PSYC110TUÉRAPIE SUPÉRIEURE OU TOTALE
a. Dé finit ion et généralités.
Tout autre dans son but, ses indications et ses conlreindications, son mécanisme et ses procédés, apparaît la psychothérapie supérieure, qui, loin de séparer les psychismes pour modifier l'un d'eux, s'adresse à la totalité et à l'ensemble des centres psychiques, fortifie leur union el leur collaboration, cherche à accroître la force de i) ei son influence surjl'entièrc vie du sujet.
Beaucoup d'auteurs ont fait et font de la psychothérapie supérieure, les uns en le sachant, les autres sans le savoir. Dans les premiers je citerai Payot, Dubois de Berne et Antonin Eymieu dans leurs beaux livres sur V Education de la volonté, sur le Traitement des psychonévroses et sur le Gouvernement de soi-même. Dans les seconds nous retrouvons Binet et Paul-Emile Levy i dans leurs travaux sur la Suggestibilité et sur l'Éducation rationnelle de la volonté.
C'est la psychothérapie supérieure que font : Frenkel dans la rééducation des ataxiques, Brissaud et ses élèves Meige et Feindel dans le traitement des tics, Déjerine et ses élèves Camus et Pagniez dans le traitement des hystériques.
De cette psychothérapie supérieure on doit rapprocher la persuasion, renseignement, les conseils, la pédagogie... La seule nuance qui sépare la psychothérapie supérieure de ces autres influences interpsychiques, c'est que la première s'adresse à des malades qu'on veut guérir tandis que les autres influences s'adressent à des sujets bien portants qu'on veut seulement compléter ou perfectionner.
Entre ces divers procédés la collaboration est souvent précieuse : l'éducation et la psychothérapie supérieure peuvent ainsi se rendre de mutuels services. C'est ainsi que le professeur et le prêtre peuvent êlre parfois d'utiles collaborateurs du médecin.
b. Indications et contreindications.
La limite d'action de la psychothérapie supérieure vient surtout du degré d'altération des centres supérieurs. Si le centre 0 est profondément atteint, s'il croit à son délire, s'il admet la complète réalité de son hallucination ou de son idée fausse, la psychothérapie la plus avertie n'obtiendra rien ou n'obtiendra que peu de chose. La psychothérapie supérieure n'est donc pas le traitement des psychoses vraies et profondes, des fous internés.
C'est au contraire le traitement de choix de ce que Dubois appelle les psychonévroses, états caractérisés par la débilité
1. Dans ses plus récentes publications sur le traitement psychique de l'hystérie, de la neurasthénie et des névroses en général, P.-E. Levy proclame nettement qu'il ne fait pas de la suggestion et de l'hypnotisme, mais de la psychothérapie supérieure par « les voies de raisonnement et de raison ».
mentale, la facilité de désagrégation suspohgonalc, l'instabilité mentale de Duprat, L'abdication fréquente de 0, la psychaslhénie, la prédominance fréquente du polygone.
Dans certains cas au contraire cette méthode thérapeutique devient inefficace et dangereuse. Ainsi les raisonnements mal dirigés des familles ou des gens du monde contre certains délires invétérés et profonds peuvent faire beaucoup plus de mal que de bien. Certains aphasiques et ataxiques sont aggravés quand on les surmène par des exercices exagérés de rééducation.
Avec ces réserves, la psychothérapie supérieure a pour effet ou but la culture et le développement, l'accroissement et le perfectionnement de la volonté, de la maîtrise de soi, de l'unité morale, du moi, de la personnalité normale et complète.
Cette même méthode thérapeutique peut aussi aider d'autres traitements. Maurice Mollet a rappelé que Rabelais faisait rire ses « verolez », qui, avant lui, mouraient d'ennui et, dans une thèse de Montpellier de 1005, Poucet a montré tous les services que la psychothérapie peut rendre en chirurgie1.
c. Principes de la technique.
Quels sont les procédés de la psychothérapie supérieure?
L'action sur les phénomènes moteurs est facile à comprendre, puisque 0 a normalement une action sur ces phénomènes physiologiques. On comprend qu'on puisse réapprendre à un ataxique à marcher avec sa volonté consciente supérieure, corriger la mauvaise habitude pathologique d'un tiqueur : le médecin habitue le malade à s'opposer par la volonté aux mouvements automatiques morbides et à faire volontairement des mouvements opposés à ces mouvements morbides.
De même, on peut réapprendre à parler à un aphasique en utilisant les parties persistantes de sa fonction du langage.
J'ajouterai, pour compléter ce paragraphe, que la guérison fonctionnelle, physiologique ou clinique peut se produire sans guérison anatomique; c'est-à-dire que l'organe primitivement atteint peut rester détruit et que la guérison se fait par la suppléance d'autres parties (voisines ou symétriques) Avs centres nerveux. Schullz a fait l'autopsie d'un atavique guéri par Erb,
I. Voir aussi Picqué. Psychothérapie et psychothérapeutique chirurgicale, Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale, 1907, p. 397.
resté guéri douze ans, qui mourut d'autre chose et chez lequel on trouva la lésion médullaire de l'ataxie locomotrice non guérie.
