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Introduction philosophique a l'étude du Christianisme

i luipriineurs de N. S. P. le Pape et de Mgr]*Archevéq«c, Rl'E CASSETTE, N® 29, PnÈS SAlRT-StltPlCE.

•VoV

A Uk JIÏÏHISSI.

Au terme de vos études classiques, et au moment de vous en^^ager dans l’une des diverses carrières qui vont s’ouvrir devant vous, il est une époque critique dont personne ne peut nier les nombreux périls : la jeunesse les trouve presque toujours dans l’inexpérience de l’âge, dans l’entraînement des sens, de l’imagination , et dans des maximes d’autant plus propres à égarer qu’elles sont plus confuses et plus en harmonie avec les mauvais penchans de l’ame. Un ensemble d’erreurs réduit en svstème n’est pas impossible, mais se rencontre rarement dans les jeunes intelligences. Les fausses vues de l’esprit viennent presque toujours après les erreurs de la conduite. Quand le cœur s’est égaré, et qu’il a subi la puissante influence des passions , la raison commence alors à chercher des

principes pour justifier cet égaremeut.

C’est donc le cœur qu’il faut p??ser\er avant tout ; c’est lui qu’il faut défendre, lorsque l’Esprit tentateur vient lui dire : Je te donnerai le plaisir, le pouvoir et la fortuné , si tu consens à m’adorer. Mais il faut un aliment à ce cœur, il lurfaut un amour; et il iVjr en a* ^e , deux qui se disputent ren^û*4 du monde : l’amour de soi qui peut êtFe:^orlè\.jusqu’au mépris déiDieu et dés nommes, et l’amour de Dilâi.et^^ &s sembîàbles assez généreux q\lelquefois^ pour conduire au mépris de sm^méme. Tu aimeras, vous a dit une mère chrétienne, aussitôt que vous avez été capables d’aimer, ttl aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, de toutes tes forces. Aimez donc, jeune ^bomme dont les affections sont si ardentes , aimez ce Père de votre ame, aimez l’Église votre mère ; elle vous enfanta à' la foi , qui est votre lumière ; à la grâce, qui est votre force; aimez à secourir vos frères par vos conseils et vos exemples ; aimez sur-

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lüut ceux que Dieu a le plus aimés , le pauvre privé de pain et de vêtement, l’enfant délaissé, la veuve sans appui.

Ions les êtres soulTrans et oppressés.

Lorsque vous aurez goûté ces pures jouissances, vous serez indifférens aux plaisirs qui détendent tous les ressorts de l’ame, et la corrompent apres l’a- . voir énervée. Ainsi élevée, épurée et .

ennoblie, elle ne voudra plus descendre à d’abjectes affections, ou se concentrer dans un vil égoïsme; elle sera dans une admirable disposition pour comprendre toutes les vérités, mais surtout les vérités évangéliques , tous les titres de la révélation chrétienne et de l’Église catholique ; elle n’aura aucun besoin de longues et subtiles discussions. L’oéil de cette ame étant pur et simple , n’ayant jamais éprouvé les éblouissemens du sopliisme, ne s’étant pas fatigué à discerner des objets enveloppes de ténèbres, recevra sans effort une lumière qui lui sera offerte sans nuages. Telle est la voie simple , la grande voie, la voie royale, la voie

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divine dans laquelle vous devez mai ' cher. Avec la vertu , vous y trouverez la vérité. A défaut de raisonnemens victorieux, vous défendrez cette vérité divine par vos pieux ' sentimens, surtout éi vous avez eu le bonheur deles convertir en de saintes habitudes. Mais il peut arriver que ces sentimens soient ou peu enracinés dans votre ame , ou qu’aj)rès l’avoir profondément pénétrée, ils y aient été ébranlés par de violens orages, obscurcis par de nuageuses théories. Il peut se faire qu’après avoir marché avec sécurité à la lumière de l’Evangile, vous vous trouviez comme plongés subitement dans une désolante obscurité , comme perdus dans des voies nouvelle» dont aucune no vous offre un terme assuré. Parmi les divei*s moyens que Dieu vous ménage dans sa miséricorde pour retrouver la vérité et la vertu, il en , est un qui convient surtout aux esprits cultivés , à ceux qui ont un goût plus prononcé pour les études philosophiques; il consiste à revenir sur

vos pas, jusqu’à ce que vous ayez retrouvé le vrai point de départ , reconnu les signes trompeurs qui vous firent dévier.

Mais ce retour est souvent long et difficile, si un guide ne vous est donné, qui aidé tout à la fois par la lumière qu’il reçut lui-méme, et parle secours que Dieu ne refuse jamais aux âmes sincères, puisse vous montrer, avec la cause de votre erreur, les principes qui vous mettront en possession de la vérité ou du moins dans la voie qui y conduit. Tel a été notre motif pour vous offrir cette introduction philosophique au Ghristianisrne. Nous avons été soutenu dans ce travail, ajouté à tant d’autres, par l’espoir de vous être utile. Nous y combattons l’erreur la plus générale de notre époque, celle qui s’offrira à vous sous les formes les plus variées et les plus séduisantes. Vous la trouverez dans l’histoire, dans les systèmes philosophiques, dans les drames, dans les romans, dans les productions innombrables de l’esprit, jusque dans •

les conversations les plus frivoles ; elle remplit en quelque sorte l’atmosphère morale au sein de laquelle vous êtes appelés à vivre. Diverse dans ses formes, elle l’est aussi dans ses appellations ; mais par quelque nom qu’on la désigne ; qu’on lui donne celui de rationalisme, de naturalisme, de déisme, de liberté des opinions, de progrès des lumières, elle n’a qu’un but cl n’exprime qu’une pensée : elle consiste à établir l’homme dans une complète indépendance à l’égard de Dieu. Tous ceux qui croient à cette indépendance, croient aussi qu’il a été possible à l’homme, nonseulement de fonder une religion et une morale naturelle, mais encore que Dieu n’a point révélé, ou même qu’il n’a pu révéler une religion et une morale surnaturelle. Quetr[ue répandue que soit cette erreur, il est une conviction plus générale, plus ancienne, plus persévérante ; c’est la croyance que la lumière et la force de Dieu ont toujours été nécessaires à l’igno- ' rance et à la foihlesse de l’homme.

Es'ous dirons bientôt aux philosophes rationalistes comment nous comprenons que cette lumière et cette force divine sont dans le Christianisme et dans l’Église catholique en particulier.

Si nous avons regretté d’étre obligé de rédiger un écrit aussi important, au milieu de travaux et de préoccupations incessantes, nous avons aussi éprouvé quelque joie en songeant qu’il vous étoit destiné , qu’il pourroit être utile aux jeunes générations , espoir de notre belle Frânce. Nous y avons retracé des pensées, qui, dans un temps, hélas ! bien loin de nous , remplirent quelques-uns des jours les plus calmes de notre vie. Elles ne vous sont point présentées avec ces formes vives, colorées , incisives , si propres à saisir de jeunes imaginations , et qui répondent si bien à l’énergie de votre âge. Nous ne dédaignons point ces moyens de rendre la vérité plus aimable ; mais nous avons cru que vous la trouveriez encore assez belle, assez digne de vos rech^ches et de vos

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respects , si nous vous l’offrions sans autre charme qu’une expression pleine d’abandon et de simplicité.

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Le déisme du dix-huitième siècle avoit déclaré les mystères du christianisme ennemis de la religion naturelle, c’est-à-dire d’une religion que ses nouveaux apôtres venoient annoncer comme étant la seule vraie, la seule parfaite, et n’ayant besoin, pour dominer le monde, que de l’exercice indépendant de la raison humaine.

Cette pensée vous paroît moins équitable, moins profonde, trop injurieuse à des croyances qui ont si puissamment contribué aux progrès de notre civilisation. Vous reconnoissez, vous admirez une influence aussi heureusement exercée ; mais votre admiration seroit stérile, si la doctrine qui en est l’objet étoit en contradiction formelle avec vos systèmes ; si ces systèmes lui étoient plus opposés que ceux du dix-huitième siècle dont vous proclamez l’insuffisance, la partialité et le peu de profondeur. Il n’est point fa-

elle d’exposer clairement les senti- < mens fort divers et les variations inévitables et presque infinies qui sont la conséquence de votre méthode et de vos principes. Mais , quoi qu’il en soit , si le Christianisme n’est pas , à vos yeux , opposé à la raison , s’il en est au contraire à certains égards un progrès; il doit cependant lui être soumis, être modifié par elle, recevoird’elle sa perfection et salumière. L’homme l’acréé, l’homme est appelé à le perfectionner. Telle est au fond votre conviction, que vous laissez entrevoir très-clairement, alors même que vous vous croyez obligés de la produire avec prudence et avec de grands ménagemens. Nous ne venons * point vous opposer une discussion subtile , des théories abstraites , encore moins une polémique ardente.

Nous vous conjurons, quelque grandes que puissent être vos préventions, de méditer les réflexions fort simples que nous venons vous oflVir. A défaut d’autre mérite, vous y trouverez un amour sincère de la vérité, et l’ab-

sence' de tout sentiment d’aigreur.

Notre but est bien simple : vous admettez la nécessité de certaines règles de morale ; nous prétendons qu’elles sont impossibles sans la foi en un Dieu législateur et juge de l’homme, sans la ferme persuasion de la Providence divine, de la spiritualité et de l’immortalité del’ame; nous soutenons que cette morale et cette foi ne conserveront leur pureté, leur intégrîté, que dans notre enseignement; que cette double règle du cœur et de l’intelligence n’a pas été conservée ; qu’elle a été plutôt altérée par une trop grande indépendance de la raison, par une confiance illimitée dans ses propres forces; qu’elle a été au contraire sauvée par son .union au Christianisme. Nous établirons en fait la vérité du phénomène, et nous en montrerons ensuite la cause. Puis- , sent les hommes distingués, nourris long-temps dans d’autres pensées , ne pas dédaigner de consacrer quelques instans à lire cet écrit. Ils seront conduits, nous en avons la confiance,

à celte conclusion, qu’il faut être chrétien pour professer la seule religion cligne d’une raison éclairée, digne d’un cœur noble et vertueux, digne de notre nature, parce qu’elle est la seule digne de celui qui a fait la raison , le cœur et la nature de rhomme.

à m iLR

Motif et divi.sioa de cet écrit:

véritable état de la question.

Il est un grand nombre de manières de ramener au Christianisme les esprits qui en ont abandonné les doctrines. Nous sommes loin de croire que considérée en elle-même notre méthode mérite d’être préférée à celle quia été suivie dans un grand nombre d’excellens ouvrages 1‘) *. Si notre écrit offre quelque avantage, il le devra au soin que nous avons mis à étudier soit l’erreur dominante de notre époque, soit les vérités sur lesquelles on n’oseroit élever des doutes sérieux. Par ce moyen , nous con-

* Les notes renvoyées par des chiffres se trouvent à la fin du volume»

noilrons mieux et le but que nous devons atteindre et le point d’où nous devons partir pour y arriver. Les déistes, les matérialistes et les athées n’ont pas sérieusement ^ contesté la vérité, la nécessité d’une morale. Sans doute qu’elle a soufTert, qu’elle a été mutilée et profondément altérée par suite du scepticisme qui a ébranlé la foi dans les dogmes. Sans doute que, si tout enseignement religieux pouvoit périr, la morale tout entière seroit entraînée dans cette efhoyable ruine.

Telle 'est meme la thèse que nous nous proposons de démontrer. Mais enfin la morale, jusqu’ici du moins, n’a pas été niée d’une manière absolue et générale. Dès lors , il nous semble que les règles d’une sévère logique exigent que nous partions de cet ordre de vérités universellement admises , pour montrer le lien étroit qui les rattache aux vérités dogmatiques, et l’inévitable solidarité qui les rend dépendantes les unes des autres.

Supposant donc comme évidentes

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cerlaines règles morales , nous en concluons d’abord la vérité, la nécessité de quelques dogmes. Les dogmes essentiels aux notions morales sont ceux qui composent ce que les théologiens et les philosophes ont appelé Religion naturelle

Bien que les vérités fondamentales de la religion naturelle puissent être démontrées par la raison , cependant il est prouvé en fait et par une expérience décisive, que les puissàns génies de l’ancienne philosophie n’en ont point conservé la pureté et l’integrite.

Le même fait sera démontré par tous les vains efforts du rationalisme moderne (^).

Après avoir donné cette preuve purement négative, nous ferons voir que les vérités qui forment la loi et la religion naturelles n’ont été pleinement connues qu’au sein du Christianisme. Nous donnerons la raison de la puissance de son enseignement, en montrant qu’elle est inhérente à la nature même de ses dogmes.

Cet ensergiiement n’a pu- nous transmettre les vérités fondamentales de la religion et de la morale, sans posséder une bonne méthode philosophique; nous constaterons et rendrons sensible ce phénomène trop peu remarqué.

L’opinion exagérée des forces de la raison individuelle, le défaut d’unité et d’autorité sont des vices qui tôt ou tard conduisent à révoquer en doute la règle de la foi, et à altérer la règle des mœurs; nous montrerons cette double loi protégée par l’Église catholique.

Nous ferons voir enfin, que l’homme ne peut appartenir tout à la fois au corps et à l’ame de cette sainte société sans une grâce surnaturelle.

Nous exprimions il n’y a qu’un instant, en nous adressant aux rationalistes, la pensée de cet écrit; elle peut être résumée en ce peu de mots : La raison de l’homme a eu besoin d’une raison surnaturelle.

