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permis de reproduire l'affirniation de M. Cousin, qu'il « a passé à côté de la raison, » et de chercher dans ce fait la cause de son mysticisme. Son mysticisme, si on veut user ici de ce terme, a des racines tout autrement profondes : on le verra sous peu.
Les spéculations philosophiques de la seconde
période étaient restées dans une sphère où l'élément
théologique ne trouvait aucune place. Mais l'idée de
Dieu, étrangère aux expositions systématiques de
l'écrivain, grandissait dans l'àme de l'homme (1).
La considération des vérités absolues venait oflrir au
système et à la vie l'occasion de se rencontrer et de
s'unir. Cette rencontre caractérise la crise qui
sépare la troisième période proprement dite , du
mouvement de la pensée qui en est le préliminaire.
« La cause des existences, h écrit M. de Biran en
1818, « objet propre de la raison, ne peut être con-
«. çue par elle que comme nécessaire, une, absolue,
« éternelle et immuable, car c'est cela même qui
<n constitue l'objet de la raison. Toutes les vérités
<( nécessaires que notre esprit ti cuve telles, et qu'il
« ne fait pas, ont le caractère essentiel d'éternité et
« d'immutabilité; elles étaient avant que l'esprit les
« conçût; elles sont les mêmes alors qu'il cesse de
« les apercevoir; elles seraient encore quand aucune
« intelligence finie, faite comme la nôtre, ne les
« comprendrait. Comment et où pourraient-elles
« donc subsister, s'il n'y avait pas un être infini,
« immuable, en qui seul elles subsistent comme
(1) Voir la vie de M. de Biran.
cxxviii CEUVBES DE M. DE BIRAN.
« des attributs dans leur sujet, en qui seul elles « peuvent toujours et parfaitement être enten- « dues (1) ? »
Voilà la place de l'idée de Dieu parfaitement marquée. Mais la notion de cet être souverain n'est pas suffisamment déterminée par les lignes qui précèdent. Le sujet d'inhérence des idées universelles, l'objet propre de la raison peut n'être en effet que la substance infinie de Spinosa. Mais le panthéisme, cet écueil toujours voisin delà spéculation métaphysique, et contre lequel, malgré le cri de la conscience humaine, les écoles les plus célèbres vont incessamment se briser, le panthéisme n'était pas à redouter pour M. de Biran.
Le besoin personnel de religion avait devancé chez lui, sa biographie en fait foi, toute recherche scientifique sur le principe de l'univers; c'est avec une âme pieuse qu'il aborde les questions théologiques. Aussi, bien que l'idée de Dieu prenne place dans sa doctrine par l'intermédiaire des notions universelles de la raison, il déclare que la conception de l'être absolu par la seule intelligence, est une conception insuffisante et pleine de périls. « Lorsque notre faible intelligence entreprend seule « de s'élever jusqu'à Dieu et cherche à le saisir dans « son idée propre, elle retombe sur elle-même dé- « couragée, accablée, et comme dans cet état de ver- « tige qui s'empare de nous à la vue du plus pro- « fond abîme. Dieu ne peut se manifester à l'espril
(1) Cette citation et les quatre suivantes sont tirées des Fragments relatifs aux fondemcnti de la morale et de la religion.
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« que par l'intermédiaire du cœur. C'est le senti- « ment qui est le médiateur entre la pensée de « l'homme et l'infini, l'absolu qu'elle a pour objet.» Et ailleurs : <^ A la notion de cause infinie et absolue « des existences, se joignent les sentiments de svm- « pathie, de confiance ec de respect qui fondent les « rapports de famille et de société. Tout grand, tout « infini qu'il est , Dieu conserve avec l'homme les « relations de père, de monarque de cette grande « cité, dont tous les hommes sont à la fois enfants « et sujets, » Le panthéisme est si contraire aux besoins de la nature humaine, que le polythéisme lui est préférable : « En tant qu'il multiplie les puis- « sauces invisibles, objet de crainte comme d'espé- « rance ou d'amour, le polythéisme peut s'allier « avec le sentiment moral ou en être séparé, mais « il ne tend pas à le détruire; c'est la religion de « riniaa;ination et de la raison dans l'enfance. Le « panthéisme qui méconnaît ou nie. la personnalité « pour réduire tout à l'idée collective et abstraite de « substance, exclut les sinités par excellence : Dieu « et le ?nflt. C'est la nullité absolue de religion « comme de morale ; c'est le produit monstrueux de M. la raison dans toute sa forcequi,d'un faux point de « départ, va par une route longue et laborieuse, au « dernier terme de l'absurde. Le sentiment moriil et « religieux disparaît du cœur de l'homme ; c'est la « mort complète. Et, après avoir enlevé tout ce qui « donne du prix à l'existence, le panthéisme fait très- « bien de nous enlevci' l'existence elle-même et de « nier que nous soyons de véritables personnes. »
exïx OEUVRES DE M. DE BIRAN.