Mais l'action principale de la psychothérapie supérieure est l'action psychique sur Vidée du malade.
Cette action peut s'exercer directement : par la conversation, le raisonnement, en démontrant (par le fait) au sujet que telle chose qu'il croyait impossible lui est parfaitement possible. On choisira au malade ses lectures, ses distractions, ses occupations, ses relations.
Cette méthode est très bien exposée dans le livre d'Eymieu et surtout dans celui de Dubois.
Mais bien des phénomènes psychiques morbides ne sont pas accessibles à cette action directe. Comment la volonté pourraitelle modifier des états psychiques qu'elle ne fait pas naître, qui ne lui sont pas soumis? Ainsi un malade aura l'idée d'un microbe présent partout ou il verra partout des images qui lui déplaisent ou il aura peur de tous les chiens; il n'est pas maître de ne pas penser à ce microbe, de ne pas voir cette image, de n'avoir pas peur de ce chien.
Gardez-vous de dire à ce malade : ne pensez plus à ce microbe, ne voyez pas cette image, n'ayez pas peur de ce chien. Il vous répondrait : « croyez-vous donc que je le fais exprès? J'aimerais bien mieux ne pas avoir cette idée, celte sensation ou cette peur; mais cela m'est impossible. Celan'est pas volontaire. Donc, ma volonté ne peut rien contre. » — Et ce malade aurait raison.
Dans ces cas on ne peut agir psychiquement qu'indirectement.
Voici deux principes sur lesquels s'appuie l'action psychique indirecte.
\° On peut faire naître une idée, une sensation, une émotion, un état psychique habituellement involontaire, en faisant réaliser au sujet un acte conforme à celte idée, à cette sensation, à cette émotion.
Je développerai ce principe dans le chapitre xi en étudiant les rapports réciproques et mutuels de l'émotion et de la mimique.
2° Quand nous voulons incruster, développer, accentuer, bien fixer, fortifier une idée ou une sensation, nous devons volontairement faire tous les actes qni sont conformes à cet état psychique, qui en dérivent ou qui s'y appliquent. Ainsi nous y
188 LES PONCTIONS l'SYCUlnTKS EN THÉRAPEUTIQUE
ferons attention, nous l'analyserons volontairement, nous le discuterons, nous le raisonnerons, nous en parlerons, nous en rciiroiis, nous lui conformerons nos actes, nous lui soumettrons le plus possible notre vie volontaire tout entière. Par la « réflexion méditative » nous pouvons, comme dit Payot, « imposer par la force » « l'idée à qui nous voulons assurer la victoire, de façon à ce qu'elle soit à son tour le point de départ d'une nouvelle direction de la pensée ' ».
Inversement, si nous voulons affaiblir, diminuer, effacer, faire disparaître une idée ou une sensation, ne devons-nous faire aucun acte en rapport avec cet état psychique, n'en jamais parler, n'en jamais écrire, ne pas le discuter, ne lui soumettre aucune phase de notre vie, le dédaigner, n'y attacher aucune importance, nous comporter toujours et partout comme s'il n'existait pas.
De ces principes découlent pour l'action psychique indirecte en thérapeutique des règles que l'on comprendra par les quelques exemples suivants :
1° Il faut entraîner le malade, qui a une idée, une sensation ou une émotion maladives, à ne jamais arrêter volontairement son attention sur cet état psychique que l'on veut faire disparaître. Il ne devra jamais en parler, jamais en écrire, jamais l'analyser, pas même pour en rendre mieux compte au médecin.
Le médecin ne doit pas, lui non plus, tomber dans le piège que lui tend le malade (parfois inconsciemment); il ne doit pas discuter avec le malade son trouble psychique ; le discuter, même pour le réfuter, est une manière de lui accorder de l'importance et par suite de l'accentuer et de le fortifier dans l'esprit du sujet.
Il faut obtenir, non seulement que le malade renonce matériellement à arrêter son attention sur ses phénomènes morbides, mais encore qu'il le fasse volontiers, sans regrets, avec courage. Il faut que le malade ne consente pas seulement à la cure, mais ait la ferme volonté et l'ardent désir de guérir et par suite de suivre avec joie et sans regrets toutes les prescriptions psychiques qu'on lui fera; il doit avoir, avec foi, les yeux tixés sur le but à atteindre, croire au succès final et ne pas faire attention à autre chose.
2" Il faut entraîner le malade à ne plus tenir compte de ses
l. « Je n'ai de puissance sur ma pensée, dit encore Payot, '|ne parce que
je suis maître de mes muscles. »
idées et de ses sensations morbides pour l'organisation de sa vie et la direction de ses actes.
Le nerveux qui n'a pas faim ou qui redoute l'apparition d'une douleur qu'il attribue aux repas, doit s'babituer a manger, sans appétit et parfois en souffrant, ce que son médecin déclare qu'il peut digérer. De même, il devra se garder de manger s'il a faim à des Heures anormales, qui ne correspondent pas à celles fixées par le médecin pour les repas. Souvent même le sujet doit être exercé à faire des actes antagonistes de ceux que son instinct le pousserait à faire.
