‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 5 sur 66 · INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. XI

notes de 1794 pour y trouver des thèses comme celles-ci : « Quel que soit le mécanisme par lequel « nous avons des idées, il est démontré que leur ori- « gine est dans les sens. » — « Le tempérament est « la cause qui unit ou plutôt qui identifie ce qu'on « appelle le physique et le moral de l'homme. »

Ces déclarations sont explicites. Ce ne sont là toutefois qu'un des courants de cette pensée encore incertaine. Tout à côté du passage où il est parlé du mécanisme par lequel nous avons des idées, on rencontre les lignes suivantes : « Sans doute on n'expli- « quera jamais mécaniquement la simplicité de l'être « pensant. Elle répugne à la composition de la ma- <( tière. Le moi auquel je rapporte toutes mes sensa- « lions les plus variées, qui reste toujours un , tou- « jours simple, toujours indivisible, aurait-il les « propriétés de la matière ? C'est ce qu'on ne saurait « comprendre. » Le physique et le moral s'identifient dans une cause commune, qui est le tempérament. Mais M. de Biranrencontre-t-il, dans Cabanis, l'expression trop précise d'une pensée analogue, il proteste : « Aucun paradoxe ne peut étonner do la « part de celui qui ose dire, avec assurance, qu'il <{ faut considérer le cerveau comme un organe par- « ticulier, destiné spécialement à produire la pensée, « de même que l'estomac et les intestins à faire la « digestion, le foie à filtrer la bile. .... Dire que le « cerveau filtre des pensées, c'est bien la plus gi-ande « absurdité, la plus grande impropriété de langage « qu'on puisse imaginer. »

Des contradictions de même nature se manifestent

XH OELVRES DE M. DE BlllA.X.

dans Tordre des questions morales. Ce que M. do Biran sait des théories de Hobbes et de Spinosa l'épouvante. Cliose étrange! et qui n'est pas toutefois sans exemples, on le voit émettre la crainte que les doctrines de cet ordre ne soient difficiles à réfuter, et s'élever en même temps contre leurs conséquences avec une sorte d'indignation : « Tout ce qui enlève à « la société les sublimes ressorts de la vertu, tout ce « qui dégrade l'homme, en eflaçant à ses yeux le mé- « rite de ses bonnes actions, et ôtant de son cœur l'a- « mour du beau moral par l'impuissance démontrée « d'y parvenir, doit être combattu avec l'ardeur que « l'on met à repousser un ennemi dangereux. Il faut « chercher dans sa raison des moyens pour parvenir « à la victoire, et si la raison ne nous prêtait pas des « armes assez puissantes, nous trouverions toujours « dans nos cœurs une force quirendraitvaines les sé- « ductions de ces principes. » Et ailleurs : «J'en ap- « pelle au sens intime. »0u encore : « Les vérités de « sentiment sont à l'abri de tout sophisme. » Voilà le cœur et la conscience, la voix intérieure et le sentiment immédiat des faits qui parlent clairement et réclament leurs droits. 3Iais bientôt la considération de l'action du physique sur le moral , de l'influence de l'organisme sur les déterminations de la volonté viennent jeter tout leur poids du côté du sensualisme le plus complet, et le philosophe découragé, oubliant ses protestations en faveur de l'ordre moral, conclut que le jeu de la machine organisée décide seul de tout ce que nous sommes, et que tout essai de lutte contre cette puissance aveugle est une tentative illusoire.

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Ces incertitudes renouvelées le conduisent à la question qui est, à ses yeux, la première en importance : Que pouvons-nous? Y a-t-il, dans l'homme, un principe d'activité ? S'il existe, quelles sont les limites de son pouvoir ? « Avant d'entrer dans au- « cune recherche sur la morale, sur la manière de « diriger nos facultés vers le bien, et de tirer de « nous-mêmes le meilleur parti possible, pendant ces « courts moments où nous figurons sur le théâtre « du monde, il faudrait bien nous assurer si l'homme « est réellement actif; s'il est bien le maître de con- « duire son entendement et sa volonté; ou bien, « si soumis sans cesse à l'impression des objets, « tous ses jugements sont invinciblement entraî- « nés par eux ; si les divers états par lesquels il « passe, dans le cours de son existence, sont forcés, « dételle sorte qu'il n'en ait qu'un sentiment passif. « D.ans ce dernier cas, toutes nos recherches seraient « vaines; tous nos soins pour régler nos pensées et « leur donner une pente à la perfection, seraient su- « perflus. Nous n'aurions qu'à nous laisser entramer « par le torrent. Il serait même déraisonnable de « nous consumer en vains efforts et de rendre notre « position plus malheureuse, en cherchant à lutter « contre elle. Avant donc de nous embarquer dans « aucune étude, cherchons si nous sommes actifs « dans nos jugements, et jusqu'à quel point nous le « sommes. »

Tel est le problème fondamental qu'agite M. de Biran, au début de sa carrière philosophique ; ce problème est demeuré toujours l'objet principal

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