INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR. CLXXXIX
légitime de l'homme est l'affranchissement absolu et la souveraine possession de soi, il faut que l'homme ait la vie par lui-même, qu'il soit la manifestation, la conscience de Dieu, ainsi que l'entendent les panthéistes. Mais si l'homme est, non la manifestation mais la créature de Dieu, ainsi que le croient les chrétiens; si Dieu, source unique de l'être, principe immanent de l'homme et du monde, existe pourtant en dehors du monde et de l'homme, dans la plénitude de son être et de sa liberté, il est évident que dans son existence absolue et sa personnalité infinie, il demeure la loi suprême, la seule fin légitime, le souverain de l'homme. Dès lors, le dernier terme de notre progrès n'est pas l'affranchissement, mais l'obéissance, l'obéissance à un principe qui est en nous, puisque nous ne subsistons que par lui , mais qui est hors de nous , comme l'Etre infini, dont l'univers n'épuise, ni n'absorbe la puissance éternelle. Si nous sommes appelés à nous affranchir des liens d'une nature inférieure, si nous sommes appelés à devenir libres, c'est que c'est là le moyen unique, la condition même de rol)éissance. L'être inerte peut agir en conformité de lois dont il n'a pas conscience : obéir est le privilège de la liberté.
M. de Biran devait arriver à ces conséquences, dès que l'idée du vrai Dieu prenait place dans sa doctrine; il y arrive en effet. La philosophie de ï Essai lui ouvrait l'accès à une autre voie. Il lui était facile, en partant de ses prémisses, de se faire I apùtre de l'indépendance absolue, le philosophe de la pure li-
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berté; ni les appuis, ni les encouragements ne lui auraient manqué. Mais il marcha jusqu'au bout dans la vérité, telle qu'elle se manifestait à lui. Il fit à Dieu sa place tout entière. Voilà la grandeur de sa pensée ; voici maintenant son insuffisance.
Le Dieu que cherche M. de Biran est le Dieu des chrétiens ; il le sait ; ce n'est pas sans avoir mûrement pesé le pour et le contre qu'il a préféré Jésus- Christ à Zenon. Mais sa conception du christianisme présente deux lacunes essentielles.
La pemière se rattache directement à une omission, signalée déjà, dans son analyse de la nature humaine : il n'avait jamais envisagé en face, et dans leur caractère spécifique, les faits de l'ordre moral. Cette omission étrange se retrouve et porte ses conséquences, lorsqu'il aborde les questions religieuses.
S'il est un fait certain pour une intelligence impartiale, mise en présence des documents primitifs de la religion chrétienne, c'est que le terrain de l'Évangile est le terrain moral proprement dit. A quoi se rapportent les trois grandes vérités évangéliques : la chute, le pardon, la sanctification? A la volonté. La volonté créée pour obéir à Dieu, toujours présent dans la loi de la conscience, — la volonté en révolte contre son auteur et obscurcissant l'entendement des ténèbres qui montent du cœur, — la volonté ramenée par la miséricorde à l'obéissance dans la lumière et l'amour; n'est-ce pas le résumé et comme la substance de la prédication chrétienne? Jésus-Chiist nous est présenté avant
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tout comme l'auteur de la grâce et du pardon; son nom par excellence est le Sauveur; et la lumière avec laquelle il s'identifie, resplendit plus encore de Téclat de la sainteté que des clartés de l'intelligence, si toutefois il nous est possible de soumettre à notre faible analyse l'unité de la perfection. Enfin , tandis que dans la plus noble école de l'antiquité, la réforme de l'entendement devait amener la réforme de la conduite, et la science conduire à la vertu, n'est-ce pas, dans l'économie chrétienne, le rediessement de la volonté qui doit ramener dans l'esprit la lumière, et dans l'àme le bonheur? Ces vérités sont assez manifestes, soit dans le texte des écrits apostoliques, soit dans la tradition religieuse qui en découle.
M. de Biran, comme guidé par un secret instinct, méconnaît quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la religion chrétienne; la nature spécialement éthique de l'Évangile disparaît dans ses expositions, lien aurait été autrement si la conscience morale avait obtenu dans ses études la place qui lui appartient. S'il eût bien reconnu que la volonté porte sa loi en elle-même, que le dernier fait moral est un sentiment de dépendance et de responsabilité, il eût reconnu aussi que le mal, dans son essence, est la volonté déviée de sa direction normale; le retour au bien, la volonté ramenée à sa loi : son christianisme eût été plus complet, plus nerveux, si j'ose le dire; et les tendances quiétistes, aux-, quelles il ne résiste toujours pas assez nettement, auraient été définitivement domptées.
cxcil OEl TRES DE M. DE BIRAN.
Ce n'est pas, du reste, qu'il nie ou conteste aucune des assertions énoncées plus haut. 11 n'a pas choisi dans le christianisme. .Jamais il ne l'a envisagé dans son ensemble; c'est tout au plus s'il a posé en passant, et sans s'y arrêter, la question de sa réalité objective, et c'est ici la seconde lacune annoncée, et dont la première n'est au fond qu'une face particulière.
