‹ Introductory French readerChapitre 17 sur 52 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Ne t'inquiète donc pas^ chère sœnr^ me voilà arri^ vée à Paris sans accident ni fatigue. J'ai dormi quelques heures^ j^ai déjeuné d'une tasse de café ; j^ii fait ma toilette^ et dans un instant je vais prendre un fiacre et me présenter à M"® d'Arglade pour 5 qu'elle me présente à M"® de Villemer. Je t'écrirai ce soir le résultat de la solennelle entrcTue, mais je veux d'abord jeter ces trois mots à la poste pour que tu sois rassurée sur mon voyage et ma santé.

Prends courage avec moi, Camille, tout ira bien ; 10 Dieu n'abandonne pas ceux qui comptent sur lui et qui font leur possible pour aider sa douce providence. Ce qu'il y a eu de plus douloureux pour moi dans ma résolution, ce sont tes larmes et celles des chers petits ; j'ai de la peine à retenir les miennes quand j'y pense; 15 mais il le faut absolument, vois-tu I Je ne pouvais pas rester les bras croisés quand tu as quatre enfants à élever. Puisque j'ai du courage, de la santé, et aucun autre lien en ce monde que ma tendresse pour toi et pour ces pauvres anges, c'était à moi de partir 20 et de chercher notre vie. J'en viendrai à bout, soisen sûre. Soutiens-moi au lieu de me regretter et de m'attendrir, voilà tout ce que je demande. Et sur ce, ma sœur chérie, je t'embrasse de toute mon âme, ainsi que nos enfants adorés. Ne les fais pas pleurer 2^

DEUX LEl^BES. 133

en lenr parlant de moi ; mais tâche cependant qu'ils ne m^oublient pas^ cela me ferait bien de la peine.

DBUXlàMB LETTRE.

Victoire^ grande victoire^ ma bonne sœur ! me voilà revenue de chez notre grande dame^ et succès in-

5 espéré, tu vas voir. Puisque j'ai encore une soirée de liberté, la dernière probablement, j'en vais profiter pour te raconter l'entrevue. Il me semblera que je cause encore avec toi au coin de ton feu, berçant Chariot d'une main et amusant Lilli de l'autre.

lo Chers amours, que font-ils en ce moment? Ils ne s'imaginent pas que je suis toute seule dans une triste chambre d'auberge, car, dans la crainte d'être importune à M*"® d'Arglade, je suis descendue dans un petit hôtel ; mais je serai très bien chez la marquise, et

J5 cette soirée solitaire ne m'est pas mauvaise pour me recueillir et penser A vous autres sans distraction. J'ai très bien fait d'ailleurs de ne pas trop compter sur le gîte qui m'était offert, car M™* d'Arglade est absente, et j'ai dû bravement me présenter moi-même à M°**

20 de Villemer.

Tu m'as recommandé de te faire son portrait : elle a soixante ans environ, mais elle est infirme et sort très peu de son fauteuil ; cela et sa figure souffrante la font paraître plus âgée de quinze ans. Elle n'a

25 jamais dû être ni belle ni bien faite ; mais sa physionomie est expressive et caractérisée. Elle est très brune; ses yeux sont magnifiques. Elle a le nez droit et tombant trop sur la bouche, qui est laide et qu'on voit encore trop. Cette bouche est dédaigneuse

30a l'habitude ; cependant toute la figure s'éclaircit et 9'bumanise quand elle sourit, et elle sourit facilement,

134 LSGTUBES PRAITÇAIBES.

Ma première impression s'est trouvée d'accord avec la dernière. Je crois cette dame très bonne par réflexion plutôt que par entraînement^ et courageuse plutôt que gaie. Elle a de Tesprit et de Tinstruction. Enfin elle ne diffère pas beaucoup du portrait que M°*** d'Arglade nous avait fait d'elle^

Elle était seule quand on m'a intr^anite dans sa chambre. Elle m'a fait asseoir près d'elle avec assez de grâce, et voici le résumé de la conversation. r " Vous m'êtes beaucoup recommandée par M"* lo Œ Arglade, que j'estime infiniment. Je sais que vous appartenez à une excellente famille^ que vous avez des talents, un caractère honorable, et une vie sans tache. J'ai donc le plus grand désir que nous puissions nous entendre et nous convenir. Pour cela, il faut deux 15 choses : l'une, c'est que mes offres vous paraissent satisfaisantes ; l'autre, que notre manière de voir ne soit pas trop opposée, car ce serait la source de contrariétés fréquentes. Traitons la première question. Je vous offre douze cents francs par an. 20

— On me l'a dit, madame, et j'ai accepté.

