moyen de l'imagination, faculté mixte qui, soumise à l'organisme, et susceptible de subir l'action de la volonté, est comme le trait d'union des deux parties constitutives de l'homme. Une passion, par exemple^, commence tantôt dans le physique d'où elle envahit le moral, tantôt dans l'ordre moral d'où elle finit par agir sur le physique- Le même fait est donc susceptible d'être étudié sous deux points de vue; la science du physique et la science du moral de l'homme ont un terrain commun, et peuvent se rendre de mutuels services. La médecine, éclairée par la physiologie, peut agir immédiatement sur les affections sensitives, et médiatement sur les idées et le caractère. D'un autre côté, la volonté détermine la direction delà pensée^ agit par les idées sur l'imagination, et, par un travail continu, finit par modifier les affections sensitives.
Le physique et le moral se touchent, se modifient continuellement. Mais c'est bien vainement qu'on voudrait se prévaloir de cette observation pour identifier des éléments, aussi profondément divers qu'ils sont intimement unis. L'âme, sans doute, peut être triste ou joyeuse, selon la disposition bonne ou mauvaise des organes, mais ne la voyons-nous pas, en certaines circonstances, triomphant des sollicitations sensibles, se réjouir au sein des souffrances du corps, s'aftliger des joies immodérées ou mauvaises de l'a-
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. lX»l
nimal , et témoigner ainsi que, dans son union intime avec la matière vivante, elle conserve toutefois son indépendance, et se sent appelée à exercer sa supériorité?
Les vues générales de M. de Bii an sur les rapports du physique et du moral lui fournissent des explications, au moins spécieuses, des phénomènes de l'aliénation mentale. Elle se caractérise, à ses yeux, par une sorte de paralysie intérieure, ou de suspension de la volonté, qui laisse la vie inférieure et passive se développer selon ses lois propres, envahir l'être intellectuel et moral, et substituer les imasres et les impulsions qui naissent d'un organisme en désordre, aux produits réguliers de l'intelligence et aux actes réfléchis de la volonté.
Les phénomènes du sommeil ont fortement excité aussi l'attention de M. de Biran. Il s'élève contre la division de Bichat qui reconnaît un sommeil partiel des organes, et un sommeil général qui est la somme des sommeils partiels. A ses yeux, le sommeil est le résultat de la suspension momentanée de la volonté, ou puissance d'effort; il peut être complet ou incomplet; il ne saurait être partiel ou général. Quelles sont les facultés qui subsistent dans cet état mystérieux? Celles qui ne supposent pas d'efforts, qui sont hors de la sphère de l'attention. Les images qui constituent les rêves se succèdent et s'agrègent selon les lois naturelles d'une imagination passive, sous la dépendance de notre sensibilité. Une certaine disposition delà sensibilité détermine, dans l'état de veille, notre humeur, notre sentiment de l'existence et ces
LXXll OEUVRES DE M. DE BIRAN.
rêveries que contient l'action de la volonté. Lorsque la volonté cesse, les rêveries de la veille deviennent les rêves du sommeil, la force vitale mystérieusement unie à l'être conscient et libre reprend toute sa puissance et règle seule la nature et la série des phénomènes.
T/analyse de M. de Biran ne lui donne pas seulement le moyen d'expliquer les faits de la nature humaine, elle lui fournit encore des vues nouvelles sur l'histoire de la philosophie. On a vu combien ses cojuiaissances, à cet égard, étaient limitées. Dans la période dont V Essai sur les fondements de la Psychologie est la production principale, il se borne à l'examen de la philosophie moderne. Dans ce champ limité, il n'aborde que les systèmes les plus célèbres, et ne les envisage que sous le rapport spécial de leur conception du fait primitif de la connaissance. Il range, sous deux chefs, les grandes conceptions métaphysiques : philosophie a priori, philosophie de l'expérience.
Les partisans de la philosophie a priori élèvent des constructions logiques, souvent fort habiles. Mais, bien que les chaînons de leur raisonnement soient étroitement liés, lorsqu'on parvient au terme on se trouve fort loin de la réalité, et si la logique triomphe, la vérité est absente. D'où viennent de tels écarts? D'une vue fausse du premier principe de la connaissance, pris pour point de départ. Parvenu au fait primitif, on ne se borne pas à en distinguer les éléments, on les sépare par une analyse abstraite, et on réalise ses abstractions.
INTRODUCTION DE L'ÉDITEUI;. LXXlll
Descartes se place, au dcbut, dans le vrai point de vue, celui de la conscience du sujet, mais il s'en éloigne incontinent. Son âme substance, ou cliose pensante, n'est pas le sujet donné par la conscience; c'est un concept objectif qui ouvre la voie aux hypothèses, concept dont on demande ce qu'il est, que Hobbes et Gassendi s'efforcent de ramener dans le domaine de l'imagination sensible, tandis que le moi, simplement constaté dans ses éléments, par la voie de l'observation intérieure, ne soulève aucune question, et ne se prête à aucune hypothèse.
Leibnitz, en substituant l'idée de force à l'idée de substance, s'est rapproché des données de l'expérience intérieure, et a fait faire un grand pas à la science. Mais la force, telle qu'il la conçoit dans l'absolu, n'est pas la cause individuelle, moi, qui est le vrai point de départ de toute science réelle. La force de Leibnitz est encore une abstraction réalisée, qui entraine son système loin des voies de l'observation et de la réalité.
Kant étudie les phénomènes intellectuels en euxmêmes, et séparés de leur sujet d'inhérence. Le sujet tel qu'il le considère n'est pas le moi qui se connaît, mais l'absolu de l'àme. Il analyse, en quelque sorte, les produits de l'intelligence à l'état mort, sans remonter à leur origine, à l'activité qui est à leur base. Aussi, après avoir distingué soigneusement l'abstraction qui opère sur les impressions extérieures , de cette autre abstraction qui sépare l'esprit lui-même de tout élément adventice, il confond lui-même ce qu'il a distingué, et admet, à titre