Avant d’exposer les preuves d’un fait qui heurte de front de puissans

préjugés, nous avons besoin de bien établir l’état de la question , et pour cela de faire deux réflexions préliminaires. La première , sur le rôle que joue la raison quand elle s’applique à connoître la religion naturelle, et sur la nature du secours que lui apporte la foi cbrétienne ; la seconde, sur l’étendue que nous donnons ici aux dogmes et à la morale de la religion naturelle.

La. raison et la révélation ne sont point deux sources opposées, desquelles découlent des pensées et des opinions contraires. Ce sont deux sources d’où nous viennent les mêmes xérités morales et religieuses; ce sont deux émanations du meme Père des lumières, duquel cmaue tout donparfait{°)\ deux paroles prononcées par le même Dieu de vérité , qui nd peut ni mentir ni se démentir^^). Sauf les mystères dont nous n’avons pas a nous occuper ici , sinon pour faire

(a) Jac, II, 17. — ^6) IITim. Il, i 3 .

remarquer qu’ils sont au-dessus de la raison, sans lui être contraires, Dieu n’a rien révélé à l’homme que sa raison nepuissejuslifier. Il possédait déjà, dit saint Augustin, la vérité dans son cœur («) , mais il ne la lisoit plus dans cette partie intime de lui-même; Dieu l’a écrite en caractères matériels. Il n’entendoit plus la voix de Dieu dans sa conscience ; Dieu lui a parlé extérieurement , afin de le frapper par le concert de ces deux voix. Il fuyoit une vérité importune; Dieul’a environnée d’un plus grand éclat afin delà lui faire admirer; Dieu a incliné son cœur à l’aimer, a rendu sa volonté plus forte pour l’y attacher, et la lui faire réaliser dans sa vie.

Saint Paul ne dit pas aux philosophes païens : Vous n’avez pu connoî- Ire Dieu ; il leur dit au contraire :

f^ous (wez connu Dieu, et vous ne Vavez pas glorifié

Il ne leur dit pas : Vous avez ignoré sa loi, et vous étiez à ce sujet dans

(n) Enarrat. in Ps. lvh. — (//) Rom. i. 'il .

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une ignorance invincible ; mais il leur dit : Les païens, qui n’ont point de loi révélée, font naturellement ce que cette loi prescrit ; < ils en trouvent les règles au dedans d’eux-mémes ; elle est gravée dans leur cœur ; elle reçoit le témoignage de leur conscience.

Dieu sera juste quand il en vengera la violation

Ce que les païens ont pu , les philosophes chrétiens le peuvent plus facilement encore.

Avec les lumières de sa raison , sans citer un seul texte de l’Écriture, une seule décision de l’Église ; le docteur chrétien, un Bossuet, un Fénelon, ou tout autre , peuvent faire un exposé complet de la morale , parce que toutes les règles en sont , d’une part , susceptibles de déductions purement rationnelles, et qu’elles ont été , d’autre part , consignées dans la révélation chrétienne et mosaïque.

Les mêmes docteurs peuvent éga- (fl) Rom. lu 14 , «5. ' . ..

leiiieiil, et par le même motif, démontrer soit avec la seule raison , soit avec la seule autorité des Écritures , l’existence et les attributs de Dieu.

Ceux qui ont supposé que nous ignorions cet emploi des preuves purement rationnelles, en faveur de la religion naturelle en général , ou de quelqu’un de ses dogmes ou de ses règles de morale, nous ont fait une injure gratuite. Nous connoissons, et il est impossible que nous ne sachions pas parfaitement l’espèce de puissance que les Pères et les ïliéologiens accordent à la raison.

Nous pouvons d’autant moins nous méprendre sur leur esprit , sur leurs pensées, que nous connoissons mieux leur langue, dont le génie ne change pas, alors même qu’elle est traduite dans divers idiomes. Ils ont parlé, et nous parlons aussi la langue de l’Église , trop souvent mal comprise par quelques écrivains contemporains.

Elle est pour eux ce que sont pour les nationaux les langues étrangères

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qui ii’out pas été long-temps parlées, ou l’objet d’une étude sérieuse. Nous allons en donner immédiatement la preuve.

Les organes avoués de l’Église (®) ont dit , et nous répétons avec eux, que les païens ont pu connoître Dieu et sa loi; mais tous ont dit en même temps que l’orgueil philosophique et les autres passions avoient si généralement obscurci cette double notion, et si profondément altéré ces deux vérités fondamentales , qu’une révélation étoit nécessaire pour la rétablir dans la conscience et dans la foi des peuples i On ne se borne pas à nier cette doctrine que personne n’ignore parmi nous ; on suppose qu’elle n’est pas celle de nos docteurs les plus éminens, qui tous l’ont professée cependant, ou l’ont supposée; qu’elle n’est pas celle de Bossuet, tandis que son Discours sur V Histoire

universelle, que tout le monde con-

(a) Nous disons les organes avoués de l’Eglise, parce qu’il eu est qui ont professe une impuissance absolue de la raison, et qui ont été, par ce seul motif, condamnés par l’Eglise.

noit, est en grande partie consaci*é à la développer, et cju’elle est égale- ^ ment exprimée dans presque tous ses ouvrages tliéologiques.

Quoi qu’il en soit, nous soutenons tout à la fois que la raison peut connoître la religion naturelle, et que cependant la révélation a été nécessaire, sinon à chaque homme en particulier, du moins aux hommes en général, et surtout aux sociétés païennes , pour conserver les dogmes et la morale de cette religion primitive.

En ce qui touche les écoles de philosophie en particulier, nous disons que toutes auroient pu, auroient dû reconnoître leur impuissance à sonder la nature de Dieu; que toutes auroient pu comprendre que Dieu étoit et que sans lui rien ne pouvoit être, qu’il étoit la cause de toutes les existences et de tous lesbiens, et qu’il a par conséquent une existence et une bonté au-dessus de tout ce qu’il est possible à l’homme de concevoir. Mais nous ajoutons que toutes ces écoles ont dévié de la notion simple d’un être cause première

Di.

de tous les êtres , que toutes ont plus ou moins méconnu ses attributs, dont nous trouvons en nous-mêmes l’im- ' j)arfaile image. Elles ont dévié, parce qu’au lieu de conclure de l’existence du monde à la toute puissance de son auteur, elles ont voulupénétrer sa nature impénétrable, comprendre son action incompréhensible. Cette erreur contemporaine, et probablement la mère du panthéisme antique et de tous les cultes idolatriques , nt méconnoître la notion d’un Dieu créateur et père des hommes. Tout fut Dieu, excepté Dieu lui-même, a dit- notre, éloquent Bossuet. Les passions fortifièrent ce prodigieux égarement. Quelr ques hommes purent bien marcher à tâtons sans autre lumière que leur raison. Mais il falloit, pour dissiper les ténèbres qui couvroient la terre, les rayons d’un splendide soleil; c’est donc pour éclairer non un individu isole, mais la généralité des hommes, qu’une révélation divine étoit nécessaire.

Elle l’étoit aussi pour nous apprendre que nos erreurs sur Dieu et sur

iious-mémes venoient encore moins de la foiblesse de notre raison que d’nn orgueil profond et des autres mauvais penchans de notre nature; que la volonté étoit encore plus subjuguée que l’intelligence n’étoit obscurcie ; que cet asservissement nous venoit d’une chute originelle, chute mystérieuse en elle-même, plus mystérieuse encore dans sa cause , mais trop certaine dans ses effets.

La révélation , ou plutôt le Dieu qu’elle annonçoit, nous étoit nécessaire pour relever l’homme déchu et lui rendre une force affbihlie, une lumière qui hrilloit en vain au milieu des ténèbres.

Tels sont les secours que les théologiens, l’Eglise catholique, que tous

les chrétiens considèrent commeavant

été indispensables au genre humain.

Nous exposons leur foi, nous n’en donnons pas la preuve, parce qu’il ne s’agit ici que de faire connoître leurs vrais sentimens, et non de montrer les fondemens sur lesquels ils reposent.

Toutefois, en professant que la révélation a été un secours qui a rendu la raison plus ferme , moins exposée à s’égarer, mais qu’elles ont l’une et l’autre, en ce qui touche la religion naturelle, le même intérêt et le même but ; en professant une telle doctrine les théologiens n’ont pu mériter le reproche de rendre la raison totalement impuissante. Vous croyez que l’individu reçoit un secours de la famille , la famille delà société. L’individu estil pour cela totalement impuissant en dehors delà famille, et celle-ci en dehors de la société ?

Mais, dit-on, la raison est obligée de se soumettre à la révélation? est-ce donc que l’individu n’est pas dépendant de la société et de la famille ? estce que la liberté n’est pas contenue, limitée par les pouvoirs publics ?

La question est de savoir si là révélation contredit la raison, lui impose l’erreur ou lui offre la vérité.

Nous venons vous montrer qu’elle a sauvé toutes les vérités qui composent le corps enlier de la morale et les

dogmes qui lui servent de fondement .

Quels sont ces dogmes , quelle est cette morale sauvés par le christianisme? ce point est important à déterminer.

Les athées, les matérialistes prétendent avoir une morale. Les déistes soutiennent qu’ils ont en outre les seuls dogmes qui soient nécessaires pour l’établir. Ces prétentions sontellés fondées?

Les déistes ont un. Dieu qu’ils ne peuvent définir, un culte qu’ils ne savent comment fixer, une morale qui n’a jamais été ni renfermée dans des règles, ni munie d’une sanction.

En réfutant ceux qui sont moins éloignés de la vérité, nous réfutons tous les autres.

La religion naturelle des déistes est renfermée dans deux mots : Il faut adorer Dieu et etre honnête homme.

Il faut adorer Dieu : mais quel est ce Dieu? est-ce la substance universelle de Spinosa , l’ame du monde des

Stoïciens, ou quelque Dieu plus moderne; la vie universelle, l’absolu, le moi ? Tous ces dieux se ressemblent comme l’obscurité ressemble à la nuit. Ces dieux ne sont pas des dieux.

A tous ceux qui n’admettent pas un Dieu distinct du monde, soit qu’ils en fassent une substance spirituelle et corporelle tout à la fois, ou ne possédant que l’une de ces deux propriétés, soit qu’ils en fassent une substance unique ou multiple, réelle ou purement phénoménale, à tous ces hommes nous nous contenterons de répondre : Nous raisonnerons avec vous quand vous aurez reconnu cet axiome : Il n’y a pas d’effet sans cause , ni d’œuvre sans ouvrier.

Aux déistes qui admettent un Dieu étranger au monde et à la conscience de l’homme, nous prouverons qu’avec un tel Dieu la morale est impossible, que cette impossibilité n’exclut pas seulement la morale de l’Évangile, mais la morale même qu’ils admettent comme nécessaire, la morale quelle qu’elle soit.

Ceci nous dispense d’examiner le décalogue fort abrégé des déistes : Il faut être honnête homme ; il ne mérite certainement pas une discussion sérieuse. « Tout individu est censé » honnête homme, dit Bergier, quand » il observe les lois de son pays, quel- » que injustes et quelque absurdes » qu’elles soient : un Chinois est hon- » nête homme en exposantet en tuant » ses enfans; un Indien en faisant » brûler les femmes sur le corps de » leurs maris ; un Arabe en pillant les J» caravanes (®). »

Mais nous donnerons de cette morale une réfutation sinon aussi claire, du moins plus rationnelle, en montrant, dans la première partie de cet écrit , qu’avec un Dieu qui n’est pas législateur il est impossible d’établii* une seule des règles destinées à diriger les actions de l’homme.

Les déistes plus raisonnables qui admettent déjà non -seulement une morale, mais que Dieu en est l’auteur et qu’il l’a munie d’une sanction,

(a) Berg. Dict, Théol. art. Déisme.

demeurerout convaincus en méditant les autres parties de notre discussion, que ces grandes vérités n’ont conservé leur intégrité et leur certitude qu’au sein du Christianisme (®).

(a) La sixième partie environ de cet écrit contient la reproduction littérale d’un certain nombre de pages de notre Instruction pastorale pour le Carême de i8^,

La morale est impossible sans les dogmes.

Paiimi les erreurs de notre époque, nous n’en connoissons pas de plus funeste que celle qui consiste à séparer la morale des dogmes. Elle conduit infailliblement à détruire cette double règle du cœur et de l’intelligence. Les dogmes sont le principe , qui ne peut être méconnu sans rendre inutiles les règles morales qui en sont la conséquence.

Commençons par examiner ce que deviendroient nos devoirs envers nous-mêmes et envers nos semblables.

Il y a sans doute un sentiment dans la conscience , et dans la raison une lumière qui nous inspirent et nous conseillent l’accomplissement de certains devoirs. Mais qui donc a donné une voix à cette conscience , si ce n’est Dieu? d’où lui vient sa puissance , si ce n’est delà persuasion où elle est qu’elle nous parle au nom de Dieu? Cela est si vrai , qu’elle s’é-

claire ou s’épure à mesure que l’ homme a des notions plus exactes des dogmes qui lui apprennent à connoître l’Etre des êtres et ses infinies perfections ; qu’elle reste à jamais insensible quand elle lefuse de croire aux dogmes qui lui révèlent une justice éternelle, une miséricorde inépuisable. L’expérience, une expérience constante, démontre assez que la conscience, aussitôt (|u’elle cesse d’être l’interprète tles volontés divines, n’est plus considérée d’abord que comme un accusateur importun , et bientôt comme un préjugé méprisable. Qui ne l’a remarqué dans l’âge même où les sentimens ont le plus d’empire, où la conscience est placée sous l’in fluence plus forte des dispositions naturelles?