— On m'avait dit à moi que vous trouveriez peutêtre cela insuffisant ?

— Il est vrai que c'est peu pour les besoins de ma situation ; mais madame est juge de la sienne propre, 25 et puisque me voilà...

— Parlez franchement ; vous trouvez que ce n'est pas assez ?

— Je ne peux pas dire ce mot-là. C'est probablement plus que ne valent mes services. 30

— Je ne dis pas cela, moi, et vous, vous le dites par modestie ; mais vous craignez que cela ne suffise pas à votre entretien P Soyez tranquille, je me charge de

DEtTX LETTRES. 135

tout ; vous ne dépenserez chez moi que la toilette, et je n'en exige aucune. Est-ce que vous Faimez, la toilette ?

— Oui, madame, beaucoup ; mais je m'en abstien- 5 drai, puisqu'à cet égard vous n'exigez rien/^^___^ —

/ La sincérité de ma réponse parut étonner la marquise. Peut-être n'aurais-je pas dû parler spontanément comme j'ai l'habitude de le faire. Elle fut un peu de temps avant de se reprendre. Enfin elle se mit io à sourire et me dit : "Ah çà! pourquoi aimez-vous la toilette ? Vous êtes jeune, jolie, et pauvre ; vous n'avez ni le besoin ni le droit de vous attifer !

— J'en ai si peu le droit, répondis-je, que je suis simple comme vous voyez.

15 — C'est fort bien, mais vous souffrez de n'être pas plus élégante ?

— Non, madame, je n'en souffre pas du tout, puisqu'il faut que cela soit ainsi. Je vois que j'ai parlé sans réfléchir en vous disant que j'aimais la toilette,

20 et que cela vous a donné une pauvre idée de ma raison. Je vous prie de n'y voir qu'un effet de ma sincérité. Vous m'avez questionnée sur mes goûts, et j'ai répondu comme si j'avais l'honneur d'être connue de vous ; c'est peut-être une inconvenance, je vous

25 prie de me la pardonner^

— C'est-à-dire, repriï^lle, que si je vous connaissais je saurais que vous acceptez sans humeur et sans murmure les nécessités de votre position ?

— Oui, madame, c'est absolument cela.

30 — Eh bien 1 votre inconvenance, si c'en est une, est loin de me déplaire. J'aime la sincérité par-dessus tout ; je l'aime peut-être plus que la raison, et je fskiB un appel à votre franchise entière. Qu'est-ce

136 LECTURES FHAKÇAIâ.ES.

qui vous a décidée à accepter de si minces honoraires pour venir tenir compagnie à une vieille femme infirme et peut-être fort ennuyeuse ?

— D^abordy madame^ on m'a dit que vous aviez beaucoup d'esprit et de bontés et je n'ai pas cru par 5 conséquent devoir m'ennuyer près de vous ; ensuite^ quand même j'aurais dû beaucoup souffrir, il était de mon devoir de tout accepter plutôt que de rester dans l'inaction. Mon père ne nous ayant pas laissé de fortune, ma sœur du moins était assez bien mariée, et je lo vivais avec elle sans scrupule ; mais son mari est mort dernièrement après une longue et cruelle maladie qui

a absorbé toutes les économies du ménage. O'est donc à moi naturellement de soutenir ma sœur et ses quatre enfants. 15

— Avec douze cents francs ? s'écria la marquise. Non, cela ne se peut pas. Ah^ mon Dieu ! M*"* d'Arglade ne m'avait pas dit cela. Elle a sans doute craint la méfiance qu'inspire le malheur ; mais elle a BU bien tort en ce qui me concerne; votre dévoue- 20 ment m'intéresse, et si nous nous convenons d'ailleurs je veux que vous vous ressentiez de mon estime. Fiezvous à moi ; je ferai de mon mieux.

— Ah! madame, lui répondis- je, que j'aie ou non

le bonheur de vous convenir, laissez-moi vous remercier 25 de ce bon mouvement de votre cœur ! Et je lui baisai la main avec vivacité, ce qu'elle ne trouva pas mauvais.

— Pourtant, reprit-elle après un autre silence, où elle semblait se défier de son inspiration, si vous étiez 30 légère et un peu coquette ?

— Je ne suis ni l'une ni l'autre.

— J'espère que non. Pourtant vous êtes très jolie.

DEUX LETTRB8. 137

On ne m'avait pas dit ça non plus^ et je vous trouve méme^ à mesure que je vous regarde^ remarquablement jolie. Gela m'inquiète un peu^ je ne vous le cache pas.

