‹ Introduction générale aux œuvres inédites de Maine de BiranChapitre 61 sur 66 · CLXXXIV ŒUVRES DE M. DE BIRAN · texte numérisé non relu

CLXXXIV ŒUVRES DE M. DE BIRAN

de l'âme contre les penchants, c'est, du même coup, tarir dans leur source les erreurs du quiétisnie. L'analogie dont use M. de Biran le met bien sur cette voie. Il compare la coexistence de la troisième vie avec la seconde, à celle de la seconde avec la première. Or, il résultait de ses analyses que le déploiement le plus énergique de la force personnelle ne détruit pas la vie animale ; que l'état normal n'est pas celui où cette vie inférieure serait supprimée, mais celui où elle serait domptée, et mise sous le joug de la volonté dont elle deviendrait l'instrument. De même, l'état normal dans un degré supérieur ne doit pas être celui où la force personnelle serait anéantie, mais celui où cette force, renonçant à se donner elle-même des lois, se soumettrait entièrement à la volonté divine. Ainsi, de même que la vie animale réduite au rang d'instrument subsiste dans la vie humaine la plus développée, de même, la vie humaine, devenue par l'amour, l'organe libre et l'instrument volontaire de la puissance suprême, doit subsister dans le degré le plus élevé de l'union de l'àme avec Dieu.

Ces pensées sont en germe dans l'œuvre de M. de Biran ; elles n'y sont pas développées et indiquées d'une manière assez précise. Dans l'état incomplet où se trouvait sa théorie, il a trop cédé parfois à l'influence exclusive des clartés nouvelles qui lui étaient apparues. Ébloui de l'éclat de cette lumière, le temps lui a manqué pour que son regard intérieur, remis de celte première impression, pût s'orienter complètement dans le n)onde qui venait de s'ouvrir devant

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lui. Il incline donc quelquefois à confondre la disposition de la créature à tout rapporter à ellemême, ce moi haïssable dont parle Pascal, avec la personnalité ou le moi métaphysique. Il ne voit pas, ou ne dit pas assez clairement, que, dans l'union la plus intime de l'âme avec Dieu, la volonté loin d'être détruite trouve, au contraire, la plénitude de la liberté. L'amour n'étant que la disposition de la volonté qui se donne librement, là où il n'y aurait plus de volonté, il n'y aurait plus d'amour. La conception d'un état d'extase au sens propre de ce terme, loin de nous représenter un degré supérieur de développement rabaisse, au contraire, les créatures libres et raisonnables au rang des choses inanimées qui accomplissent, mais sans le savoir, les décrets de la sagesse éternelle.

L'antique Orient a légué à nos philosophies et à nos relia;ions ces vues incessamment renouvelées par le panthéisme; mais la vérité chrétienne a d'autres conséquences. Dans ce domaine, les idées morales de l'obéissance et de la révolte remplacent les conceptions métaphysiques de l'être et du néant. L'humilité n'est pas le sentiment de n'être rien, mais d'être une puissance libre et réelle, révoltée contre sa loi. La restauration n'a pas pour but l'état d'une âme qui perd conscience de soi, mais l'état d'une âme qui, dans la plénitude de la vie, ne veut plus que Taccomplissement des plans de l'amour infini. La grâce n'est pas une extase qui abîme la personnalité, mais une force qui relève la volonté défaillante, la grandit, la libère, la fait triomphante; desorteque,

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dans un concours mystérieux, plus Dieu opère et plus l'homme est fort en lui-même; car l'œuvre de Dieu est précisément de rétablir dans la créature les forces primitives altérées par la chute. La prière de l'âme chrétienne n'est pas d'être détruite, mais d'être fortifiée.

Une vue plus distincte de ces vérités, souvent méconnues par les philosophes chrétiens eux-mêmes, aurait épargné à M. de Biran bien des incertitudes, et ne lui aurait pas permis d'établir, comme il lui arrive de le faire momentanément, entre la grâce et la liberté, une opposition qui l'embarrasse.

