la mimique
a. Analyse psychophy&iologique. La mimique émotive et la mimique langage.
Au sens strict et étymologique (comme dans pantomime) « mimique » veut dire « art d'imiter » et par suite signifie acte volontaire. Avec Cuver et la plupart des auteurs je donne au mot mimique un sens plus étendu et j'admets une mimique volontaire et une mimique automatique et involontaire. La mimique expression des émotions rentre dans ce dernier groupe.
A côté de la mimique émotive il y a la mimique langage, expression d'une idée par gestes ou mouvements. Cette mimique est volontaire ou automatique, comme l'entier langage (voir plus haut, p. 195).
Quoique s'exercant parles mêmes muscles et le même appareil nerveux périphérique, la mimique langage et la mimique émotionnelle sont bien distinctes : car la maladie peut les dissocier, détruire l'une et pas l'autre.
Trousseau avait déjà bien décrit chez certains aphasiques ta perte de la mimique langage avec conservation de la mimique émotionnelle. Dans ces cas, les mouvements naturels, directe-
l. Voir : Cuver, La Mimique. Bibliothèque internationale de psychologie expérimentale normale et pathologique, 1002; Georges Dumas, Le Sourire, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1006 (Paris, F. Alcan); Jules Soury, /.'■ système nerveux central, 1800, p. 1342; MetschnikofT, Conférence
sur 1rs rudiments psychiques de l'hoi e. Bulletin de l'institut général psy
chologique, 1004, n" 3, p. 233.
ment provoqués par l'émotion, peuvent encore être exécutés, mais les mouvements artificiellement voulus pour communiquer une pensée à autrui ne peuvent pas se produire. Ainsi un malade de Trousseau pleurait quand il était triste, quand il avait un réel besoin de pleurer. Si au contraire il voulait simuler les pleurs pour exprimer une pensée triste, qu'il voulait communiquer sans la ressentir actuellement, il ne le pouvait plus. Et Trousseau s'écrie : « lorsqu'un individu se meut avec la facilité la plus grande, quand les traits de son visage sont agités par la joie, par la surprise, par la douleur, on se demande pourquoi ses traits sont impuissants à exprimer les mêmes sentiments lorqu'ils ne sont pas commandés par la passion qui les agite. »
Dans ses récents m'émoires sur l'aphasie (voir plus haut, p. 213) Pierre Marie insiste sur les malades qui sentent, aiment, haïssent, conservent leur mimique émotive, mais ont perdu la mimique conventionnelle, ne peuvent pas faire un signe de dégoût, menacer du doigt ou faire un pied de nez. L'incapacité est encore plus marquée pour la mimique descriptive : ils ne peuvent pas décrire par gestes un événement précédemment arrivé, faire comprendre quelle est leur profession...
Cela prouve que l'appareil nerveux central n'est pas le même pour la mimique émotionnelle et pour la mimique langage. Le nerf facial qui est le grand nerf périphérique de toutes les mimiques peut être paralysé pour l'expression émotive et ne pas l'être pour les mouvements ordinaires ou inversement.
C'est Charles Bell qui a le premier signalé la possibilité de cette dissociation clinique. Souvent, dit-il, on observe la paralysie d'une moitié de la face quand le sujet rit ou pleure, pas dans les autres mouvements. Chez un malade de Stromeyer, la moitié droite de la face restait sans aucune expression dans divers étals émotifs et cependant, sous l'influence de la volonté, il pouvait contracter les muscles de ce côté aussi bien que ceux du côté sain. — Inversement, Magnus a observé (1837) une paralysie bilatérale du facial pour les mouvements volontaires qui n'empêchait le malade ni de rire ni de sourire.
b. Rapports de V émotion avec la mimique.
Deux points sont acquis : 1° à l'émotion en général correspond la mimique; 2° à chaque émotion donnée correspond une mimique particulière, spécifique, qui permet de reconnaître une
émotion à l'expression (ce qui distingue la mimique des phénomènes physiologiques, qui, eux, sont communs à plusieurs émotions).
Reste une troisième question, très travaillée mais non encore résolue : pourquoi et comment à telle émotion correspond telle mimique?
Tout d'abord il y a une série de mouvements (les plus importants) faciles à comprendre; ce sont les mouvements utiles : dans la joie, on court vers l'objet, on le saisit... dans la peur, on fuit, on évite l'objet nocif... dans la colère, on se défend, on combat...
Mais il y a ensuite une série de mouvements inutiles [tour l'explication desquels se sont, avec plus ou moins de succès, exercées la science et l'imagination de Gratiolet, Darwin, Spencer, Mantegazza, Metschnikoff, Georges Dumas...
Un premier élément invoqué avec raison est l'association par habitude. Ainsi Gratiolet : si vous rejetez avec horreur une proposition que vous entendez, vous détournez la tète ' en fermant les yeux et repoussez avec la main comme si on vous faisait voir ou toucher un objet répugnant. Dans certaines préoccupations d'esprit sans malaise physique ni mal à la tète, on se frotte les yeux, on s'essuie ou on se gratte la tète, on se mouche, on tousse légèrement comme si on éprouvait le malaise psychique que ces manœuvres soulagent, qui accompagne en effet souvent celte préoccupation, mais qui, dans le cas particulier, est absent. — De même, le chien, h qui on présente un morceau de viande désirée, ne se contente pas d'ouvrir les yeux, mais dresse les oreilles, inutiles dans l'espèce. — Le malade ému à qui on dit d'ouvrir la bouche ouvre des yeux énormes. — Le joueur de billard, encore novice, après avoir lancé sa boule, l'accompagne et la dirige avec la tête, les yeux, tout le corps : tous ces mouvements, absolument inutiles, font partie de l'asssociation motrice habituelle pour provoquer ou hâter un mouvement donné.