5 — Pourquoi, madame?

— Pourquoi? Oui, vous avez raison. Les laides se croient belles, et au désir de plaire elles ajoutent le ridicule. Il vaut peut^-être mieux que vous soyez capable de plaire... pourvu que vous n'en abusiez pas.

lo Voyons, étes-vous assez bonne fille et assez femme forte pour me raconter un peu votre existence passée ? Avez- vous eu quelque roman ? Oui, n'est-ce pas ? Il est impossible qu'il en soit autrement. Vous avez vingt-deux ou vingt-trois ans...

15 — J*en ai vingt^uatre, et je n'ai pas eu d'autre roman que celui que je vais vous raconter en deux mots. A dix-sept ans j'ai été recherchée en mariage par une personne qui me plaisait, et qui s'est retirée en apprenant que mon père avait laissé plus de det-

90 tes que de capital. J'ai eu beaucoup de chagrin, mais j'ai oublié cela, et j'ai juré de ne pas me marier.

— Ah ! c'est du dépit, cela, et non de l'oubli !

— Non, madame, c'est du raisonnement. N'ayant rien, mais sentant que j'étais quelque chose, je n'ai

25 pas voulu faire un sot mariage, et, bien loin d'avoir du dépit, j'ai pardonné à celui qui m'avait abandonnée ; je lui ai pardonné surtout le jour où, voyant ma sœur et ses quatre enfants dans la misère, j'ai compris la douleur d'un père de famille qui meurt sans

30 pouvoir rien laisser à ses orphelins.

— Et vous avez revu cet ingrat ?

— Non, jamais. Il est marié et je n'y pense plus. -» Et depuis vous n'avez pensé à aucun autre?

138 LEOTUBES FBAKÇAI8B8.

— Non, madame.

— Comment avez-vous fait ?

— Je ne sais pas. Je crois que je n*ai pas eu le temps de penser à moi. Quand on est très pauvre, et que Ton ne veut pas se laisser aller à la misère, les 5 journées sont bien remplies, allez !

— Mais on a dû cependant vous obséder beaucoup, jolie comme vous Têtes?

— Non, madame, personne ne m'a obsédée. Je ne crois pas aux persécutions qui ne sont pas du tout 10 encouragées.

— Je pense comme vous, et je suis contente de votre manière de répondre. Donc vous ne craignez rien pour vous-même dans Favenir ?

— Je ne crains rien du tout. 15

— Et cette solitude de cœur ne vous rendra pas triste, maussade ?

— Je ne le prévois en aucune façon. Je suis naturellement gaie et j'ai conservé ma force au milieu des plus cruelles épreuves. Je n'ai aucun rêve d'amour 20 dans ma tête, je ne suis pas romanesque. Si je venais

à changer, j'en serais bien étonnée. Voilà, madame, tout ce que je peux vous dire de moi. Voulez-vous me prendre telle que je me donne avec assurance, puisqu'au bout du compte je ne peux me donner que 25 pour ce que je me connais ?

— Oui, je vous prends pour ce que vous êtes, pour une excellente fille, pleine de franchise et de volonté. Reste à savoir si vous avez réellement les petits talents que je réclame. .30

— Que faut-il faire? - —

— Causer d'abord, et sur ce* point me voilà 1gàti»faitë. Et puis il faut lire et faire un peu de musique.

DEUX LETTEBè. 139

— Essayez-moi ton.t de suite; et si le peu dont je suis capable vous contente...

— Oui, oui, dit-elle, en me mettant un livre dans les mains, lisez. Je meurs d*envie d*être enchantée

5 de vous.**

Au bout d'une page elle me retira le livre en disant que c'était parfait. Restait la musique. Il y avait un piano dans la chambre. Elle me demanda si je savais lire à livre ouvert. Comme c'est à peu près

lo tout ce que je sais, je pus la contenter encore sur ce point. Finalement elle me dit que, connaissant mon écriture et ma rédaction d'après des lettres de moi que lui avait montrées M°*® d'Arglade, elle comptait que je serais un excellent secrétaire, et elle me congé-

15 dia en me tendant la main et en me disant de très bonnes paroles. Je lui ai demandé la journée de demain pour voir les quelques personnes que nous connaissons ici, et elle a donné des ordres pour que je fusse installée samedi.

20 Chère sœur, on vient de m'interrompre. Quelle douce surprise ! c'est un billet de M™® de Villemer, un billet de trois lignes que je te transcris :

'* Permettez-moi, chère enfant, de vous envoyer un petit à compte pour les enfants de votre sœur et une

25 petite robe pour vous. Puisque vous aimez la toilette, il faut bien compatir aux faiblesses des gens qu'on aime ! Il est réglé et entendu que vous aurez cent cinquante francs par mois et que je me charge de vos chiffons."