Il semble difficile d'entreprendre l'œuvre d'une philosophie chrétienne, d'introduire dans sa doctrine Jésus-Christ et la grâce surnaturelle, sans s'être posé directement la question de la nature du christianisme en soi, et sans l'avoir résolue. On ne saurait sans doute demander à un philosophe d'entrer dans les détails de la théologie proprement dite, et de parcourir tout le champ si vaste et si épineux de cette science, avant d'aborder son objet propre. Mais les bases métaphysiques du christianisme, ou, en d'autres termes, les éléments de la vérité chrétienne qui sont de nature à agir directement sur la philosophie, sont assez simples après tout, et ne sont pas plus difficiles à reconnaître dans les documents primitifs et dans la tradition générale, que l(^s bases du Platonisme, par exemple. Tout a été contesté et peut l'être encore dans les controverses des théologiens ; mais, au-dessus de toutes ces discussions, à la hauteur où se posent les problèmes philosophiques, il y a un courant visible, d'autant plus visible peut-être qu'on le regarde à distance, qui est historiquement, c'est-à-dire véritablement, le christianisme dans son essence permanente. Or,
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il est difficile, je le répète, d'entreprendre l'œuvre d'une philosophie chrétienne sans s'être demandé auparavant, et d'une manière très-explicite, si le christianisme , ainsi envisagé dans ses doctrines fondamentales, est une réunion de vérités, une collection de symboles, ou un amas de superstitions.
Cette situation étrange est pourtant, en quelque degré, celle de M. de Biran. A mesure qu'il avance, on voit bien se multiplier sous sa plume les emprunts qu'il fait au dogme révélé, et les déclarations de l'insuffisance de la raison livrée à ses seules ressources. Mais, enfermé dans ses vues particulières, ne saisissant guère de la religion que ce qui se rapporte directement à l'état de son àme, il ne se place jamais au centre même de la vérité chrétienne pour en contempler les parties diverses et l'harmonie qui les rassemble. Il est semblable à un homme qui, entré dans une cathédrale par une porte dérobée, resterait à l'écart, sous les bas-côtés de la nef, sans avoir jamais pénétré au cœur de l'édifice pour en contempler la structure générale et les proportions, fl L'auteur des Nouveaux Essais d'Antluwpologie ne possédait donc pas une vue ferme et complète de l'ensemble du christianisme. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, c'est là ce qui fait en partie le caractère propre et la valeur exceptionnelle de son œuvre.
Lorsque du sein de la chrétienté, des croyants, éprouvant le besoin de savoir, vont à la recherche de la science, et entreprennent de systématiser leur foi, ils risquent fort de rencontrer dans beaucoup d'esprits un sentiment de défiance. On ne croit pas sans
cxciv ŒUVRES DE M. DE B[RAN.
peine à leur impartialité, à leur loyauté parfaite, on soupçonne des intérêts autres que ceux de la vérité dans les mobiles qui les dirigent. Telle est la discipline des écoles modernes , tels sont les préjugés répandus dans le monde scientifique; telles sont les fautes des représentants de l'Église dans les luttes de la pensée, qu'on n'admet pas volontiers qu'un chrétien qui continue à l'être puisse devenir un philosophe. Mais ici, c'est un philosophe qui devient chrétien, et lecaracractère incomplet de sa religion n'étant que la trace de la voie purement personnelle et libre qui l'a conduit à la foi, est précisément ce qui éloigne les soupçons et inspire une confiance si précieuse en pareille matière.
Il V a plus. Les hommes qui partent de la théologie pour venir à la métaphysique [je parle de ceux qui y viennent sérieusement, non en apparence et par une simple manœuvre de parti), ces hommes risquent fort de s'enivrer du sentiment de la liberté de la pensée, d'être éblouis et comme aveuglés par le milieu nouveau pour eux de la raison pure et de la dialectique. Plus les données chrétiennes leur sont familières, plus ils risquent de les croire naturelles, de considérer comme primitifs et inhérents à l'esprit humain des faits intellectuels et moraux qui ne se sont produits que sous l'influence de l'Evangile (I).
(1) « La grande influence du christianisme sur la civilisation nouvelle serait moins révoquée en doute, si elle n'avait pas pénétré si avant dans tout notre être ; et Ton ne pourrait absolument pas en douter si déjà elle s"en était rendue complétemeût maîtresse. Car, celle influence est méconnue par deux raisons princi-
miRODUCTION DE L'ÉDITEUP, éiCt
Et c'est là sans doute une des raisons pour lesquelles les écoles de théologie ont servi la cause du rationalisme, autant, plus peut-être que les écoles de pure philosophie.
Les intelligences qui arrivent de la philosophie à la religion sont dans une condition différente. Elles savent mieux ce que peut et ce que ne peut pas la raison livrée à ses seules ressources. Le milieu dialectique qu'elles ont parcouru dans tous les sens, a perdu pour elles ses illusions et ses prestiges; elles ont compris, trop bien pour pouvoir l'oublier, ce qui leur manquait dans la pure philosophie, puisque le sentiment même de ce déficit a contribué pour sa part à les amener à l'Évangile. Pour la vue nette et ferme de l'importance des dogmes chrétiens, de la nature et de la place de l'ordre surnaturel, l'intelligence qui rencontre la foi est dans des conditions plus sûres que la foi qui cherche l'intelligence (1). Ce serait donc un grand bienfait, et la cause d'un grand progrès dans le mouvement de la pensée contemporaine, que l'apparition de quelques âmes d'élite arrivant à l'Evangile par la voie de la philosophie, et rendant au sujet de ce qui leur manquait et de ce qu'elles ont trouvé, un témoignage auquel nul
pales : d'un côlé, parce que dans nos mœurs et dans nos inslilutions, on trouve encore beaucoup de choses qui contredisent le cliristianisuie ; d'un autre coté, parce que nous portons en nous beaucoup de choses qui ne sonc dues qu'au christianisme, et qui, devenues en nous une seconde nature, ne nous semblent point être l'effet du christianisme, mais celui de la nature humaine universelle. (Hilter, Histoire de la philosophie.) (i) Fides quivrens intellectum. (Saint Anselme.)