Il est un autre point sur lequel ses expositions ne jettent pas une pleine lumière ; je veux parler de l'influence de la troisième vie sur l'ordre de la connaissance. L'homme est un, et toutes ses puissances, enchaînées dans une étroite harmonie, s'abaissent et s'élèvent en même temps. Si la domination de la vie animale obscurcit l'intelligence en troublant les sources de la pensée, il est naturel d'admettre que l'union de l'âme avec Dieu doit éclairer l'esprit,, et le mettre en rapport avec la vérité comme avec le bonheur. D'un autre côté, cette thèse mise en présence des faits se trouve toute hérissée de difficultés, et soulève des objections sérieuses. Elle réclame donc un examen approfondi ; et, dans la voie où était engagé M. de Biran, il était impossible que la question ne se posât pas. Il n vu le problème, en effet, et se disposait à en poursuivre l'étude. Après avoir approuvé ce mot de Pascal : « On n'entre « dans la vérité que par la charité, » il ajoute :

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« Ce sont les œuvres qui font naître l'amour, et « l'amour produit les croyances. » Dans les derniers temps de sa vie, il trace les lignes suivantes : « La troisième vie, qui a l'amour pour principe, « n'admet-elle pas aussi un ordre supérieur de «connaissances intuitives? N'y a-t-il pas, dans cet « ordre élevé, une faculté qui correspond à la con-

« ception, une autre à la mémoire Il faut y

« penser avant de décider. » Il y pensa peut-être ; la mort ne lui laissa pas le temps de nous faire connaître sa décision.

On doit regretter sans doute que M. de Biran n'ait pu exposer avec l'ampleur convenable, compléter, rectifier sur quelques points, sa doctrine de la troisième vie. Ce regret ne doit pas toutefois dépasser certaines bornes. Ses déclarations sont assez nombreuses et assez explicites pour que nous soyons en pleine possession de sa pensée, au sujet du problème capital que soulève l'étude de la nature humaine. Ce problème, dont la solution emporte celle des plus hautes questions de la métaphysique, est celui de notre destination. La théorie de la destinanation de l'homme suppose nécessairement une vue précise des éléments de sa nature, et une doctrine relative à ses rapports avec l'univers, en sorte qu'un système entier est toujours implicitement contenu 'dans l'aflirmation qui porte sur ce point unique. Or, à cet égard, les affirmations de M. de Biran sont en pleine lumière.

Le désir permanent de répondre à cette question: Quel est le but légitime de notre existence? a tou-

CLXXXViii OEUVnES DE ]\I. DE BIHAN.

jours été le mobile conscient ou secret de ses travaux, et forme l'unité de son développement. Sensualisle, il voit la fin de Thomme dans l'équilibre des fonctions vitales et la jouissance calme de la vie. Philosophe de la volonté, il la voit dans le triomphe de la force libre se possédant elle-même. Chrétien enfin, il la voit dans la soumission parfaite de l'âme à Dieu. Serait-il nécessaire de faire ressortir l'importance de cette pensée dernière, soit en elle-même, soit en vue des discussions philosophiques et religieuses de notre temps? Sans nous arrêter au matérialisme, que nous voyons pourtant relever son drapeau déchiré, qu'est-ce qui divise les esprits qui croient à la raison, à la liberté, au devoir? Quelle est la question qui, au sein d'une dissémination apparente, réunit toutefois en deux camps, ou groupe en deux familles, toutes les intelligences? Celle-ci assurément : L'homme est-il fait pour ne relever que de soi, ou pour dépendre d'une puissance supérieure ? Sa fin légitime est-elle en lui , ou hors de lui? La question s'étend à tout, à l'ordre intellectuel comme à l'ordie moral. Ce problème fondamental , ici clairement aperçu , là voilé aux yeux mêmes de ceux qui l'agitent, remplit les débats des philosophes et des théologiens. Sa solution est indissolublement liée à celle du problème général des existences : c'est ce qu'un peu de réflexion sufiit à f^iire entendre. L'indépendance absolue ne saurait appartenir qu'à l'être qui porte en soi la loi et le ternie de son développement, parce qu'il porte en soi le principe même d(; son être. Si la fin

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