Si l’enfant cesse de craindre et d’aimer Dieu, c’est-à-dire, s’il cesse d’avoir des dogmes , toute sa vie , jusquelà si calme , si naïve, est bouleversée, et un grand péril menace les destinées morales de son existence. Que devient riiomme des cliamps , et tous ceux que leurs travaux condamnent à

une véritable enfance intellectuelle , s’ils oublient le Maître et le Père qu’ils ont dans le ciel? Vous ne le savez que trop, vous qui êtes appelés par devoir à connoître les vices dont cet oubli coupable est la source. Mais peut-être le danger vous semble-t-il moins redoutable pour ceux que la Providence a placés dans des conditions plus élevées. Il n’en est pas ainsi.

Craignez qu’au faîte même de la fortune et du pouvoir, les plus saints devoirs de la morale ne soient plus sûrement sacrifiés par ceux-là du moins dont de funestes théories auront égaré le jugement. La règle des mœurs fléchira d’autant plus facilement dans leur conscience , • que deS passions plus ardentes , quoique plus polies, y auront éteint davantage l’amour de la droiture et tous les bons sentimens d’une éducation chrétienne. La morale sera encore de leur part l’objet de pompeux hommages; mais dans la vie secrète , que les lois protègent contre les censures publiques, elle sera de plus en plus méconnue et fou-

lée aux pieds. Ainsi la conscience ne parle jamais, ou elle garde bientôt un silence mortel , quand elle a aban> donné le dogme d’un Dieu vengeur du crime, et rémunérateur de la vertu. Concluons que, s’il n’y a pas de morale efficace pour celui qui n’a pas de conscience , il n’y a pas non plus de conscience capable de se soutenir long-temps sans les dogmes , objet d’une foi vive et sincère.

La raison n’est ni plus forte, ni plus indépendante de leur appui , puisque, sans les dogmes, elle ne peut démontrer les règles de la morale. Elle trouve, il est vrai , des principes , des axiomes de justice répandus dans le monde entier; ils ont été connus des anciens comme des modernes, des peuples policés comme des peuples barbares. La science de la morale ne consiste pas à les démontrer, puisqu’ils sont évidens par eux-mêmes.

Elle consiste à en déduire les règles particulières et presque infinies, au

moyen desquelles sont régies les sociétés, et sont fixés les devoirs de tous les âges, de toutes les conditions. Mais pouvons-nous concevoir ces règles éternelles du droit, comme la loi générale de rimmanité , contre laquelle on ne peut rien faire qui ne soit frappé d’un vice radical, si nous ne croyons au dogme d’un Législateur suprême , qui a révélé aux hommes ses volontés? Ce n’est pas répondre, que de dire : Cette loi, ces règles éternelles du droit sont dans la nature de l’homme. Qui donc a créé cette nature? qui l’a constituée? qui lui a donné le sens moral? L’athéisme , et un rationalisme qui ne vautpas mieux, veulent que cette nature soit éternelle : la raison lapins élevée, comme le bon sens le plus vulgaire , proclament qu’il n’y a d’immuable, d’universel, que ce qui vient de Dieu, et que l’éternité appartient à celui-là seul qui a dit, et tout a été fait; qui a commandé, et tous les êtres sont sortis du néant.

Une saine philosophie va plus loin

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encore ; et , d’accord avec la fui , elle nous prouve qu’avec la parole, Dieu donna au premier homme un juste discernement du bien et du mal.

Si la conscience et la raison n’ont pu , sans les dogmes, dicter les règles de la morale, les législateurs ont pu encore moins les établir par leur seule autorité , et avec une pleine indépendance de l’autorité divine qui nous est connue par un enseignement dogmatique.

Il faut d’abord remarquer qu’il est une partie de la morale, et la plus importante incontestablement, pour laquelle les lois seront toujours impuissantes. Cette vérité est aussi facile à concevoir qu’à vérifier par l’expérience de tous les jours. Que peuvent les lois sur le cœur de l’bomme, dans lequel pourtant se développent les mauvais pencbans , source des mauvaises actions? Que peuventelles contre celles de ces actions (ju’enveloppent dans un profond si-

lence , ou riiomieur intéressé des familles, ou riiabileté du coupable, ou l’impuissance du magistrat? Que peuvent-elles pour établir une autorité paternelle aimée et vénérée , et une piété filiale toujours fidèle et empressée ? Que peuvent-elles , enfin , pour inspirer les grandes vertus et les sacrifices héroïques , aussi bien que les vertus modestes et obscures qui aiment à se dérober à tous les regards ?

Les lois ne peuvent rien pour ces vertus et ces devoirs, dontla simple omission, au sein d’une réunion d’hommes , porteroit le désordre dans toutes ses relations, et en feroit la plus méprisable des sociétés.

Mais ce n’est pas assez d’établir l’insuffisance des lois , il faut montrer l’impossibilité où elles sont de fonder la morale. Nous n’avons pas besoin de prouver que des lois que n’auroit pas dictées une raison éclairée , et dont la conscience proclameroit hautement l’injustice, seraient impossibles. Les lois ont, par conséquent , un besoin impérieux de ,cette double

lumière. Or, vous avez déjà vu que la conscience et la raison ne peuvent nous éclairer sur les notions morales, sans le secours des dogmes; donc, sans eux, les lois sont impuissantes. En d’autres termes, on fait des codes avec la raison et la conscience ; mais celles-ci ont besoin elles-mêmes d’une règle et d’une lumière supérieures , qu’elles trouvent uniquement dans les vérités dont nos dogmes sont l’expression permanente et infaillible.

Il en est de notre ame comme de notre globe ; la terre est éclairée , mais la lumière lui vient du ciel. Dieu est le soleil des intelligences, il est la chaleur vivifiante de l’ame : si cette lumière est interceptée, l’ame s’obscurcit; et si nous sommes privés de cette divine chaleur, l’ame s’engourdit et se glace.

De plus, le bon sens ne peut concevoir un législateur imposant ses volontés aux volontés de tout un peuple, si Dieu, qui a voulu l’ordre et l’harinonie dans la société, n’intervient

pour prescrire l’obéissance envers les goiivernemens , et aux gouvernemens la bonté et la justice dans l’exercice du pouvoir. Il est possible que vous ne pensiez pas toujours au suprême Législateur; mais si vous n’y pensiez jamais, mais si vous veniez à nier son être, ou sa providence, ou sa justice, vous vous révolteriez aussitôt contre sa loi. Les citoyens paisibles d’un État s’occupent rarement de ceux qui les gouvernent; mais ils y pensent assez pour ne pas violer leurs JorTet encourir les peines attachées à cette violation. S’ils cessoient de reconnoître le pouvoir placé au-dessus d’eux, ou son droit de commander, les lois du pays seroient à l’instant même méconnues, et la société livrée à l’anarchie.

Comment nous sont connues les peines et les récompenses qui servent de sanction à la loi de Dieu? Elles le sont par des dogmes que tous les peuples ont professés depuis l’origine du monde , et que n’ont pu obscurcir les mille erreurs du polythéisme. L’his-

loire , en nous faisant remonter an berceau des nations , ou assister à leur décadence, nous montre toujours les législateurs fondant l’autorité de leurs lois surl’autorité de ces dogmes.

Ainsi quand, pour vous faire croire que la morale est indépendante des dogmes, on vient vous dire qu’elle peut être suppléée par les lois, on appelle une erreur au secours d’une autre erreur; et ces deux erreurs ne pourroient prévaloir, sans creuser un abîme où iroit se perdre la société qu’elles auroient séduite. Cependant elles semblent peu effrayantes à beaucoup de personnes ; il en est de cette espèce d’égarement comme d’une maladie contagieuse : elle a des influences qui nous pénètrent d’une manière invisible, et se manifestent ensuite par des symptômes qui ne peuvent tromper un œil attentif.

Pourquoi faut-il que l’erreur que nous vous signalons n’appartienne pas exclusivement aux ennemis de

— notons les principes sur lesquels reposent l’ordre des sociétés et le salut .

éternel de chacun de nous? Des chrétiens l’adoptent souvent sans en comprendre l’énormité, et sans en calculer les immenses dangers. Ils demandent quelquefois qu’on leur prêche exclusivement la morale, c’est-àdire la loi de la conscience : comme s’il poiivoit exister une loi sans législateur; comme si une raison sortie depuis quelques instans du néant, et d’ailleurs obscurcie , troublée , égarée par les mauvais penchans du cœur, pouvoit posséder la vérité lorsqu’elle n’est pas l’écho d’une raison éternelle; comme si la conscience qui doit obéir à la loi pouvoit se faire à elle-même sa loi, être sujette et souveraine tout à la fois, réunir toutes les prérogatives du Créateur avec tous les devoirs d’une créature si dépendante. Non, il n’en est pas ainsi; la raison et la conscience existent sans doute, et ont une grande force : mais elles ne sont puissantes que lorsqu’elles reposent sur des motifs placés au-

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dessus d’elles. Nous vous l’avons moii- Iré ; mais pour rendre cette vérité de plus en plus évidente, nous continuons d’examiner les auties sophismes auxquels on a recours pour voies persuader que sans dogmes on peut avoir une morale.

Les lettres, dit-on, les arts, les sciences, l’amour de la gloire et de l’honneur, tout ce qui remue un peuple, et agit puissamment sur sa civilisation, peuvent suppléer nos dogmes.

Il vous suffira d’une attention, même superficielle, pour découvrir dans ce langage une erreur grossière.

Les sciences, les arts, les lettres n’existent que par la culture et le développement des facultés humaines; mais si ces facultés sont perverties , au lieu de vérités utiles elles produiront des erreurs funestes. Notre ame est une terre, et les principes que lui donne rinstruction sont des germes qu’elle a la puissance de féconder.

Si les principes sont empoisonnés, elle sera corrompue ; s’ils sont purs et lumineux, elle possédera la vie et la lumière.

Ainsi , avec les doctrines qui nient la liberté humaine, affirment l’empire exclusif ou prédominant -des sens, élèvent des doutes sur la providence , divine ; l’homme, s’il est conséquent, justifiera tous ses mauvais penchans ; et ces penchans une fois légitimés n’auront plus de frein.

Parmi les sciences il 'n’y a que celle de la morale qui puisse servir à régler les actions humaines ; mais nous vous avons montré que la morale n’étoit pas plus possible sans les dogmes, qu’un effet sans la cause qüi le produit.

Jamais moraliste n’a pu tracer un code de morale sans les dogmes religieux , soit qu’il se borne à supposer leur existence , soit qu’il en fasse une profession explicite.

Cela est facile à concevoir. La morale n’est rien, si elle n’est pas une loi émanée d’un pouvoir supérieur h

riiumanilé tout entière. Nous disons qu’elle n’est rien, parce que, pour soumettre les hommes, il faut qu’elle les domine tous sans exception. Si ceux qui commandent pouvoient faire une morale destinée à servir leurs passions, ils la rendroient oppressive : si cette morale dépendoit de ceux qui obéissent, ils s’ en serviroient pour détruire la subordination nécessaire dans toute société humaine.

Il faut d’ailleurs une règle entre des nations indépendantes les unes des autres; elle ne peut se trouver que dans celte morale générale qui forme le droit des gens.

Enfin , pour régler les pensées , les affections, les actes que l’homme ne peut atteindre, il faut une loi qui n’émane pas de lui, et qu’il ne soit pas appelé à modifier ou à détruire selon ses caprices.

Le nxoraliste, qui médite sur la règle des mœurs sans remonter à une justice infinie, à des principes éternels fondés sur cette justice, élève un édifice qui croule infailliblement

par sa base. Mais la justice infinie suppose nécessairement les dogmes de l’existence de Dieu , de sa providence, de sa bonté, des peines et des récompenses d’une autre vie.

Si les lettres remplissent leur belle mission , elles pourront , par les formes nobles et l’expression persuasive qu’elles donneront aux vérités morales, leur apporter un puissant secours. Elles deviendront dangereuses pour ces vérités sacrées, si elles revêtent des couleurs séduisantes de l’imagination , ou si efies arment des subtilités du sophisme les maximes contraires à la règle des mœurs. Qui ne sait qu’il y a des œuvres morales et immorales , de bons et de mauvais livres? Comment les distinguez-vous, sinon par leur opposition ou par leur conformité à une règle antérieure à toutes les littératures , et placée audessus de tous les beaux-esprits qui les ont cultivées? Qui a donné au monde la littérature païenne? une

moi ale altérée , fruit elle-même de croyances très-confuses , très-imparfaites. Qui nous a donné la littérature * chrétienne ? une morale sévère , fruit des dogmes évangéliques. Si celte morale n’a pas prévenu tous les écarts du talent et du génie , son empire néanmoins a été tel, qu’il a profondément modifié les arts les plus frivoles, ceux-là même dont les docteurs de l’Eglise ont réprouvé l’usage.

Ainsi le théâtre moderne a été plus ou moins dangereux, selon que la foi a exercé sur les mœurs et sur la littérature une influence plus décisive.