30 Comme cela est bonne et maternel, n'est-ce pas? Je vois que j'aimerai cette femme-là de tout mon cœur, et que je ne l'avais pas assez bien jugée à première vue. Elle est plus spontanée que je ne pen.

140 LBOTUBSS FaAKÇAISBS.

sais. Le billet de cinq cents francs, je le mets dans cette lettre. Vite ! dn bois dans la cave, des jupons de laine à Lilli qui en manque^ et un poulet de temps en temps sur cette pauvre table. Un peu de vin pour toi, ton estomac est tout délabré, et il en faudra si 5 peu pour le remettre ! Il faut aussi faire arranger la cheminée de la chambre, qui fume atrocement ; ce n'est pas supportable, cela peut fatiguer les yeux des enfants, et ceux de ma filleule sont si beaux !

Moi, j'ai honte de la robe qui m'est destinée, une 10 robe de soie gris de perle magnifique. Ah ! que j'ai été sotte de dire que j'aimais à être bien mise ! Une robe de quarante francs eût sufii à mon ambition, et m'en voilà pour deux cents sur le corps pendant que ma pauvre sœur raccommode ses guenilles ! Je ne 15 sais où me cacher ; mais ne crois pas au moins que je sois humiliée de recevoir un cadeau. Je m'acquitterai de ces bontés-là en conscience, mon cœur me le dit. Tu vois, Camille, tout me réussit, à moi, quand je m'en mêle I Je tombe du premier coup sur une 20 femme excellente, je gagne plus que je n'acceptais, et je suis accueillie et traitée comme un enfant que l'on veut adopter et gâter. Et quand je pense que tu me retiens depuis six mois en t'imposant un surcroît de privations, en t'arrachant les cheveux à l'idée que je 25 veux travailler pour toi I Bonne sœur, vous étiez donc une mauvaise mère. Est-ce que ces chers trésors d'enfants ne devaient pas passer avant tout et faire taire même notre amitié? Ah ! j'ai eu bien peur d'échouer pourtant, je te le confesse aujourd'hui, 30 quand j'ai emporté de la maison nos derniers louis pour payer mon voyage, au risque de revenir sans avoir plu à cette dame. Dieu s'en est mêlé, va, Ga-

DEUX LETTRES. 141

mille ! Je l'ai prié ce matin de si grand cœur ! Je lui ai tant demandé de me rendre aimable^ convenable, et persuasive !

A présent je vais me coucher, car je tombe de fa- 5 tigue. Je t'aime, petite sœur, tu sais, plus que tout au monde et beaucoup plus que moi. Ne me plains donc pas, je suis la plus heureuse fille qu'il y ait aujourd'hui, et pourtant je ne suis pas près de toi, je ne regarde pas dormir nos enfants ! Tu vois bien lo qu'il n'y a pas de vrai bonheur dans l'égoïsme, puisque, seule comme me voilà, séparée de tout ce que j'aime, le cœur me bat de joie à travers les larmes, et que je vais remercier Dieu à deux genoux avant de m'endormir.

GeORQE SA££).

142 LECTUBES FRANÇAISES.

CHARLOTTE COBDAY.

À CETTE époque (1793) vivait dans le Calvados une jeune fille^ âgée de vingt-cinq ans, réunissant à une grande beauté un caractère ferme et indépendant. Elle se nommait Charlotte Corday d'Armans. Ses mœurs étaient pnres^ mais son esprit était actif et in- 5 quiet. Elle avait quitté la maison paternelle pour aller vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. La jeune Corday s'était enflammée pour la cause de la révolution, comme beaucoup de femmes de son temps, et elle était enivrée de Tidée d'une 10 république soumise aux lois et féconde en vertus. Les Girondins lui paraissaient vouloir réaliser son rêve ; les montagnards semblaient seuls y apporter des obstacles ; et, à la nouvelle du 31 mai, elle résolut de venger ses orateurs. La guerre du Calvados 15 commençait ; elle crut que la mort du chef des anarchistes, concourant avec Tinsurrection des départements, assurerait la victoire de ces derniers ; elle résolut donc de faire un grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie une vie dont un époux, des 20 enfants, une famille, ne faisaient ni l'occupation ni le charme. Elle trompa son père, et lui écrivit que, les troubles de la France devenant tous les jours plus effrayants, elle allait chercher le calme et la sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela, elle s'achemi- 25 nait vers Paris. Avant son départ elle voulait voir à Caen les députés, objet de son enthousiasme et de son