Il faut donc que le médecin fixe au malade un règlement de vie très net, très étroit, à suivre aveuglément. Dans la fixation de ces règlements de vie le médecin doit toujours éviter les formules vagues comme « distraction » ou « repos intellectuel ». Ne se distrait pas et ne se repose pas qui veut. Le médecin doit indiquer au malade comment il doit se distraire et se reposer : c'est toujours en s'occupant, mais de choses qui ne sont pas l'objet habituel des préoccupations du malade.
Le surmenage est presque toujours le résultat d'une tension trop univoque et monocorde de l'esprit. Dans toutes les professions chacun doit savoir libérer un certain nombre d'heures pour des occupations à côté, qui élargissent la culture, tout en ménageant les forces de l'écorce cérébrale.
3° Comme l'entière psychothérapie supérieure est absolument basée sur la personnalité même du sujet et la volonté intelligente, si on veut obtenir des résultats, il faut bien montrer au malade l'importance du but à atteindre. Il faut lui montrer le but que la vie a encore pour lui, la mission qu'il a encore à remplir dans ce monde.
Un nerveux qui ne comprend pas la vie, qui n'admet pas que la vie vaille la peine de vivre, qui s'endort le soir sans vouloir penser au lendemain et avec la seule satisfaction d'avoir un jour de moins à vivre... ce nerveux ne guérira pas.
Le médecin doit réveiller et développer chez son malade les idées de devoir, de sacrifice, de sociabilité... toutes ces grandes pensées doivent remplacer les idées morbides.
Il faut défendre au malade de se confiner dans la rumination stérile d'un passé sur lequel personne ne peut plus rien. Quelles, que soient les injustices, apparentes ou réelles, des diverses destinées, chacun a toujours, pour le lendemain de sa vie, un rôle modeste ou élevé à remplir dans l'intérêt de ses semblables et
de L'humanité. Il faut, en d'autres ternies sortir le malade dé lui-même el le tourner de plus en plus vers l'altruisme en lui montrant que la raison est là et uniquement là. L'homme bien portant est un animal altruiste. L'égo'ismc et
régooentrisme sont liés à la maladie; ce sont des causes el des symptômes de maladie. Tant qu'on reste égoïste, on n'est pas guéri et on ne peu! pas guérir. Donc il faut développer chez le malade la confiance en soi (qui n"est pas l'égoïsme), lui démontrer qu'il n'est pas fini dans le monde, l'aider à préciser ce but, cet idéal qu'il va poursuivre et lui prouver qu'il a la force voulue pour l'atteindre.
Pour cela, que le malade s'habitue à regarder parmi ses contemporains ceux qui sont plus déshérités et plus malheureux que lui; qu'il voie tout le bien à faire sans jamais envier les aptitudes et les destinées d'autrui.
Pour appliquer ces divers procédés psychothérapiques il faut surveiller tout particulièrement le milieu dans lequel est le malade et qui a sur lui une grande influence.
Les parents du nerveux sont souvent eux-mêmes des nerveux. En tous cas ils constituent pour la névrose un bouillon de culture : ils ont trop d'affection et pas assez de fermeté pour faciliter, souvent même pour permettre, cette cure psychique qui est très dure. Le milieu social habituel du malade renferme aussi le plus souvent des éléments qui ont causé ou qui entretiennent la névrose.
De cela et de la nécessité d'une direction très assidue par un médecin compétent découle la légitimité de la prescription, si souvent faite, de l'isolement du malade dans un établissement spécial de neurothérapie.
En terminant ce chapitre entièrement consacré à démontrer l'utilité de la séparation de la psychothérapie inférieure et de la psychothérapie supérieure, j'indiquerai, comme dernier exemple et nouvel argument, le traitement île l'alcoolisme et de la toxicomanie.
Lloyd Tukey, Tokarsky, An de .long, Stadelmann, Berillon ont eu de beaux succès avec L'hypnotisme. On peut, tout au plus, par ce procédé, agir indirectement sur la volonté du malade en la libérant, eu supprimant une mauvaise habitude polygonale qui fait échec à celle volonté. Mais il faut, pour le succès de C€ procédé, que le sujet ait consene une volonté saine el forte qui
a^it dès qu'elle n'est plus combattue par l'impulsion automatique mauvaise.
Mais si (comme cela arrive le plus souvent) l'alcoolique est un faible, à psychisme supérieur sans résistance ni énergie, si on veut chercher à accroître la force de sa volonté et de son moi raisonnable devant les tentations du poison, il faut se garder de désagréger les deux ordres de psychisme par l'hypnose, il faut s'adresser à l'entier psychisme du sujet et amener par des raisonnements, par des conseils moraux et hygiéniques, son centre 0 à reprendre la direction des actes, à résister aux insinuations du polygone, c'est-à-dire agir par la psychothérapie supérieure.