Lorsque la nation ne comptoit dans son sein que des fidèles croyans, l’art dramatique n’osa jamais glorifier le vice. Les poètes , en supposant l’empire d’une seule passion , en tempéroient le danger soit en faisant ressortir les vertus ou les qualités estimables de leurs personnages fabuleux, soit en montrant cette unique passion destinée par la Providence à faire le malheur de celui qui n’avoit pas voulu lui résister. Mais depuis que des poè-

tes naturalistes ont voulu eonfonnei* à leurs dogmes impies la morale de leui's drames , nous avons vu un scandale inouï dans les siècles païens eux-mémes. La scène n’a plus été occupée que par des héros couverts de vices , sur lesquels on s’est efforcé d’attirer l’intérét réser vé à la vertu malheur euse , ou à la vertu qui succombe seulement apr ès une lutte courageuse (“).

Si au milieu de ces turpitudes, on laisse paroître quelque bon sentiment que les passions n’aient pas étouffé , il est dénatirré au point de ressembler bien plus à l’instinct de la brute, qu’aux nobles affections de l’homme formé par le Christianisme.

Voilà comment la littérature, cultivée par les errnemis de nos dogmes, se déprave rapidement , corr ompt la mor ale au lieu de nous la conserver* , et jette de funestes semences de désordre au sein d’une société.

(a) Voyez l’ouvraj^e de M. Saint-Marc Girardin, Du sentiment dans l’art dramatique.

Passons à l’honneur et à la gloire,' que certains sophistes voudroient ' nous donner comme des principes suffisans de la morale.

Vous allez facilement comprendre combien leur assertion est dénuée de fondement. En effet, ce n’est pas assez d’étre inutiles aii grand nombre, l’honneur et la gloire sont insuffisans pour tous ; ils égarent même très-souvent ceux qui n’ont pas d’autres motifs pour juger de la bonté des actions humaines et régler leuiconduite.

Nous aurions trop d’avantage , si nous montrions l’insuffisance de ces deux sentimens sur ceux qui ne peuvent espérer une grande renommée.

Cette renommée , en effet, n’est le partage que des hommes illustrés soit par l’art de gouverner les empires , ou par le courage et la force qui sait les dompter ou les conquérir; soit par les chefs-d’œuvre , par les découvertes qui excitent l’admiration

(les peuples et leur reconnoissance.

Nousexaniineronsrinflueiicederiionneur et de la gloire dans une sphère moins élevée. Au-dessous des génies privilégiés, il est des hommes qui recherchent avec empressement la considération de leur famille , de leur cité, et de la société au sein de la- (juelle la Providence les a fait naître ou les appelle à vivre.

Nous ne craignons pas d’affirmer cjue, même pour ces hommes les plus considérables d’une contrée, les' actions qui peuvent les honorer ou leur acquérir une certaine gloire, sont bien peu nombreuses; et cependant , sous peine de devenir très-vicieux , il faut que la foule des actes qui composent la partie obscure de leur existence soit soumise à la règle des mœurs. L’honneur et la gloire ne pourront inspirer un homme que dans les actions qui doivent avoir un certain éclat ; mais , pour ces actions elles-mêmes, toujours les plus rares , il sera inspiré d’une manière funeste , si la crainte de Dieu, c’est-à-dire si

une foi \ive dans le dogme de la justice vengeresse ne vient modérer, diriger , réformer des sentimens que ses passions peuvent si facilement , égarer.

Remarquez d’ailleurs la grande illusion de nos sophistes. L'honneur et la gloire sont décernés par le jugement du public , qui proclame la supériorité de certaines actions ou de certains hommes ; en d’autres termes, l’honneur et la gloire sont un prix donné par l’opinion ; mais si cette opinion s’égare, loin d’être un secours pour la vertu, elle deviendra pour elle un obstacle fedoutable.

Avant Jésus-Christ , l’opinion décernoit des triomphes à des actes que nous appellerions barbares, taudis qu’elle ne flétrissoit ni l’esclavage, ni le divorce , ni le mépris de la pudeur, ni l’exposition et le meurtre des enfans.

Le Christianisme condamne la révolte , et l’ambition qui l’inspire ;

les théories ànticlirétiennes glorifient tous lessentimensqui exaltent l’amour de l’indépendance, et abaissent l’autorité qu’exercent les pouvoirs légitimement établis.

Vous voyez clairement que si la gloire dépend de l’opinion , celle-ci , à son tour, varie selon les doctrines qui prévalent au sein d’une société; en sorte que , pour diriger les hommes , nous sommes toujours ramenés à la morale, fondée elle-même sur les dogmes.

Loin d’être la source de la règle de la conscience, l’amour de la gloire en est souvent la coupable violation. La plus grande des gloires, la gloire 'des conquérans, est rarement possible sans d’énormes injustices.

L’honneur- attaché à l’exercice du pouvoir et à la fortune peut être une juste récompense du mérite.; mais combien de fois n’est-il pas le prix d’une méprisable ambition ? Il est un honneur qui commande la vengeance,

et cet honneur est quelquefois assez barbare pour la commander jusqu’à l’elFusion du sang. Comment pourroit-il être un principe de morale, ou la suppléer? comment la morale trouveroit-elle des garanties de respect et de fidélité dans des sentimens qui, pour triompher, la foulent aux pieds avec tant de facilité et d’impudeur?

Ce n’est donc pas la morale, celte loi générale et suprême de l’humanité , qui a besoin de l’amour que quelques hommes ont pour la gloire , ou du sentiment d’honneur qui en dirige quelques autres. Mais la gloire, pour être solide , l’honneur , pour être sans tache , ont besoin , au contraire, que l’homme qui aspire à les conquérir soit soutenu par des habitudes vertueuses, fruits d’une morale pure, long-temps et fidèlement pratiquée. -

Cet homme en a un besoin beaucoup plus impérieux que l’homme modeste , qui , satisfait de l’indifférence de la renommée à son égard , n’a à soutenir contre ses passions

qu’une lutte bien moins redoutable.

Vous voyez clairement que , pour trouver à la morale une autre source que nos dogmes, les ennemis de la religion sont contraints de les remplacer par de foibles appuis, dont une saine raison prouve la vanité.

Ils vous présentent l’honneur et la gloire comme les causes de la morale; tandis que, sans la morale, ces deux sentimens ne peuvent être légitimes.

La règle des mœurs fondée sur l’intérêt n’est pas moins fragile.

Il y a en nous le germe de l’orgueil, de la volupté, de la cupidité.

Ces trois passions, qui engendrent toutes les autres, luttent sans cesse au sein de l’humanité contre les lois de la conscience , contre la règle des mœurs. Elles ont un intérêt puissant à les pervertir ou à les détruire. Ce n’est pas cet intérêt, ennemi de la morale, qui en sera le principe, le motif, le gardien incorruptible, qui

— rjo —

V soumellra le cœur et l’intelligence de l’homme. H y a l’interét sacré de la vertu qui ne s’explique , qui n’est possible que par le sacrifice de soimême à la loi , à la volonté de Dieu , en vue de lui plaire, et pour mériter son éternelle et bienheureuse possession. L’intérêt de la vertu est tout puissant pour nous donner l’intelligence de la morale , pour nous porter à y être fidèles; mais il suppose la foi et l’espérance en Dieu , en sa bonté, en sa justice, dogmes fondamentaux de la religion , desquels découlent, comme d’une source pure, la charité pour Dieu et pour les hommes , c’est-à-dire l’ame , le couronnement , la plus haute perfection de toutes les vertus.

Pour ne rien exagérer, nous dirons qu’il existe une multitude d’hommes qui ne trouveroient pas dans ces grandes vérités un soutien suffisant pour leur foible vertu; non qu’elles ne soient assez efficaces pour en per-

suader la pratique, mais parce qu’elles sont trop peu méditées et trop peu comprises. Il est donc utile , il est nécessaire que la plupart des hommes soient portés à l’accomplissement de leurs devoirs par des encouragemens qui suppléent à -la foiblesse de leur foi et de leur dévouement. Les âmes désintéressées jusqu’à l’héroïsme seront toujours de rares exceptions au sein d’une société. Toutefois , si l’intérêt y domine exclusivement, s’il V devient surtout le mobile le plus ordinaire de la conduite , un désordre affreux menace cette société.

La. répartition équitable des emplois, des- salaires, des honneurs, des divers avantages auxquels peuvent aspirer les citoyens d’un État, ne suffira jamais pour satisfaire des intérêts que l’orgueil et la cupidité auront exagérés outre mesure. L’équité elle-même, si difficile dans tous les temps, sera impossible en présence

des passions qui produisent la confusion dans les droits , et ne permettent pas un juste discernement des prétentions légitimes.

Que deviennent alors ceux qui , sans intérêt à l’accomplissement dés devoirs, ont au contraire un intérêt pressant à n’être ni résignés ni fidèles, mais à menacer et à détruire?

Ils sont contenus sans doute , les uns par de nouveaux débouchés donnés au commerce, parla multiplication des travaux publics et des emplois soldés par l’État ; les autres par le déploiement de la force, par toutes les ressources d’une administration active , d’une police vigilante, d’une magistrature toujours armée, et par l’accroissement de plus en plus effrayant des lieux de détention. Mais si ces moyens venoient à perdre leur puissance , soit au milieu d’une crise violente de la société, soit par toute • autre cause , que n’aurions -nous pas à redouter ? Aiin de n’être pas accusé de créer un danger imaginaire , et pour éviter en même temps de nous

— liG —

faire illusion sur l’étendue et la profondeur du mal, nous laisserons parler ceux qui sont les moins favorables à l’influence de nos dogmes.

« Les mœurs, disent-ils, se dépra- » vent dans tous les rangs, dans tou- » tes les classes ; les sentimens natu- » rels eux-mémes finissent par s’alté- » rer. C’est un état d’anarchie entre- » coupé de lassitude et de marasme » épuisans. L’humanité n’a donné » qu’une seule fois le spectacle à peu » près complet de cette corruption et » de cette impuissance ; c’étoit dans » les premiers temps de la décadence » romaine. »

Pour remédier à ce grand désordre , ils comptent peu sur une simple réforme politique, sur l’admission de tous les citoyens à tous les emplois ; sur l’égalité des charges , la liberté individuelle, la liberté de la presse, pour la conquête desquelles nous et nos pères avons tant souffert dans notre repos, dans nos biens, dans notre honneur , et ce qui est plus gi ave , dans notre foi et dans nos

mœurs. Tous ces droits tant désii*és sont inscrits dans la constitution; mille voix sont toujours prêtes à protester contre leur violation. Tous les cinq ans, la France est convoquée aux, élections pour leur donner des défenseurs vigilans. Mais quelque dévoués que soient à ces moyens politiques nos publicistes amis du progrès, quelque espoir qu’ils aient de les voir perfectionnés, ils ne leur accordent cependant pas la vertu d’opérer une réforme sociale. D’ailleurs, disent-ils eiicore, on ne croit pas plus aux lois et auxinstitutions, qu’aux philosophes et à leurs théories. Les lois, les institutions, l’instruction plus abondante et plus générale, étoient cependant, il y a quelques années , et sont encore aujourd’hui , pour plusieurs , le remede souverain aumal qui nous mine, et qui nous menace d’une dissolution inévitable. Aujourd’hui on ne croit plus à leur puissance ; on y croit bien moins que nous, qui les regardons comme nécessaires , bienfaisantes , toutes les fois qu’elles ne contredisent

pas les lois élernelles tpie Dieu a données à riiumanité. Mais à cjui vont-ils donc demander cette morale que les dogmes chrétiens nous avoient donnée , qui étoit d’une application si facile à toutes les classes de la société, à tous les temps , à tous les pays ; qui étoit si pure, si féconde , si parfaite, que sa perfection étoit le seul reproche qu’on osât lui faire ? Quel Dieu nouveau leur rendra ce trésor céleste ?

Parmi les novateurs, les uns croient à une grande cité d' alliance (c’est ainsi qu’ils désignent le monde moderne), dans laquelle tous auront la conscience de C identité de leur vie spirituelle; c’està-dire, tous suivront les lois que chacun découvre dans sa nature. TSoiis retrouvons là, sous une expression plus obscure, le symbole des théophilantropes , des disciples de Fourrier, et de tous les faiseurs d’utopies.. Les autres expriment la même idée , les mêmes espérances en d’autres termes. « 11 y aura , disent-ils ,

uiie grande révolution, une nouvelle métamorphose du Christianisme, un christianisme dépouillé de ses mystères, un christianisme ramené aux lois de la nature , seules lois qui nous lient, seules lois qui nous obligent, parce qu’elles sont la manifestation même de Dieu, w Ainsi, la nature au nom de laquelle ont parlé tous les rationalistes anciens et modernes , la nature dont les panthéistes de tous temps ont fait leur Dieu , la nature mère de toutes les superstitions païennes , la nature qui a servi aux déistes et aux athées du dix-huitième siècle à renverser non -seulement nos vieilles institutions , mais aussi toutes les notions religieuses et morales qui avoient formé le peuple le plus civilisé du globe; tel est le Messie nouveau qui doit régénérer le monde. Mais ce n’est pas d’aujourd’hui que la religion , la morale et les lois de la nature , telles que les conçoivent ces hommes sans mœurs et sans Dieu , ont été proclamées, sans jamais réformer une sçule famille, une seule ame.

« Les lois (le la nature sont encore les » seules qu’appellent 'à leur secours » les sociétés secrètes, les prétendus » amis du peuple , et les communis- » tes , et les travailleurs égalitaires.

» Ce sont les lois, les seules lois de la » nature interprétées par les plus » mauvaises passions qui ont inspiré w les maximes qui sont la base de l’enseignement humanitaire ("). »

Cet enseignement se réduit à proclamer le matérialisme comme la loi invariable de la nature, l’abolith^n (le la famille comme nécessaire à la fraternité générale, l’abolition du mariage comme d’une loi inique, la destruction des villes comme d’un centre de corruption et de domination (*).