Certains mouvements, plus difficiles à expliquer, ont été attribués à des habitudes ancestrales en donnant à ce mot le sens donné par les éudutionnistes, c'est-à-dire en comprenant non seulement les ancêtres humains, mais aussi les ancêtres animaux.
I. Le geste de dénégation avec la tête viendrait de oe naouvemenl >!<• rein-. Le geste d'acceptation (oui) avec la tète rappellerai! !<■ naouvemenl pour happer une proie offerte et jugée agréable.
Ainsi, dit Darwin, si les cheveux se hérissent sur la tête dans la terreur extrême, si les dents se découvrent dans l'emportement de la rage, c'est parce que « l'homme a vécu autrefois dans une condition inférieure et voisine de la bestialité ». Spencer explique ainsi la dilatation des narines dans la colère : pendant le combat, la bouche remplie par une partie du corps de son adversaire, notre ancêtre ne pouvait alors respirer que par le nez. D'après Mantegazza, nous grinçons des dents « pour en faire sentir la force à nos adversaires ». Pour Metschnikoff, la chair de poule est le rudiment d'un mécanisme très utile à certains animaux : le hérisson, devant le danger, s'arrête et se roule en boule; chez les oiseaux et beaucoup de mammifères, les muscles de la peau redressent les plumes et les poils. « Ces mouvements s'observent très fréquemment pendant la frayeur et leur servent pour réchauffer leur peau1 et quelquefois aussi, comme le pense Darwin, pour apparaître plus gros et plus terribles à leurs ennemis. » Les contractions involontaires de la vessie et de l'intestin que la peur entraîne si facilement seraient encore « un héritage des animaux » chez l'homme. « On a souvent observé que le même phénomène se produit chez les chiens et chez les singes... Il est. très probable qu'il s'agit ici d'un mécanisme utile pour la conservation de l'individu. On sait que l'émission d'excréla divers facilite la lutte pour l'existence. C'est ainsi que le renard chasse le blaireau de son terrier pour s'en rendre maître et que les putois et les mouffettes se défendent contre les carnassiers plus forts qu'eux en leur lançant un liquide très fétide. »
Ainsi toute mimique serait expliquée ou immédiatement par une émotion actuelle (pour fuir ou rechercher la cause de l'émotion) ou par une association antérieure habituelle, plus ou moins anciennement acquise.
Georges Dumas a récemment repris la question et, après avoir cité quelques-unes des explications ci-dessus, dit que cela fait regretter le temps de Bernardin de Saint-Pierre (qui admettait, dit-on, que la Providence a fait les puces noires pour qu'on puisse plus facilement les attraper sur des draps blancs). Il traite de « romans » certaines explications comme celles de Darwin et de Wundl pour la joie. La bouche s'ouvre, dit le pre-
1. D'après Mantegazza aussi, le tremblement <•>! utile pour produire la chaleur el réchauffer le sang qui, sous l'influence de la frayeur, tendrait à se trop refroidir.
mier, parce que dans la joie on pousse naturellement des cris; ce qui exige l'ouverture de la bouche; la bouche s'enlr'ouvre dans le rire, dit le second, « comme si tous les sens devaient recevoir l'impression joyeuse », comme si, explique plaisamment Dumas, l'homme qui sourit voulait» avaler l'expression joyeuse .
Georges Dumas cherche, avec raison, à rentrer, sur ces questions, dans une voie plus positive et expérimentale. Il montre (lue, « d'une façon générale, nous exécutons dans la joie les mouvements qui nous sont les plus aisés » et que, dans l'expression des émotions, il y a surtout des variations du tonus1 musculaire. Mais il n'arrive pas ainsi à résoudre la question posée dans ce paragraphe : le mécanisme de la spécialisation de chaque mimique à chaque émotion. Il arrive en effet à une simple dichotomie : exaltation ou dépression du tonus, alors que le nombre et la complexité des émotions a exprimer sont énormes. Dans l'exaltation, il faut alors placer la joie et la colère qui ne sont pas identiques; dans la dépression il y a la tristesse et la peur qui sont des émotions bien dilïérentes, à mimique tout à fait distincte. Et il y a bien d'autres émotions à expression mimique propre.
Cette explication n'est donc pas encore trouvée.
e. Les centres de la mimique.
Les centres de la mimique émotionnelle sont de deux ordres : corticaux et basilaires. Les centres corticaux pour la perception de l'impression et le passage à l'ordre d'expression émotive sont dans la région périrolandique a. Les centres basilaires pour la coordination de cette expression émotive sont dans la région oploslriée (lig. 5, p. 20).
Nothnagel a publié des faits de conservation de l'expression émotive avec abolition des mouvements volontaires dans lesquels il \ avait intégrité de la couche optique et de sa couronne rayonnante. Il pense qu'il doit y avoir altération de cette région dans le type inverse. Et en effet Bechtcrew a démontré l'exactitude de cette proposition. D'où celte loi clinique : V intégrité de l'expression émotive veut dire intégrité de /" couche optique ;.