C'est ainsi que les besoins du cœur et la voix de la conscience conduisent M. de Biran, dès qu'il a introduit l'élément relia:ieux dans le cercle de ses recherches , à confesser le Dieu vivant et vrai, en face du dieu mort du panthéisme. Il faut toutefois le reconnaître, les paroles qu'on vient de lire sont l'expression des besoins de l'homme, plutôt que le résultat des pensées du métaphysicien ; mais le métaphysicien aussi a, dans sa doctrine, les bases d'un théisme sérieux, et il s'en rend compte.
Dans V Essai, les systèmes métaphysiques étaient répartis en deux catégories : la philosophie a priori et la philosophie de l'expérience. La manière dont chaque école envisage le fait primitif de la connaissance était le principe de la division. Dans la période qui nous occupe, M. de Biran établit encore deux classes de systèmes, mais en partant d'une autre base. Le principe de la division nouvelle est la considération du concept ontologique qui sert de base aux théories, et il en signale deux : le principe de la substance et celui de la cause.
La substance est l'être considéré comme le support passif de certains modes ou attributs qui lui appartiennent par sa nature même, c'est-à-dire nécessairement : c'est la conception dont Spinosa a épuisé les conséquences. En tant qu'on le considère uniquement comme substance, l'être absolu est destitué de tout principe de liberté; et il importe peu, sous ce point de vue, qu'on conçoive la substance matériellement, comme le support de qualités sensibles, ou logiquement, comme ri<lée suprême qui
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contient en soi toutes ses conséquences. Dans un cas comme dans l'autre, il n'y a pas d'acte, de cause, de volonté dans l'univers, mais la simple manifestation d'une nature éternelle et nécessaire. Telle est la base du panthéisme, résultat commun du matérialisme et de l'idéalisme, dans leurs conséquences dernières.
L'idée de cause est, par opposition, la base commune des conceptions théistes. L'être absolu étant considéré comme cause, l'acte, la volonté, la liberté reparaissent et prennent place dans le monde. Le fondement essentiel de tout système métaphysique est donc l'idée première, la base fondamentale sur laquelle il s'appuie pour expliquer l'univers. « La « question entre la substance et la cause est celle « de la vie et de la mort. »
Or, M. de Biran est le défenseur et l'apôtre de la causalité. Il a établi que l'acte libre est la condition (le la personnalité ; la personnalité la condition de la connaissance, et ses vues psychologiques ont, (juant à la question suprême des existences qu'il aborde maintenant, des conséquences qui s'offrent d'elles-mêmes à la pensée. « Personne, dit-il, ne « peut nier qu'il n'entre beaucoup d'intelligence et « d'esprit dans la manière dont les parties de la na- « ture vivante ou morte sont formées ou coordon- « nées ; mais il y a des hommes qui supposent que <?( la personnalité, ou la connaissance de soi-même, « n'est pas une condition nécessaire de l'intelligence; « et quoiqu'ils voient de l'ordre et de l'intellii^ence fc dans la nature, ils n'en croient pas moins que cette
CXXXII ŒUVRES DE AI. DK BtRAN.
« nature est complètement aveugle, et n'a rien au- « dessus d'elle. Yoilà pourquoi il est essentiel, pour « commencer la philosophie, de remonter jusqu'à « l'origine de la personnalité, comme condition né- « cessaire de toute intelligence. Ceux qui n'admet- « tent pas la" personnalfté de Dieu, ou qui nient que « Dieu entende ce qu'il est, sont athées, alors même « qu'ils attribuent la plus haute intelligence ou la « pensée infinie à Dieu, comme au grand tout. »
Voilà le passage de la psychologie à la théologie clairement exprimé. La question est assez sérieuse pour qu'il ne soit pas hors de propos de s'y arrêter quelques instants.