Qui donc a si profondément perverti les hommes du peuple qui ont cessé d’étre chrétiens? D’où leur vient et ce mépris de la décence, et cette faci-

(а) Instruction secondaire, par M. Ambroise Rendu, pag. 39 G.

(б) Nous ne donnons ici que l’analyse delà doctrine. M. Rendu eu cij.e un passage plus étendu. /6.

lité à méconnoître les lois delà probité, et leur orgueil d’autant plus indomptable qu’ils sont plus ignorans ? Ils ont cru que les lois de la nature n’étoient autres que leurs inclinations dépravées. « Le dix-huitième siècle, dit le respectable écrivain que nous venons de citer , avec ses moeurs et ses doctrines anti-chrétiennes , est descendu dans le peuple... Lui aussi, délivré de ce joug importun des croyances et des pratiques religieuses , il a invoqué la raison (et encore plus la nature) , il ne croit qu’à la raison (et à la nature)... A ces lectures (de Voltaire, de Parny, de Rousseau), il n’a certes ni enrichi son imagination , ni formé son goût , ni épuré son langage...; mais en revanche, il s’est incorporé tout ce qui pouvoit infecter son cœur , flatter ses passions , embellir le vice , obscurcir la notion du devoir, étouffer le remords (®). »

Telle est la situation morale et religieuse du peuple, attestée par un témoin dévoué à son bonheur, et par-

(«) De l'Insfrtirllon secondaire, p. ''joo.

faitemeht en état d’apprécier sa situation morale. Nul autre n’est mieux placé pour l’observer et la décrire avec vérité. M. Rendu est chargé de diriger toutes les écoles primaires. Sa peinture, qu’il n’a pas prétendu appliquer à une partie heureusement très-nombreuse de la France qui a conservé sa foi, n’est que trop fidèle en ce qui concerne ceux qui ont eu le malheur de l’abandonner.

Le bien-être, qui se compose des jouissances matérielles , ne peut olfrir qu’un foible dédommagement à ce grand désordre moral. Mais cet avantage lui-même n’a-t-il pas disparu pour une foule innombrable de travailleurs , depuis que les théories d’une science impie et sans entrailles leur ont été appliquées ? Nous avons montré ailleurs la profondeur de cette nouvelle plaie de notre société (“A

Ces réflexions suffisent pour prouver que , sans les dogmes , la partie de la morale qui fixe les devoirs de

{«) Voyez notre Instruction pastorale sur la Charité, jniy. 23 et su:v.

riiomine envers lui-même et envers ses semblables , seroit exposée à une imminente ruine. Â.vons-nous besoin de dire que, sans dogmes, le culte, ce grand devoir d’un être sorti du néant envers le Créateur qui lui donna l’existence, seroit également impossible^

Il n’y a pas de culte sans adoi a- ' lion; il n’y a pas de culte parfait sans amour du souverain Etre ; mais pour l’adorer, pour l’aimer, il faut sans doute le connoître, croire en lui comme principe de notre existence et de tous les biens dont il a daigné l’embellir.

Quand vous croyez ainsi, et que vous exprimez votre croyance, que faites-vous? Vous professez le premier de nos dogmes, doublement enseigné et par la raison et par la foi, doublement transmis et par la tradition de tous les peuples et par la tradition chrétienne.

Quand vous adorez Dieu, que vous lui exprimez votre amour ou la crainte

de ses jugemeiis, et que vous lui dites du fond du cœur : Mon Dieu, je vous adore comme mon souverain maître ; je vous aime de toute mon ame, de toutes mes forces, plus que ma vie et que le monde entier ; je déplore meségaremens; pardonnez-moi. Seigneur, parce que jè suis un pécheur :

quand vous parlez ainsi, que faitesvous? Vous lui exprimez des senti mens impossibles sans la foi au dogme de l’existence de Dieu, au dogme de sa puissance, de sa justice et de sa bonté infinie. Ces sentimens à leur tour forment les actes les plus essentiels du culte intérieur, ou même du culte extérieur, s’ils sont manifestés par la prière publique.

Vous comprenez donc ^ue, si la piété fdiale est impossible a l’enfant qui ne connoît pas l’existence et les droits de son père, le culte, c’est-àdire tous nos devoirs envers Dieu sont également impossibles à celui qui ignore son Créateur et ses droits imprescriptibles sur l’homme. Nous n’invoquons pas encore la révélation

clirclienne, mais la simple raison, pour vous prouver que la partie la plus élevée de la morale, celle qui fixe nos devoirs envers Dieu, n’est pas indépendante des dogmes.

Nous avons parcouru tous les moyens inventés par les sophistes pour persuader que les dogmes sont inutiles, et vous avez pu juger combien grande éloit leur illusion.

Il n’est pas plus certain que la piei re abandonnée à elle-même tombera par son propre poids, que le feu qu’on n’éteint pas dévorera des matières inflammables, qu’il n’est certain qu’un peuple qui rejette les dogmes de la religion, se prépare inévitablement à rejeter bientôt tout frein à l’ai-deur des plus dévorantes passions. Tôt ou tard, mais toujours trop tôt pour son malheur, ce peuple sera livré aux désordres qui naissent de l’oubli des devoirs. Nulle science, nul pouvoir, nulle force, nulle prospérité ne sauroienl le préserver. Son édifice a été construit sur le sable, et il falloil le fonder sur le l oc, pour résisler à l’im-

pétuosité des flots et à la fiireiii’ des orages.

Nous aurions pu omettre ces raisons d’ailleurs si décisives, et nous borner à une seule réflexion; elle suffît pour vous montrer l’indissoluble union des vérités destinées à éclairer l’intelligence, et des règles nécessaires à, la conduite de la vie.

En effet, jamais on n’a attenté aux dogmes, que pour changer ou altérer la morale. Quand on a voulu réhabiliter une morale toute sensuelle, on a commencé par nier la liberté humaine, et convertir en règle de croyance l’empire de la matière et un humiliant fatalisme. Pour exalter l’orgueil de l’homme, on a enseigné dogmatiquement son indépendance, son droit indéfini de briser les lois et les pouvoirs établis. On a remplacé le dogme de l’éternité de Dieu et de sa puissance créatrice, par le dogme d’une humanité possédant tous les

droits de Dieu, et n’a vaut d’autre

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principe ni d’autre fin qu’elle-rnéme.

Cet athéisme est du reste implicitement renfermé dans la maxime, que la morale est indépendante des dogmes. Il a régné un instant, et cet instant a suffi pour faire reculer d’épouvante une '“grande nation. On \it alors un pouvoir, qui avoit tout courbé sous sa main de fer, impuissant à sauver les ruines de la patrie. Tout à coup il éprouve je ne sais quel vague sentiment, qu’une force supérieure lui est nécessaire.

Après avoir fait des milliers de lois, il entievoit leur imminente destruction, si elles n’ont pour fondement une loi divine. Pour retenir quelques débris de cette morale à laquelle il avait fait de si sanglans outrages, il se hâte de proclamer un Être suprême et l’immortalité de l’amS Qui oseroit déclarer ces dogmes sacrés inutiles à la règle des mœurs, lorsque de tels hommes ont été contraints d’avouer que sans eux un état social n’est pas possible ?

Mais qu’avoiis-iious besoin de vous citer ces grandes commotions qui ébranlent une société jusque dans ses fondemens? Vous avez des amis, des païens, des concitoyens, dont les uns vous sont connus comme fidèles et les autres comme infidèles aux lois de la morale. Interrogez ces derniers, ou plutôt interrogez votre propre cœur; demandez -lui si les premières séductions dont il a été la victime ne datent pas du jour où votre esprit a été troublé par la passion , où les dogmes fondamentaux de la religion ont été l’objet d’une foi moins vive, d’un doute grave, peut-être d’une véritable incrédulité. Votre expérience est celle de tous les enfans d’Adam. Elle vous explique pourquoi non-seulement une société, mais une !

pauvre famille, quel que soit le désert brûlant ou glacé dans lequel elle a dressé sa tente, ne peut vivre sans quelques dogmes. Elle vous explique pourquoi il en a toujours existé, aussi bien

parmi les nalioiis qui ont précédé l’Évangile, que parmi celles qui l’onlsuivi. Les nations païennes avaient sans doute ajouté mille égaremens, mille fausses traditions aux dogmes fondamentaux de la religion; ces dogmes eux-mémes, par le contact impur de l’erreur, avoient subi une altération profonde ; mais quoique obscurcis ils n’étoient pas anéantis. Les peuples qui les professèrent, vivoient grâce à ces vérités tutélaires. Ils vivoient d’une vie foible sans doute, comme les tempéramens énervés, ou paralysés par des vices organiques; ils ne possédoient pas les vertus du Christianisme, parce qu’ils n’avoient pas sa morale ; et ils n’eurent point sa morale, parce qu’ils ne connurent point la perfection de ses dogmes. Mais enfin ils vécurent ; quelques-uns eurent même une existence politique digne d’envie, jusqu’au jour oii des sophistes vinrent leur enlever le principe de leur force morale, le dogme d’un Dieu vengeur du crime et rémunérateur de la vertu .

Apr^is ces réflexions, nous ne devrions avoir qu’une conclusion bien simple à tirer. Pour avoir une morale, cette règle si nécessaire à l’homme, conservons la foi aux dogmes religieux. Pour avoir la morale la plus parfaite, conservons la foi aux dogmes divins qui ont fait naître une morale inconnue avant eux, et incontestablement supérieure à celle des hommes les plus éminens de l’antiquité païenne.

Avec le bon sens le plus vulgaire on raisonne ainsi, quand il s’agit des vérités et des intérêts les moins élevés; mais les dogmes chrétiens ne sont pas traités avec autant d’équité et de sagesse.

Après que certains sophistes ont été convaincus de professer une erreur désastreuse en séparant la morale des dogmes, d’autres sophistes viennent nous dire : Vous prouvez admirablement la nécessité de quelques dogmes religieux ; mais la raison

nous sulfit pour les connoître et les conserver; nous garderons d’ailleurs la morale clirétienne, dont nous aimons à reconnoitre la perfection et la prééminence.

On nous dit en conséquence : Poui quoi ne pas se borner à croire en Dieu, en sa justice, en sa providence?

Ces vérités sont le vrai et unique fondement d’une morale raisonnable :

qu’avons-nous besoin des mystères de votre foi?

Ces vérités divines semblent ' à d’autres sophistes avoir une assez grande puissance pour conduire l’homme dans la route de la vertu ; ils admirent les récits oii elles sont mises en action, ils en sont émus ; ils les considèrent, pour eux et pour leur famille, comme une source de pieux sentimens : mais au lieu d’y reconnoitre une doctrine révélée, ils préfèrent n’v voir que de magnifiques svmboles dépourvus de réalité.

Ces assertions, très- séduisantes pour les passions, renferment bien (les erreurs.

A ceux qui croient nos mystères inutiles, nous prouverons, c[ue partout où ces mystères ont été méco.iinus, les dogmes eux-mémes de la religion naturelle, et par suite la mol ale à laquelle ces dogmes servent de rondement, ont été profondément altérés; que partout où nos mystères, après avoir été connus, ont été abandonnés , un phénomène à peu près semblable s’est reproduit.

Nous prouverons en second lieu , que les heureux fruits de nos mystères sont inliérens à la doctrine même qui y est renfermée, et ne sauroient être le résultat d’un progrès de l’esprit humain.

Il ne sera pas ensuite difficile de prouver qu’il y a non-seulement une réalité, mais une réalité divine dans des vérités qui sont et ont été la source de tant de bienfaits et de vertus.

I.’expéricnce prouve que le rationalisme ii’a pu sauver les dogmes de la religion naturelle au sein des nations païennes.

L’EXPjèiiiENCE que nous invoquons s’applique à tous les temps; commençons par l’étudier dans les siècles qui précédèrent l’Évangile.

Dieu , sa providence , une vie à venir n’étoient pas des vérités inconnues aux polythéistes; mais vous savez combien elles étoient altérées, ou enveloppées dans des fables absurdes. La morale n’étoit pas anéantie; mais son action étoit trop foible, ses règles trop ignorées , trop facilement interprétées au gré des passions, pour empêcher l’adoration du vice, pour préserver les sociétés d’affreux désordres, dont l’esclavage , l’exposition des enfans, les sacrifices humains, le divorce, le culte de la volupté sont des monumens bien connus , en même temps qu’ils sont la preuve irrécusable d’une perversion générale.

Cependant, au sein de cet affreux

désordre, ou trouve épars çà et là des débris de vérités, sur Dieu, sur ses perfections, sur Torigine de l’homme et sur ses devoirs. D’où étoient venues aux païens ces vérités obscurcies et incomplètes ?• Est-ce d’une révélation primitive et de la connoissance qu’ils eurent des livres saints ? Nous les cioyons sorties de cette double source, ainsi que le soutiennent et le prouvent, selon nous d’une manière certaine , les apologistes du Christianisme W). Mais ce n’est pas ici le lieu de résoudre cette question. Le seul fait à établir en ce moment, est l’impuissance des plus beaux génies à garder les vérités traditionnelles, dans l’état même d’imperfection où elles leur étoient présentées, lorsque sans autre guide , sans autre soutien que leur raison, ils voulurent pénétrer l’impénétrable nature de Dieu.

