LA SENSIBILITÉ
a. La sensation, l'image, la douleur.
Quand une impression, partie d'une extrémité nerveuse périphérique (peau, muqueuse, organe des sens arrive jusqu'aux oeurones psychiques, par des voies que nous étudierons dans la troisième partie, .die \ détermine une sensation ■. contact,
lumière, son...
La sensation est toujours complexe; certaines associations de sensations d'origine commune ou analogue font naître Y image : objet vu, entendu ou touché.
Si le processus se complique et s'étend à un plus grand nombre de neurones, la sensation devient agréable ou désagréable et entraîne plaisir ou douleur (nous verrons au chapitre xii que les sensations douloureuses paraissent avoir des conducteurs différents de ceux des sensations tactiles).
Si la complication est encore plus grande, arrivent la tristesse ou la joie : c'est V émotion que nous étudierons à part (chapitre xi).
La sensation est un phénomène psychique absolument différent de sa cause physique. « Elle n'est pas le moins du monde la représentation géométrique des changements physiques qui l'on fait naître » (Morat).
On peut cependant étudier les lois de la variation de cette sensation, quand sa cause physique varie elle-même. On peut, dans une certaine limite l, mesurer la sensation et déterminer les rapports delà sensation à sa cause provocatrice (lois de Webcr, Fechner) : c'est l'objet de la Psychophysique, dont je n'aurais garde de parler dans cette faculté où enseigne si brillamment Marcel Foucault.
Par définition, la sensation est encore un phénomène psychique conscient : il a donc nécessairement son siège dans les centres psychiques supérieurs.
Mais l'étude de la sensibilité, fonction psychique, n'est pas épuisée par l'élude de cette sensibilité supérieure: il y a aussi une sensibilité polygonale. Dans certains cas, l'impression centripète atteint, mais ne dépasse pas, les centres psychiques inférieurs, n'arrive pas jusqu'à 0. Ce sont de fausses sensations, des sensations non senties ou inconscientes; mais, quel nom qu'on leur donne, ce sont des phénomènes psychiques qu'il faut analyser.
1). Les sensations dans les anésthésies hystériques.
Le meilleur moyen d'analyser ces sensations polygonales ou
inconscientes est de les étudier dans les anésthésies hystériques.
Les hystériques présentent souvent des insensibilités (anes-
I. Voir dans le Montpellier médical de 1875, l'article que j'écrivais (il y a plus de trente ans) sur la Psychologie physiologique contemporaine.
thésies) que des caractères lout à faii spéciaux ont l'ait qualifier de paradoxales, contradictoires ou illogiques.
Ainsi d'abord les hystériques ne se doutent pas de ces insensibilités, ils les ignorent jusqu'au jour où le médecin les leur révèle : une hystérique, observée par Jules Janet, se blesse au poignet droit; un petit uerf est coupé el entraîne l'insensibilité de la paume de la main. Ce symptôme la gêne beaucoup et elle va consulter. Le médecin l'examine et constate que de Vautre côté (à gauche) elle ne sent pas du tout ni au bras ni à la jambe ni à la ligure et lui dit : comment, mademoiselle, venezvous gémir pour une insensibilité qui occupe une toute petite région de la paume de la main droite, tandis que vous ne vous apercevez même pas que vous ne sentez absolument rien sur tout le côte gauche?
Ce caractère absolument étrange tient à ce que l'anesthésie hystérique ne trouble pas la vie automatique, celle qui gouverne les quatre cinquièmes de nos rapports quotidiens avec les objets environnants. Chez ces malades, les impressions recueillies dans le côté anésthésique ne vont pas jusqu'à 0 et par conséquent ne -ont pas perçues par le moi conscient; mais elle pénètrent jusqu'aux centres psychiques inférieurs et par là assurent la vie automatique inconsciente.
Une femme anésthésique des deux mains pourra se coiffer, fixer des épingles dans ses cheveux derrière la tète, sans y voir; un anésthésique du côté droit s'habille et boutonne ses vêtements :>ans regarder. A un anésthésique de la main droite je mets un crayon dans la main et le fais écrire; continuez, lui dis-je, et je lui ferme les yeux : il continue; quelques lettres chevauchent (puisqu'il n'\ voit pas); mais enfin il continue à écrire, quoiqu'il ne sente pas le crayon dans ses doigts. A ers mêmes malades mettez des ciseaux dans la main insensible : ils passent 1rs doigts dans les anneaux, ouvrent et ferment l'instrument, avec une aiguille ils font le mouvement île coudre...
Tous ces mouvements, ils m- les feraient pas si leur aneslhésie était due à la section périphérique d'un nerf, parce qu'alors l'impression n'arriverait pas aux centres psychiques inférieurs et les mouvements automatiques correspondants ne se produiraient pas,
Vo'ni une expérience bizarre qui réussit souvent et qui pourrait, à tort, faire croire que le sujet simule.