Toute conception théologique a nécessairement deux éléments distincts : l'idée de l'être nécessaire qui est le principe formel de cette conception, et une détermination de l'être qui en est la matière. L'idée de l'être nécessaire, ou l'idée de l'être mfini, (qui n'est qu'une des faces de la précédente puisque l'être par soi ne saurait avoir de limite) est l'essence même de la notion théologique; elle demeure identique pour le théisme et le panthéisme également; elle est, comme je le dis, l'essence abstraite, ou ce que j'appelle la forme de l'idée de Dieu. Mais l'idée de l'être infini dans son abstraction , ne renferme aucun principe de développement. Lorsque le panthéisme, sous sa forme la plus sérieuse, entreprend de fonder sur cette seule base un système des choses, il ne reconstitue le monde qu'au prix d'une inconséquence manifeste. Les concepts abstraits du nombre et de l'espace sont d'une fécondité telle que toutes les
LN'l'KODLCTlU-N DE L'ÉUlTELll. cxxxill
sciences matliéniatiques en découlent par la seule vertu de la logique. C'est là, sans doute, l'analogie qui a conduit tant de niétapliysiciensà tenter l'explication de l'univers par la seule vertu d'un concept a priori suivi dans ses conséquences. Mais l'analogie en ce cas est trompeuse, il n'y a pas de parité entre les niathénialiques et la science des réalités ; et du concept abstrait de l'être infini , la logique ne saurait rien tirer légitimement que l'atîfirniation même de ce concept. Parménide posant Vun comme inexplicable et le multiple comme illusoire, a dit le dernier mot de cette doctrine. Pour que le monde puisse être compris comme procédant de son principe, il faut que ce principe soit déterminé de quelque manière; qu'il ne soit pas seulement l'être, l'être infini, mais l'être réalisé dans une nature donnée dont l'infini devient le caractère. C'est cette détermination de l'être divin , à laquelle la logique pourra rattacher ses déductions, que je nomme la matière de la conception tliéologique.
Cette détermination de l'être, à quelle source serat-elle puisée? Le matérialisme laissé de côté, elle sera nécessairement empruntée à quelque fait de conscience, puisque toute détermination réelle, par cela qu'elle est réelle, ne peut que se rattacher à une donnée de l'expérience. La matière de la notion de Dieu sera donc prise dans un des faits généraux que le sens intime nous révèle comme constituant notre existence propre et qui sont susceptibles de revêtir dans notre pensée, le caractère de l'infini. Il y a toujours, dans notre idée de IMeu, un élément an-
pxxxiv OEUVRES DE M. DE BIKAN.
thropomoi'phique par lequel nous saisissons l'existence absolue comme réelle, à côté de Félément spécialement tliéologique de l'intini. Cette pensée n'a rien (jui doive surprendre ceux qui pensent que riiomnie est fait, dans un sens quelconque, à l'image et à la ressemblance de Dieu. D'ailleurs, l'esprit bumain tente de vains efforts pour sortir de celte position. S'il conçoit l'absolu comme un principe réel dont le monde puisse procéder, par un mouvement (jue la pensée reproduit, il faut bien que l'absolu soit déterminé par un élément d'expérience qu'il puise en lui-même. S'il aspire à dégager l'idée de Dieu de toute donnée d'expérience, il n'y trouve que l'être infini, dans son abstraction, et, encore une fois, de l'infini abstrait rien de léel ne procède pour notre pensée.
S'il en est ainsi, le premier élément delà conception de Dieu, le nécessaire ou l'intini restant identique, les variéf!és des syslèniestiiéologiques dérivent du second élément, ou de la détermination de Tèlre par un élément emprunté à la psychologie. Voilà pourcjuoi la psychologie est bien, en un sens, le point de départ de la science, pourquoi la manière dont l'homme se conçoit lui-même détermine la manière dont il conçoit Dieu et l'univers.
Dans la doctrine psychologique la plus généralement reçue par les écoles spiritualistes, doctrine qui remonte au moins jusqu'à Platon, la raison est le principe fondamental de notre existence , et la volonté un agent qui })roduitau dehors et réalisoses conceptions. L'homme, diraient volontiers les secta-