Frappée du spectacle de la création, leur intelligence possédoit sans doute aussi la notion universellement répandue d’un premier être, elle con-

iioissoit la puissauce étemelle de Dieu; mais parce qu’elle ne s’arrêta pas aux inductions les plus simples, les seules légitimes , parce qu’elle ne se borna point à conclure qu’un ouvrage aussi merveilleux que le monde doit avoir une cause infinie , parce qu’elle voulut se rendre compte du mode d’action de cette cause, en sonder et en concilier les attributs, ces hommes superbes s’évanouirent dans leurs pensées ; et leur cœur ayant été également obscurci, ils méconnurent tout à la fois le législateur suprême et les lois qu’il donne à la conscience; ils les méconnurent plus que ne le firent les esprits ignorans et grossiers, lorsque ceux-ci eurent le bonheur de rencontrer la vérité (•’’).

Nous ne nions pas, remarquez-le bien, que la philosophie cultivée et interprétée par ces grands hommes n’ait fait d’admirables découvertes, n’ait fait prendre l’essor le plus hardi etsouventle plusbeureux àTesprithumain, éclairé les sciences, donné à la

parole de riioiimie plus de force ei de noblesse. Nousreconnoissonsqu’ellea rendu ces éminens services, toutes les I fois qu’elle n’a pas méconnu ses droits ' et sa mission légitime. Mais nous affirmons, et c’est dans ce sens unique que les prédicateurs delà parole sainte déclarent la philosophie impuissante ou dangereuse, nous affirmons qu’elle n’a jamais tenté de faire des hypotlièses sur l’essence et la nature de Dieu, sur son mode d’action, et sur tout ce qu’il lui a plu de dérober à notre foible intelligence, sans tomber dans les plus déplorables erreurs.

Elle ne s’est pas seulement égarée sur ce qu’elle ne pouvoit comprendre, elle a méconnu aussi les vérités qu’il lui étoit possible de connoître ; elle a nié ou altéré les dogmes fondamentaux de l’existence de Dieu, de sa puissance créatrice, de sa providence, de sa justice infinie. Sa force alors a été, non jias de fonder, de prouver ; mais de détruire, de plonger dans le doute, d’ouvrir des abîmes d’erreur, dans lesquels elle a en-

glouti le peu de vérités que les Iradilions populaires avoient sauvées.

Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler les principes sur lesquels reposoit la théodicée des écoles de philosophie. Nous nous bornerons aux plus célèbres , les autres ayant été moins raisonnables, et n’ayant pas exercé une influence plus heureuse sur la règle des mœurs.

Les Stoïciens n’avoient au fond

d’autre Dieu que la nature.. mère de tous les êtres. Dans cette théorie disparoissoient la volonté et l’intelligence d’un Dieu distinct de ce monde et des substances diverses qu’il renferme. Il est réduit à n’être plus, qu’une indéfinissable énergie , pénétrant tous les êtres animés et intelligens. Telle est l’idée la moins déraisonnable que l’on puisse se former de l’ame de l’univers, telle que la concevoient ces philosophes. Mais s’il n’y a pas un Dieu, un législateur, au-dessus de cette ame ainsi divisée en. une

multitude de consciences, toute loi morale devient impossible.

Sur quoi d’ailleurs fonder cette unité d’une ame universelle, lorsque l’expérience de tous les instans nous montre des cœurs séparés, des esprits indépendans les uns des autres? Peuton concevoir ces intelligences éternelles et indépendantes, concourant à donner une loi à l’humanité , sans qu’elles en aient la volonté ou même la simple pensée? Conçoit-on les règles fondamentales de cette loi partout les mêmes , bien qu’elles ne viennent pas d’une volonté unique? Le sens humain n’est-il pas renversé de fond en comble par de telles chimères ? Les défauts de la morale stoïcienne sont connus :

elle exalte l’orgueil outre mesure; elle n’inspire aucune compassion pour le malheur; elle est oppressive pour la foiblesse de l’àge, pour la pudeur et pourla dignité humaine. Quoi qu’il en soit, les opinions de cette école conduisoient logiquement à justifier les mauvais penchans de la nature. Elles étoient donc aussi ennemies delà rao-

raie, que l’Evangile lui est Tavorable.

Ne nous étonnons plus d’un fait qui ne peut exciter la surprise que des hommes superficiels : nous voulons parler de l’idolâtrie justifiée par les Stoïciens, lorsqu’elle fut aux prises avec le Christianisme. Il y avoit une grande analogie, trop peu remarquée, entre les adorateurs les plus grossiers des dieux de l’olympe et les philosophes stoïciens. Dans le système de ces derniers , la divinité ou la nature n’est , comme nous venons de, le dii'e , au fond qu’une énergie immense, qui prend différentes dénominations selon les vertus sans nombre qu’elle possède, et les manifestations diverses qui dans les divers êtres frappent l’œil de l’homme. Pour les Stoïciens ces êtres n’avoient qu’une seule ame ; pour le peuple et les poètes chacun d’eux avoit un cœur et une intelligence.

Si cette philosophie fût venue au monde avant le polytliéisme , elle eût eu, comme on le voit, peu de chose à faire pour l’établir : arrivée la der-

nière, elle fut d’autant plus disposée à le justifier, qu’elle avoit le même principe que cette grande erreur. En considérant comme des allégories les fables de la mythologie, elle soutint une fable qui ne valoit pas mieux. Elle substitua les élémens aux dieux de * l’olympe, et transforma en affinités physiques leurs coupables amours.

Des divinités intelligentes, quoique perverses , redevinrent ce qu’elles avoient été pour la superstition à son .berceau. Le polythéisme avoit adoré le ciel et la teri e comme étant le père et la mère des dieux : les philosophes n’eurent d’autres dieux que le monde , si c’étoitlà un progrès, ce n’étoit certes point le progrès de la raison.

Voici maintenant le principe commun aux deux erreurs : il consistoit à nier une cause première , et- à admettre que la divinité étoit partout dans une nature éternelle et nécessaire. Si les philosophes avoient le frivole avantage de systématiser leurs idées, et de les présenter sous une forme scienlificjue, le peuple et les

poètes^ enveloppés d’erreurs plus grossières en apparence, étoienl moins éloignés de la vérité : ils ne nièi ent pas, comme les philosophes, la personnalité de Dieu. Le sentiment invincible de leur personnalité les sauva de cette erreur à laquelle les auroit conduits logiquement l’absurde principe d’un dieu-univers. Ils donnèrent à leurs divinités des facultés qu’ils supposèrent de même nature, mais plus étendues et plus éminentes que celles de l’homme ; ils leur donnèrent aussi une conscience. Ils étoient sans doute dans une erreur grossière et fondamentale , puisqu’ils ignoroient deux vérités capitales : la puissance créatrice et l’unité de Dieu. Mais, outre que les Stoïciens , en divinisant tous les êtres de la nature, professoient l’unité factice plutôt que réelle de la divinité , ils ne croyoient pas comme le peuple et les poètes, ou du moins ils ne pouvoient croire logiquement à des êtres supérieurs à l’homme, lui donnant des lois, et ayant une volonté et une justice, qui, quoique im-

parfaites , prescrivoient néanmoins quelques règles de morale.

Les Platoniciens essayèrent aussi de justifier le polythéisme dans sa décadence. Ils adoptoient les dieux du vulgaire, qu’ils dépouillèrent des fables propres à les déshonorer, qu’ils élevèrent à la dignité d’une nature spirituelle, et parmi lesquels ils établirent l’unité, au moyen d’un être souverain dont les dieux inférieurs étoient les ministres pour la formation et le gouvernement de cet univers.

Telle est leur théodicée dans son expression la plus simple et la plus intelligible.

Mais, pour comprendre tout ce qu’elle renferme d’erreurs dogmatiques, et combien étoit irrémédiable sa stérilité morale , il ne faut pas oublier le principe de cette doctrine : les dieux inférieurs et les âmes humaines étoient émanés et non créés; ils étoient à la divinité supérieure ce qu’est un corps à un autre corps dont il a été détaché .

Une telle pensée appliquée à l’homme n’exclut pas l’idée d’une loi, puisqu’il y en a une qui fixe les rapports des divers êtres physiques; mais elle exclut d’abord une difierence de nature, et par conséquent une dépendance essentielle et une supériolité également essentielle. Le soleil n’est pas supérieur par sa nature aux rayons dont il remplit les espaces; selon le philosophe grec, Dieu n’étoit rien de plus par rapport à l’ame humaine. Il auroit dû, pour être conséquent, admettre qu’elle n’étoit ni inférieure à son auteur,, ni dépendante de ses volontés. Il ne le fit pas ; et en cela il suivit moins l’enchaînement naturel de ses idées que la croyance populaire (^).

Pour être logique, il auroit dû aussi nier la liberté, dont l’idée est formellement exclue par toute doctrine, qui suppose l’esprit et la matière éternels quant à l’être, et conlingens seulement quant à la forme et à l’organisation.

Or, sans la liberté , la moralité des

actions et toute règle destinée à diriger la volonté sont inutiles et impossibles; placée sous le poids de la nécessité , la volonté n’est pas plus capable de mérite et de démérite , que la pierre qui roule dans le précipice, et n’est pas plus vertueuse que le champ qui se couvre de riches moissons.

Outre l’anéantissement de la liberté , la philosophie de Platon favorisoit le polythéisme. Si l’ame humaine est une partie de la divinité, elle doit être adorée; si Dieu est divisé, on peut , on doit l’adorer dans ses divisions, fussent-elles infinies. On conçoit donc une alliance naturelle entre la philosophie de Platon et l’erreur du vulgaire et des poètes; on conçoit comment les héritiers de la première essayèrent de la concilier avec les divers cultes polythéistes. On ne conçoit pas au contraire comment les Protestans et les philosophes du dixhuitième siècle ont essayé un rapprochement entre la théodicée de Platon et celle des docteurs de l’Église.

PlalTOTî, dans son Timée, reconnoît un Dieu éternel, unique, parfait , souverainement intelligent, sage et bon; il admet aussi une Providence qui veille sur lemonde et sur l’homme, une Providence dont le but principal est de punir le crime et de récompenser la vertu ; mais Platon , par ses notions sur l’origine et l’éternité des substances, détruit la foi à la Providence , aux peines et aux récompenses d’une autre vie. Dans son système.

Dieu n’est pas une puissance qui tire librement du néant les substances spirituelles et corporelles; ces deux espèces de substances sont éternelles et nécessaires (7) . Les premières ne sont au-dessous de lui , que par une dépendance arbitraire que la logique ne justifie point, puisqu’il n’a sur elles aucune supériorité qui soit dans sa nature; les secondes ne lui doivent qu’un simple arrangement. Dans le dogme chrétien , au contraire , les âmes doivent à Dieu l’être et la vie ;

et c’est Dieu qui leur continue ces (Ions (le sa bonté. On conçoit la loi qu’il leur impose; on conçoit qu’étant maître si absolu , il les punisse ou les récompense selon le bon ou le mauvais usage de leur liberté. Cette sanction , bien qu’admise par le philosophe grec, n’est pas concevable d’après les règles d’une saine logique.

Si on admet une substance éternelle à côté de Dieu , la logique veut que cette substance soit infinie, c’est-àdire qu’elle conduit à deux infinis; la logique veut que Dieu ne puisse opérer sur une substance qui lui est égale et (]ui est parfaitement indépendante de lui; la logique ne permet pas qu’un être donne des lois à un autre être essentiellement son égal; elle repousse l’idée de peines et de récompenses, là où elle est obligée de repousser l’idée de loi violée, et jusqu’à la double idée d’un être inféi ieur qui reçoit la loi et d’un être supérieur qui la donne. Aussi , si par l’effet de circonstances c[u’il est inutile de rappeler ici , la philosophie de

Platon fut un progrès sur les philosopliies antérieures, cependant elle ne s’en sépara pas sur le point le plus essentiel et le plus fondamental , qui est celui de la création. Platon professa l’erreur de l’émanation : ce qui établit une évidente parenté entre sa pliilosopliie et les philosophies et traditions orientales; il professa l’existence d’une cause organisatrice : ce qui rapprocha ses idées sur Dieu du polythéisme grec et romain. Par son erreur sur l’éternité de la matière, Platon conserva un lien étroit avec les philosophes naturalistes qui l’avoient précédé.

Sa théorie sur les idées éternelles formant des types séparés de l’intelligence divine, conduisit probablement les Gnostiques à imaginer ces généalogies fantastiques d’esprits ou * ^éonsy tissu d’insoutenables absurdités. Nous disons qu’il y conduisit; car il y a entre les deux systèmes une trop grande différence, pour que l’un ait été la transformation ou la cause rationnelle de l’autre.

Les développemens naturels de la philosophie de Platon et de 2^non dévoient conduire à toutes les folies de la théurgie, et au règne des devins qui dominoient le monde païen en décadence, au point que chaque famille leur demandoit ses règles de conduite, et que l’empire lui-même leur dut quelquefois ses maîtres.

La triste fin de deux grandes écoles de philosophie, aussi bien que leurs principes et les conséquences rigoureuses qui en découlent, nous avertit assez de nous prémunir contre l’illusion que pourroient produire les idées de Platon , qui paroissent entièrement semblables à celles de saint Augustin, et qui néanmoins diffèrent essentiellement.

Le philosophe grec et le docteur • chrétien admettent également une vérité, une bonté, une beauté essentielles et éternelles.

L’un et l’autre se sont élevés des idées imparfaites de vérité , de beauté

et de bonté que nous trouvons en iious-même, et dans tous les êtres con* tingens, à l’idée de la vérité et du bien suprêmes.