A un malade anésthésique de tout un côté ^\\\ corps et qui a
les yeux fermés, je dis : je vais vous pincer tantôt d'un côté tantôt de l'autre, quand vous sentirez, vous direz oui et quand vous ne sentirez pas, vous direz non. Si le sujet n'est pas prévenu, ne se méfie pas du piège et ne comprend pas l'absurdité de mon ordre, il obtempère parfaitement et répond bravement non pour indiquer qu'il ne sent pas quand je le pince dans une zone aneslliésique...
L'anesthésie des hystériques peut être sensorielle et porter par exemple sur un œil dont la vision est alors ou très diminuée (rétrécissement du champ visuel, amblyopie) ou supprimée (amaurose). Dans ces cas encore, les impressions lumineuses ne vont pas jusqu'à 0 puisqu'elles ne sont pas perçues; mais elles atteignent les centres psychiques inférieurs. On peut en donner la preuve expérimentale.
Un sujet a un très fort rétrécissement visuel d'un œil, c'est-àdire que de cet œil il n'y voit pas sur une grande étendue de l'horizon; en même temps ce sujet est malade et a une crise d'hystérie toutes les fois qu'il voit une souris ou une lumière. Si on fait arriver l'image d'une souris ou une lumière dans la partie aveugle de son champ visuel, il a sa crise quoiqu'il ne perçoive pas en 0 l'impression lumineuse. Cela vient de ce que le déclanchement d'une crise d'hystérie ne se fait pas en 0, mais dans les centres psychiques inférieurs que l'impression lumineuse non perçue atteint très bien.
Jolly a bien décrit le phénomène chez des enfants atteints d'amaurosc hystérique : « ces enfants, qui paraissent ne percevoir aucune lumière, évitent les obstacles placés inopinément devant eux e.1 cependant ils ne se conduisent pas par le tact... ils ne ressemblent pas à des aveugles... il doit y avoir ici quelque espèce de perception ». Il n'y a pas perception consciente en 0, il y a perception polygonale; ce qui suffit pour la conservation de ces mouvements automatiques.
De ces amauroses hystériques Bernhcim dit : « le sujet voit avec sa rétine; il voit avec son cerveau... oculos habet et non videt ». il ne voil pas avec tout son cerveau; il voit avec ses centres polygonaux, non avec son centre 0.
Un autre hystérique est dyschromatopsique, c'est-à-dire qu'il nr voit pas une couleur, le vert par exemple. Devanl ce même œil, on fait tourner le disque de New ion sur lequel sont toutes les couleurs du spectre : il perçoil du blanc, comme un œil normal, c'est-à-dire que le vert, non perçu, si; superpose aux autres
couleurs e1 intervient dans la production de la couleur résultante, comme s'il riait perçu.
Le même sujel ne distingue pas, l'un de l'autre, deux disques au repos, si l'un est rouge et blanc et si l'autre est rouge et verl ; on fait tourner ces disques : le sujet les distingue el voit à chacun d'eux sa couleur vraie et normale.
Regnard a montré encore que les mêmes sujets peuvent voir la couleur complémentaire d'une couleur qu'ils ne voient pas el dont la vue les fatigue cependant. Un sujet ne voyant pas le rouge lixe longuement un carré rouge sur fond blanc; il le voit gris. Mais, par la fatigue, il tinit par voir le carré verl (couleur complémentaire du rouge).
De tous ces faits on peut donc bien conclure que la caractéristique des anesthésies hystériques est la conservation de la sensibilité polygonale. Comme dit Pierre Janet, « au moment où (ces anesthésies) semblent être complètes, au moment même où le sujet affirme sincèrement qu'il ne sent rien, on constate une quantité de mouvements et d'actions en rapport avec cette sensation disparue qui prouvent son existence ».
D'ailleurs de ces sensations, que les anesthésiques hystériques ne perçoivent pas, on peut démontrer l'existence, directement, en les faisant retrouver par le malade dans divers états de désagrégation suspolygonale.
On pince un sujet éveillé (qui a les yeux fermés) dans une légion anesthésique : il ne sent rien. On l'endort, on fait ainsi disparaître son anesthésie et alors non seulement il sent les impressions nouvelles que vous lui envoyez, mais il retrouve dans son polygone désagrégé les sensations antérieures (le pincement) que vous lui aviez provoquées avant l'hypnose el qu'il n'avait pas senties.
De même Pierre Janet a fait retrouver dans le cristal (crîstallomancie ' des sensations provoquées dans une région anesthésique et non perçues.
De même encore on peut donner à un sujet hypnotisable une suggestion à point de repère sur une région insensible. Je dis à un sujet : mois lèverez le bras quand je \ous pincerai ; ou : noms verrez une fleur quand je vous toucherai. Je le pince ou le touche en pleine région anesthésique : la suggestion s'exécute très bien; le sujet ne sent pas le pincement, mais exécute l'ordre lié