CLXIV OELVRES DE M. DE BIRAN
En un mot, il a fait briller à nos regards l'idéal d'un état de félicité dont l'humanité est tombée, et vers lequel elle doit remonter : c'est là le but qu'il nous indique. Mais il a fait plus : il s'est donné pour être lui-même, par sa présence historique sur la terre et par sa présence éternelle dans le monde invisible, par le pardon dont il a été l'instrument, par la grâce dont il demeure la source permanente, le seul chemin[\) qui puisse conduire au but: c'est là lemoyen qu'il nous propose.
De ces deux parties de l'œuvre de Jésus-Christ, la première, la restauration de l'idéal, a toujours été le vœu secret des âmes, le désir des intelligences. La philosophie, dans ses plus nobles représentants, n'est qu'un long effort pour s'élever à la possession de ce bien dont nous portons en nous-mêmes le besoin et le pressentiment, effort qui n'est pas demeuré vain, sans avoir été jamais couronné d'un plein succès. C'est en ce sens que l'âme est naturellement chrétienne, selon l'expression d'un père de l'Église. L'âme tend au bien et à la vérité, elle y aspire, elle les entrevoit, elle les reconnaît dès qu'ils lui sont présentés, si elle n'a pas éteint sa propre lumière (2). Mais le bien et la vérité dans leur plénitude ne
(1) Évangile selon saint Jean, chapitre XIV, verset 6.
(2) Voir sur ce sujet, clans son application particulière à M. de Biran, l'ouvrage de M. INicolas : Ëimlc sur Maine do liiran, 1858. Ce livre renferme quelques conclusions que je ne puis adnietlre. Mais il est si intéressant en lui-même, et si propre à favoriser mon œuvre relative à \1. de Biran, que je ne veux pas me refuser la satisfaction de témoigner ici ma reconnaissance à son auteur.
IM'HOKLGTION DE L'ÉUITKLT,. OLXV
lui sont présentés en effet, et elle ne réussit à se les approprier que dans l'économie chrétienne, dans la lumière et la force qui procèdent du Rédempteur : c'est ici la seconde partie de l'œuvre de Jésus-Christ, qui est lui-même le moyen indispensable pour atteindre le but. Or ce moyen , par sa nature même, échappe tellement à l'esprit de l'homme, qu'il n'est pas même possible de comprendre qu'on tente de le découvrir aussi longtemps qu'on ne le connaît pas. C'est là cependant ce qui constitue l'Évangile, au sens spécial de ce terme.
L'Evangile, dans son essence, n'est pas une théorie de la nature des choses, mais l'annonce d'un acte de la puissance suprême, d'une intervention directe de Dieu dans l'enchaînement des lois et des causes qui constituent la marche des événements. Cet acte est ou n'est pas. S'il est, l'Évangile est la vérité; s'il n'est pas, l'Évangile est une superstition. On a le droit de le nier; on n'a pas le droit de dire qu'on retrouve son contenu dans un système qui exclut l'ordre surnaturel; cai- l'ordre surnaturel n'est pas un signe extérieur, une lettre de créance attachée au dogme chrélien et qui puisse en être séparée; c'est la substance même de ce dogme.
Les luttes du siècle dernier, dans lesquelles les croyants étaient réduits à défendre les bases les plus élémentaires du spiritualisme, ont jeté dans l'ombre cette vérité capitale. Mais, au sein du mouvement historique des temps actuels, il n'est plus permis d'oublier qu'entre les Chrétiens et ceux qui ne partagent pas leur lui, la question e^l une quc?^tion de
cLXVi OEUVRES DE M. DE BlIlA^.
fait(l), avant d'être une question de doctrine. Toute l'économie évangélique en effet repose sur le miracle, sur le Dieu manifesté au monde. C'est le point de départ de toute la doctrine, et en dehors de la foi au Dieu manifesté en Jésus-Christ on peut conserver des idées, des théories qui procèdent du christianisme, mais le christianisme lui-même a disparu (2). Dès qu'on entend ainsi la question, on ne peut plus demander si l'humanité aurait pu s'élever à l'Evangile par le simple usage de sa raison; on ne peut même plus le supposer avec Kant, car aucun procédé rationnel ne saurait atteindre les actes de la suprême liberté dirigée par la suprême miséricorde. Il n'est plus possible non plus de tomber dans l'erreur de M. de Biran, qui, après avoir établi avec une grande supériorité d'analyse et avec toute la force de la vérité, qu'il y a dans l'homme des facul-
(1) La question fondamentale sur laquelle doit rouler la discussion religieuse, est la question du fait de la révélation et du surnaturel. [Ernest Renan.)
(2) Il ne faut jamais perdre de vue ce point important lorsqu'on s'occupe des rapports du chriblinrisme et de la philosophie. Les philosophes de la France contemporaine me paiaissent manquer souvent à cette règle essentielle ; et il faut convenir que la faute en est en grande partie à certains théologiens qui méconnaissent et dénaturent Fobjet propre de leur étude.
IM. Saisset affirme (Essais sur la Philosophie el la Brliginn nu XIX* siècle, pages 301 et 30/i), que « ce que le wiii"' siècle a appelé « religion naturelle, est le propre fond du christianisme ; — que « Rousseau ne détruisait pas le christianisme, mais le transformait « en philosophie. » Conserver le chrislianisme en niant la manifestation surnaïuiellede Dieu en Jésus-Christ, est une opération tout aussi impossible que la transformation des espèces naturelles rêvée par le chancelier Bacon. Dans le monde moral aussi il y a des espèces fixes.