Le pli iloso plie grec n’a pas révélé à l’évêque d’Hippone la distinction du contingent et du nécessaire, du relatif et de l’absolu ; cette distinction résulte inévitablement du dogme de la création, que saint À.ugustin devoit à l’église clirétienne, et que Platon n’a pu faire connoître, puisque lui-même ne l’a pas connu : mais Platon a précédé le docteur chrétien et lui a servi de guide pour conclure des êtres contingens à un être nécessaire, d’une bonté relative à une bonté absolue.

Platon n’a pas donné l’idée de cet être , de cette bonté , il a indiqué seulement une méthode nouvelle pour s’élever jusqu’à eux. Il y a donc analogie, identité, si l’on veut, dans la manière de lier deux idées semblables ; mais , sous un rapport plus important, les deux doctrines diffèrent essentiellement. Nous allons rendre cette différence évidente.

Saint Augustin ne sépare pas de Dieu ridée du bien suprême, de la vérité infinie. A^rès avoir professé que Dieu est le créateur de tous les êtres , il ne pouvoit admettre des êtres réels , des types éternels , distincts de l’intelligence divine. Platon au contraire a pu, a dû concevoir l’idée du bien suprême etles autres idées comme douées d’une existence éternelle et indépendante (^): Platon croit que Dieu n’a rien fait qu’au moyen des êtres qui existoient de toute éternité comme luimême. Avec deux manières aussi différentes de considérer le principe des choses, saint Augustin et Platon dévoient se faire une idée totalement différente des rapports de l’homme avec Dieu , et des devoirs du premier envers le second.

Saint Augustin s’élève du bien imparfait , qu’il trouve dans son esprit , non-seulement à un type éternel et suprême, mais à une volonté toute puissante qui a déterminé l’existence de l’homme, à une intelligence infinie qui possède toutes les idées, tous

les types des choses créées et possibles, à un amour également infini, souice de tous lesbiens. Pour arriver à l’idée suprême de l’ unité et du bien parfait, Platon ne remonte pas à Dieu; il imagine ifne hiérarchie d’idées dans laquelle il fait entrer les qualités , les rapports, les espèces, les genres; et apres avoir parcouru cette échelle , il atteint le degré suprême, qui est Cidée des idées («); il la place non en Dieu, mais à côté de lui comme un modèle d’après lequel il opère: c’està-dire, qu’ii place un être immobile à côté d’un être imparfait mais agissant; aucun n’est évidemment l’être infini. Que voulez-vous que puisse conclure la raison , qui remonte de degré en degré cette nombreuse hiérarchie, au sommet de laquelle elle trouve une idée sans volonté, sans puissance , sans amour , et un artisan qui a besoin d’un modèle parfait pour donner à son œuvre des formes imparfaites? Qui oseroit affirmer qu’une

(«) Vovez Éludes sm' Platon, par M. Martin, p. 0. ' *

telle doctiine est la même que celle de saint Augustin et de tous nos docteurs clirétiens! ünabimeles sépare, parce que dans l’une il y a un dieu créateur qui tire les mondes du néant, et dans l’autre un dieu qui ne possède pas en lui-même les idées qu’il réalise.

O que nous disons de Platon, nous pouvons le dire, à plus forte raison, quoique sous un point de vue différent , des autres systèmes philosoplii- (juesde l’antiquité. Leursauteurs parlent quelquefois de l’unité de Dieu, de son immensité, de sa toute-puissance, qualités inhérentes à l’Ètre suprême, comme poiirroit le faire un philosophe chrétien. Mais la certitude où nous sommes qu’ils admettoient un inonde éternel, nous oblige nécessairementà appliquer cette unité et cette immensité à la nature ; à ne voir dans la toute-puissance de Dieu, que le pouvoir d’organiser les substances, si toutefois ils lui accordent la personnalité , et ne se bornent pas à exprimer tantôt une simple énergie spiri-

tuelle ou corporelle, tan lot une abstraction , tantôt une confusion de Dieu avec le monde', tantôt une fécondité purement physique. Nous venons d’exprimer dans ce peu de mots toutes les erreurs de l’antiquité , concernant la substance divine. . ;

La première erreur fait émaner le monde de cette substance infinie , et l’y fait rentrer pour y être absorbé.- Dans ce système, U esprit et la matière , le vice, et la vertu , la liberté et la fatalité, les droits et les devoirs , toutes choses, en un mot, vont se per-, dre dans une effroyable confusion.

La philosophie , pour sortir de ce chaos, cherche plus lard dans l’être, physique un principe de lumière et de permanence qu^ette ne peut saisiri- Cette impuissance Ja conduit à une autre extrémité; èllé abandonne l’être physique;. pour ri’être métaphysique , et métanibrphose celui-ci en une pure abstraction. Quand’ elle en est dé-î goûtée, elle tombe dans le dualisme, doctrine deux fois absurde, contradics toire à l’idée de. l’infini, et -par con-

OiOiîiz- ■ by ^ -i ”

séquent à celle de T)ieu. x\près avoir parcouru ce cercle, elle ne peul plus rien inventer , et elle recommence son triste et inutile labeur; elle reprend le rêve qui l’égara à son berceau ; elle retombe dans le panibéisnie ou dans quelque erreur analogue.

Avec le dogme de la ci éation, dogme essentiellement chrétien , l’esprit foible peut être superstitieux , il ne peut jamais être idoîâti e ; l’esprit fort ne peut pas être panthéiste. Nous trouvons la preuve de la première de ces deux assertions, dans une controverse, en apparence fort étrangère à la question qui nous occupe , mais que le génie de bossuet a su y ramener avec la simplicité et la clarté qu’il répand dans tous ses écrits.

Réfutant la calomnie, alors fort en vogue, qui accusoit d’idolâtrie les Catholiques, l’évêque de Meaux ne se borne pas à prouver aux Protestans que cette corruption de la religion n’a aucun fondement dans

les faits. U leur démontre qu’elle répugne au dogme de la création , dogme, ajoute-t-il, qui n’est inconnu ni des plus instruits, ni des plus ignorans.

Pour être idolâtre, il faut supposer dans l’objet de son culte des qualités, des vertus dont il soit la source essentielle et nécessaire, des vertus ou des qualités qui, par conséquent, ne soient pas dérivées d’un être supérieur. Or, tout liomme qui croit à la ci’éation , et il n’est pas un seul catholique qui ne professe cette vérité , croit implicitement que Dieu seul, par sa nature , possède toute puissance, loute vertu, tout bien , et que l’homme et toutes les créatures n’ont qu’un pouvoir, une vertu , un bien reçus de celui qui les tira du néant.

Tel est , en substance , le raisonnement de Bossuet, et il est invincible.

Une pauvie femme, un berger, qui passent leur vie dan s un désert, savent, s’ils n’ont pas oublié leur catéchisme, que le saint qu’ils honorent , que les anges eux-mêmes ne sont quelque

chose que par une grâce, c’est-à-dire par un don purement gratuit. Le plus savant polythéiste croyoitau contraire que chaque divinité a voit une vertu que les autres dieux ne possédoient pas. A ses yeux, la divinité qui présidoit aux moissons étoit le seul principe , le principe nécessaire de la fécondité des champs. Aux yeux du chrétien le plus ignorant, tous les biens viennent de Dieu, et les créatures les plus parfaites ne sont que d’utiles intercesseurs. Ce qui n’est pas possible dans un catholique ignorant, ne sauroit l’être dans les fidèles instruits.

Le dogme chrétien ne les empêche pas d’employer certaines manières de parler, qui, prises à la rigueur, semblent favorables au panthéisme, mais qui ne peuvent jamais exprimer cette monstrueuse erreur, parce qu’elle est inconciliable avec la première parole du symbole de l’Eglise : Je crois en un Dieu créateur.

Il n’est aucun auteur ascétique qui ne sache que l’ame humaine est tirée

(lu néant; ({u’elle n’est pas de la même nature que Dieu , mais qu’il y a entré eux la distance qui sépare le continsgent du nécessaire , l’éternel de celui qui a eu un commencement, l’étre immense de l’étre borné à un point de l’espace. Quelque fortes , ou si l’on veut , quelque exagérées que soient les expressions de ces auteurs sur l’union de Dieu avec la créature, sur l’origine et les destinées de celle-ci, il est impossible qu’elles signifient une émanation proprement dite , une identité , une co-éternité de nature, et qu’elles conduisent aux conséquences morales que justifie l’absorption du monde en Dieu , ou de Dieu dans le monde. Si les auteurs ascétiques, qui ne sont pas tenus à l’exactitude philosophique , ne peuvent être panthéistes , même involontairement, les philosophes chrétiens peuvent l’être encore moins. Les apparences d’erreur sont trop facilement démenties par le principe fondamental de la doctrine.

C’est tout l’opposé qui arrive dans les écoles anti-chrétiennes. Alors mê-

me iju’elles semblent respecter les attributs divins, elles ne peuvent résister à l’erreur radicale qui leur sert de principe. Quand ces écoles parlent de l’immensité de Dieu , elles retombent forcément dans l’immensité de la nature. La toute-puissance du premier être n’est pas pour elles une puissance infinie, puisqu’elle ne produitque des formes; sa providence est dominée par la nécessité , par le fatum. Ce qu’elles nous disent quelquefois de vrai, concernant la nature de Dieu , n’est donc qu’une inconséquence avec leurs principes.

Ces i‘éflexions résolvent à priori une objection qui a beaucoup occupé les éi udits, les historiens de la philosophie, et les défenseurs de la tradition catholique.

Les Pères, qui étoient tout à la fois , théologiens et philosophes, n’ont pu, eux qui sont si explicites sur la création , tomber dans les erreurs de Platon, erreurs qui deviennent necessaires quand on nie cette vérité , et qui

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Les Pères partent du principe qu’il ÿ a un Être nécessaire et créateur ; ils font remarquer l’origine de ce dogme :

il vient de Moïse, disent-ils, qui n’a pas dit comme les philosophes, Dieu a fait. Dieu a formé le monde, mais, Dieu l’a créé. Dieu l’a tiré du néant^.

Dieu est seul éternel , seul princij)e et cause des autres êtres, dont aucun ne possède une existence qui lui soit propre, une vertu qui ne soit pas dérivée ; mille inlelligence ne peut le récuser comme source de toute vérité ; aucune volonté ne peut lui contester le droit de faire des lois , et lui refuser obéissance. Toute puissance doit s’incliner devant cette puissance infinie, tout cœur doit aimer cette inépuisable bonté; parce qu’il n’est aucune de ces choses, qui, pour le fond même de son être, ne soit sortie du néant, n’ait Dieu pour fin et pour prmcipe.'^îi^^' i Dans la doctrine de Platôtî contraire, Dieu n’a pas donné ’î* être, Dieu n’a pas donné libremèftt les formes des substances : les formés sont éternelles et essentielles comme lui.

Dii;, ■ •• * . Guoglc

Où est ici Ja dépendance , où sont l’amour et le culte chrétiens ?

Il y a donc antagonisme entre la doctrine des Pères et celle de Platon ; et, puisque les dogmes sont la source de la morale, ce même antagonisme devoit exister, et a existé en eflet entre la morale chrétienne et la morale platonicienne. Ce n’est pas .ici le lieu de faire ce parallèle; personne n’ignoré ce que la seconde renfermoit d’impur , et combien la première est plus .parfaite , plus élevée.

Tout le monde sait aussi combien sont différentes les sociétés formées par ces deux morales. Il suffît, pour s’en convaincre,. de comparer les peuples chrétiens avec les peuples; païens (9).

: (Nous venons de vous indiquer rapidement l’action du rationalisme antique dans les écoles où. il régna. Il n’en est aucune où son règne ait été plus glorieux que dans celle de Platon; et néanmoins combien de motifs n’a pas le rationalisme de s’hu-

— iOl —

tuilier, alors même que Plaloii devient son organe! Que d’erreurs dans ses théories si supérieures à toutes les théories contemporaines! que d’er-»

leurs surtout dans sa morale! Voilà donc ce qu’a pu la raison dans son plein et libre exercice, et élevée par les dons du génie à sa plus haute puissance! Ceux qui supposent que son essor seroit plus heureux , ses. conquêtes plus rapides et plus étendues en l’absence d’un enseignement' dogmatique fondé sur la révélation, et conservé par une autorité vivante, devroient connoître mieux qu’ils ne font la liberté dont jouissoient les anciens philosophes. Sans doute, ils dévoient s’abstenir de contredire le culte vulgaire, mais dans leurs écoles,^ <lans leurs écrits ils pou voient se donner pleine carrière : ils n’étoient génés par aucun symbole ; il leur suffisoit de reconnoître une divinité et l’existence d’une autre vie; ils étoient libres d’ailleurs dedéfinirles croyances avec une entière indépendance. Depuis le matérialisme le plus grossier

— lOÎ -

jusqu’au -theisiïw de Platon, ils ti-’avoient à redouter ni’r intolérance des lois, ni celle de l’opinion. Jamais un païen n’a été persécuté que par suite du mépris qu’il avoit fait des rites consacrés dans le culte de la cité, ou par suite de son athéisme vrai ou supposé. Un philosophe pouvoit professer un système religieux ou moral différent , ou même ■ destructif des croyances religieuses de la nation, Home seule dérogea, mais pendant Un temps assez court, à cette tolérance. Hé bien, qu’ont-ils obtenu avec cette indépendance sans hmites de leur raison? quelles règles de morale nous ont-ils transmises, jouissant,' comme ils le faisoient, d’une liberté sans limites de. proclamer les règles qu’ils trouvoient dans leur conr science et dans leur sens moral ?

- «Si leurs succès n’ont pas été plus grands, ce n’est pas faute de liberté ; s’ils n’ont pas dévié plus souvent et d’une manière plus grave, il est trèsprobable qu’ils en furent redevables a’ des traditions sacrées dont ils pour

Dir - 7 .i

voient mépriser l’autorité, mais dans lesquelles ils eurent le bonheur de puiser des notions plus pures. Il est probable que Platon connut la doctrine des livres de Moïse ou du moins de ceux qui les avoient lus. Sénèque et Epictète, les jurisconsultes les plus célèbres, leurs contemporains, purent s’instruire de la doctrine chrétienne et en recevoir les salutaires inspirations b°).

Quoi qu’il en soit, l’expérience que nous invoquons ne peut être plus longue, plus forte et plus décisive.

L’expérience prouve que le rationaliimc contemporain ne détruit pas seulement les dogmes et la morale révélés, mais aussi les dogmes et la morale de la religion naturelle.

Lfs philosophes contemporains ont subi une épreuve moins défavorable au rationalisme, que les philosophes païens. Qu’ils le Veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, ils ne peuvent échapper à l’influence de la philosophie chrétienne. Ils en profitent comme la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècles a profité du perfectionnement de notre langue sous la plume de nos grands écrivains du dix-septième.

Pour rendre l’expérience du rationalisme aussi complète qu’avant le Christianisme, il faudroit faire disparoître avec l’Evangile les livres innomluables qu’il a produits; il faudroit détruire les idées, les lois, les mœurs qu’il a formées, et jusqu’aux

mouumens materiels sur lesquels il a laissé une empreinte ineffaçable. Cependant cette expérience, quelque incomplète qu’elle soit, nous. fournit une seconde preuve qu’on ne peut abandonner les dogmes évangéliques, sans être conduit à abandonner ceux qui sont le mieux établis parla raison , sans abjurer la morale la plus conforme à la nature de l’homme.

; Ce, phénomène, quelque étonnant qu’il puisse paroître à nos libres penseurs, est prouvé par de nombreux écrits; et son principe est le même que celui qui égara les rationalistes antérieurs au Christianisme, bien que son influence soit aujourd’hui plus foible et plus restreinte.

Le rationalisme moderne, comme l’ancien , nie la création , ou la passe sous silence, de manière à faire supposerqu’il necroitpas àce dogme.

Il admet un Dieu, mais un Dieu, comme celui de Platon , organisateur et non créateur ; il admet un monde

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éternel et existant par lui-même ; les êtres qui le composent ne sauroient avoir la dépendance inhérente aux êtres sortis du néant; ils sont, au contraire, aussi indépendans que des dieux. Quand on admet un monde éternel, la logique conduit à cette conséquence impie, à laquelle les déistes' arrivent par une autre voie. Sans nier la puissance de Dieu, ils considèrent sa loi et ses droits comme non avenus:

Dieu n’a rien fait, rien dit pour les faire respecter. Quels que soient les hommages dont ils l’entourent dans leurs écrits, ils supposent toujours à l’homme une conscience, une raison qui se suffisent à elles-mêmes, parce qu’elles possèdent une bonté, une rectitude natives.

Kant nous explique une des causes qui font abandonner le dogme de la création.

« La nécessité , dit-il , que nous » avons un si indispensable besoin de » reconnoître conime le dernier sou-

» tien lie toutes choses, est le vérita- » hle abime de la raison humaine.

» L’éternité elle-même, quelque siib- M lime et quelque effrayante que la dépeigne Haller, ne frappe pas les » esprits de tant de vertige; car elle » ne fait que mesurer la durée des » choses : elle ne les soutient pas. On » ne peut pas écarter, on ne peut pas « non plus supporter cette pensée, « qu’un être que nous nous représeni. tons comme le plus élevé de tous .» les êtres possibles puisse se dire à V lui -même : Je suis de toute éteri nité; hors de moi rien n’existe que » par ma volonté : mais d’où suis-je » donc? Ici tout s’écroule autour de » nous...»

« Kant, dit M. Cousin v«), qui cite » ce passage, se fait un monstre d’un » êti e nécessaii e. Ce langage est celui » de l’imagination, et non celui de la » raison. »

Cependant c’est avec ce langage de l’imagination que se sont égarés tous les philosophes de l’antiquité. S’ils

(a) h çons de Philosophie, i. i,p. a53, a54.

n’ôntpas été aussi effrayés que le philosophe allemand de ridée de l’étre nécessaire, du moins ils ont refusé de croire à sa puissance créatrice; et pourquoi? parce que leur imagination ne pouvoit se représenter l’action de Dieu faisant être ce qui n’étoit pas.

Combien de philosophes sont encore les dupes de cette illusion .

M. Cousin ajoute avec une parfaite vérité ;

« L’imagination ne se représente » que des grandeurs, que des formes, » c’est-à-dire des phénomènes finis, )) limités, imparfaits, contingens. Si » elle veut aller au-delà, elle doit en » effet être saisie de vertige ; mais la » raison est plus forte que l’imagina- » tion : l’invisible est son domaine; » elle n’imagine point, elle conçoit; » elle a l’idée la plus précise qui se » puisse de l’être nécessaire, comme » de l’être parfait, comme de l’être » lui-même ; ou il faut dire que nous » n’avons aucune idée du contingent, » de l’imparfait et des phénomènes. »

M. Cousin explique un peu plus

haut'®^, en donnant la preuve do Descartes , cette double connoissance que nous avons de nous-méme et de Dieu : « Je suis, car je pense; je suis rt réellement, car je pense réellement; » je suis donc une substance qui se AJ connoît de la science la plus cer- » taine de toutes, puisqu’elle est la » plus immédiate, la conscience. Mais J» cette substance que je suis et que je » sais être, je la sais aussi et je la sens » imparfaite dans^ l’évidente imper- » fection de ma pensée ; c’est là un JO fait aussi certain que celui du senli- » ment de l’existence. Mais ce n’est » pas un fait moins certain encore', » qu’en même temps que je recoii- » nois l’imperfection de mon être, je » conçois un être parfait qui est le » principe du mien. Gomme ma raison » conçoit l’être sous la pensée, ainsi » cette même raison, dès que mon » existence imparfaite, limitée, finie et » contingente lui est donnée, conçoit » un être parfait, infini, illimité, né- » cessaire. Elle s’élève de l’imparfait

{a) f.pçons do Philosophie^ t, i, p. 2/J.7.

» au parfait, du fini à l’infini, du con- » lingent au nécessaire, par une force » c[ui est en elle et qui porte avec soi » son autorité , sans s’appuyer sur » aucun principe étranger, sans re- » courir a aucune majeure. »

Cette marche qui est devenue si simple et si claire, depuis que le Christianisme nous a révélé la nature de Dieu, étoitsi obscure pour lesanciens philosophes, qu’il a fallu tout le génie de Platon pour la suivre; encore y at-il mêlé deux immenses erreurs, celle d’un monde éternel, et l’erreur d’idées éternelles, d’espèces intelligibles, qui ont une existence indépendante de Dieu.

Cette même raison que M. Cousin désigne si bien, en l’appelant le trésor des pawres d'esprit comme des plus ri~ cAej' intelligences, suffit au dernier des hommes, quand cet homme est modeste et se borne à conclure de l’ existence de son être à celle de l’être infini : « Dans le sentiment de sa misère, » dit le même écrivain il conçoit

(fl) Leçons de Philosophie, t. I, p. aHo.

obscurément et vaguement l’être » tout parfait, et ne peut le concevoir » sans se sentir soulagé et relevé, sans 3) éprouver le besoin et le désir de » retrouver et de posséder encore, » ne fùt-ce que pendant le moment le 3) plus fugitif, la puissance et la dou- 3) ceur de cette contemplation, con- » ception , notion , idée, sentiment; » car qu’importent ici les mots, puis- 33 qu’il n’y a pasde mots pour l’ame?

)) La pauvre femme, dont Fénelon 3> envioit la prière, ne 'prononçoit 33 pas de savantes paroles; elle pleu- » roit en silence, abîmée dans la 33 pensée de l’être parfait et infini, 33 témoin invisible et consolateur se- 33 cret de ses misères. Nous ressenir 33 blons tous à cette pauvre femme. »

M. Cousin, dont nous sommes beureux de citer les belles et bonnes pensées, nous permettra de lui faire remarquer que nous ne ressemblons pas tous à cette pauvre femme. L’orgueil nous pousse à vouloir sonder la nature de Dieu ; et si nous succombons à celte lenlation, ou si nous vou-

Ions Yxowsinmginej' comment il a créé, au lieu de nous contenter de savoir qu’il est notre créateur, nous imaginons un monde incrcé; et une fois ({lie nous avons imaginé à faux ce principe, nous en concluons très-logiquement que celui qui n’a rien reçu ne doit rien, et qu’un monde incréé non-seulemeiit n’a rien reçu , mais ({u’il possède essentiellement tout ce qu’il a de propriétés et de perfections. Cette conclusion n’a été que trop souvent tirée au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, parce qu’au lieu de s’arrêter à l’inductima incontestable, à celle que tire Isk’^bonne femme, l’orgueil du philosophe avour lu faire ce qui est au-dessus de l’intelligence angélique; il a voulu comprendre Dieu et sa nature, et il a perdu Dieu lui-mème. Une fois que l’idée de Dieu comme auteur de notre être a disparu, celle d’un législateur disparoît aussi, et l’homme cherche en vain de quelle autorité supérieure à sa nature pourroit lui venir la morale.

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dès-lors, inutile à rhonune de eliercher ce qu’il faut croire et pratiquei* dans une révélation divine; inutile de le demander à une autorité divinementinstituée,deledemanderauxlois, à la société, à un pouvoir quelconque.

Pourquoi dépendroit-il de ceux auxquels il n’est soumis ni par sa nature, puisqu’on la suppose éternelle , ni par une loi supérieure à cette nature ?

Quelle ressource reste -t- il alors pour conserver un ordre moral? Des pactes illusoires. Quand ils n’ont pour objet que désintérêts temporels, c’està-dire que des garanties données au pouvoir ou à la liberté, on conçoit ces pactes, ces conventions. Les institutions politiques ne sont pas immuables, éternelles ; c’est l’œuvre du génie de plusieurs générations, si ce n’est l’œuvre du génie d’un seul homme.

L’homme a mille manières de con?

struire et de décorer ses maisons, ses palais; de même il peut donner des formes variées, plus ou moins beu-

reuses, plus ou moins solides, à son édifice politique. Mais de même ([ii’il i’aiit un sol et des matériaux préexistans, aux constructions de l’art; de même il faut, aux gouvernemens et aux sociétés , des principes , des règles morales également préexistans.

(ies règles, ces principes sont-ils possibles, s’ils n’émanent d’une volonté supérieure à riiumanilé tout entière?

Non certes, ils ne le sont pas. Et cependant que voyons-nous au fond de ^ toutes les doctrines anti-chrétiennes?

L’homme, et toujours l’homme; sa souveraineté, non limitée, mais infinie. Nous la trouvons dans les écrits philosophiques, dans l’histoire, dans la littérature, dans les chaires de l’enseignement, dans les symboles de j)lusieurs sociétés secrètes. Ceux qui s’y engagent, commencent par connoître et professer cette apothéose de la raison; ils finissent par un vrai panthéisme . Ces hommes fiers de

(a) Nous ne prçlendons pas désigner ici toutes les sociétés sçn èlcs. Mais il en existe une en Belgique, qui, Dons assure-l- on, a fait imprimer une profession de foi

Dlgitlzedi ,

leur inilialion , et remplis d’un stupide mépris pour le Christianisme, ne se doutent pas qu’ils reviennent à une erreur implicitement renfermée dans les anciens cultes, et plus explicitement connue par les initiés aux anciens mystères du paganisme et par les adeptes des diverses écoles de philosophie.

Quand nous parlons de l’apothéose de la raison, il ne faut pas croire que nous ignorions l’abaissement dans ' lequel descend sous d’autres rapports cette noble faculté :

son orgueil fait son esclavage. Nulle part elle n’est plus docile que sous l’empire de l’erreur; une fois que les novateurs ont renversé le règne de la vérité, ils exercent sur le commun des intelligences un despotisme odieux, et cependant facile. Les plus orgueilleux le subissent par suite de leur haine contre la foi , et les âmes éner-

rciigée en ce sens. II osl à craimlrc <|a’ellc u’ail des adhéiens en FraHce.

vées par des passions abjectes T acceptent aussi par suite du servilisme de ces passions. Comme les artisans de toutes les révolutions, les novateurs en matière de doctrine proclament la liberté de ceux sur lesquels ils font peser un joug de fer. Ainsi est justifiée cette parole de Bossuet : « Us vont à » la servitude par V indépendance ^ et » nous allons par V obéissance à la li~ » berté. »

Quoiqu’il en soit, l’apothéose de la raison est proclamée partout où dispafbîtda foi sincère à la révélation chrétie4]jiéf Cette apothéose existe, alors meme que le renoncement à notre foi ne s’est pas manifesté par une séparation extérieure de nos croyances et de notre culte. Une fois admis, ce renoncement conduit à un effravant athéisme pratique. Il ne reste plus qu’une foi inutile à un Dieu privé de toute action sur l’intelligence et la volonté de l’homme. L’étre tout puissant et infini n’est pins qu’un roi ciui règne et ne gouverne point; il descend encore au-dessous la rovau-

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