CHABLOTTE CORDAT. 143

dévouement. Pour parvenir jusqu'à eux, elle imagina un prétexte, et demanda à Barbaroux une lettre de recommandation auprès du ministre de Tintérieur, ayant, disait-elle, des papiers à réclamer pour une 5 amie. Barbaroux lui en donna une pour le député Duperret. Ses collègues, qui la virent comme lui, et comme lui Fentendirent exprimer sa haine contre les montagnards, et son enthousiasme pour une république pure et régulière, furent frappés de sa beauté et

lo touché de ses sentiments. Tous ignoraient ses projets. Arrivée à Paris, Charlotte Corday songea à choisir sa victime. Danton et Robespierre étaient assez célèbres dans la montagne pour mériter ses coups, mais Marat était celui qui avait paru le plus effrayant aux

15 provinces, et qu'on regardait comme le chef des anarchistes. Elle voulait d'abord frapper Marat au milieu de ses amis, mais elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un état qui l'empêchait de siéger à la convention. Une de ces maladies inflam-

2oniatoires qui, dans les révolutions, terminent ces existences orageuses que ne termine pas l'échafaud, Fobligea à se retirer et à rentrer dans sa demeure. Là rien ne pouvait calmer sa dévorante activité ; il passait une partie de la journée dans son bain, entouré

25 de plumes et de papier, écrivant sans cesse, rédigeant son journal, adressant des lettres à la convention, et se plaignant de ce qu'on ne leur donnait pas assez d'attention. C'était toujours la même vanité, la même fureur, et la même promptitude à devancer les

30 craintes populaires.

Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc obligée d'aller le chercher chez lui D'abord elle remit la lettre qu'elle avait pour Duperret, remplit sa com-

144 LSÔTUBE8 FRAKÇAISBS.

mission anprès da ministère de l'intérieur^ et se prépara à consommer son projet. Elle demanda à un cocher de fiacre Tadresse de Marat^ s'y rendit^ et fut refusée. Alors elle lui écrivit, et lui dit qu'arrivée du Calvados elle avait d'importantes choses à lui ap- 5 prendre. C'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, en effet, elle se présenta à huit heures du soir. La gouvernante de Marat lui oppose quelques difiScultés ; Marat, qui était dans son bain, entend Charlotte Corday et ordonne qu'on l'intro- 10 duise. Restée seule avec Marat, elle rapporte ce qu'elle a vu à Caen, puis l'écoute, le considère avant de le frapper. Marat demande avec empressement le nom des députés présents à Caen ; elle les nomme, et lui, saississant un crayon, se met à les écrire, en 15 ajoutant : '^ C'est bien, ils iront tous à la guillotine.

— A la guillotine 1" reprend la jeune Corday indignée ; alors elle tire un couteau de son sein, frappe Marat, et enfonce le fer jusqu'au cœur. ^^ A moi I s'écria-t-il, à moi 1 " Sa gouvernante s'élance à ce 20 cri ; un commissionaire qui pliait des journaux accourt de son côté ; tous doux trouvent Marat plongé dans son sang, et la jeune Corday calme, sereine, immobile. Le commissionaire la renverse d'un coup de chaise, la gouvernante la foule aux pieds. Le tu- 25 multe attire du monde, et bientôt tout le quartier est en rumeur. La jeune Corday se relève, et brave avec dignité les outrages et les fureurs de ceux qui l'entourent. Des membres de la section, accourus à ce bruit, et frappés de sa beauté, de son courage, du 30 calme avec lequel elle avoue son action, empêchent qu'on ne la déchire et la conduisent en prison, où elle continue à tout confesser avec la même assurance.

CHABLOTTE CORDAT. 145

Charlotte Corday, conduite en présence du tribunal^ conserve le même calme. On lui lit son acte d'accusation^ après quoi Ton procède à Taudition des témoins ; Corday interrompt le premier témoin, et, 5 ne lui laissant pas le temps de commencer sa déposition : *' C'est moi, dit-elle, qui ai tué Marat.

— Qui TOUS a engagée à commettre cet assassinat ? lui demande le président.

— Ses crimes.

lo — Qu'entendez-vous par ses crimes P

— Les malheurs dont il est cause depuis la Eévolution.

— Qui sont ceux qui vous ont engagée à cette action?

15 — Moi seule, reprend fièrement la jeune fille. Je l'avais résolu depuis longtemps, et je n'aurais jamais pris conseil des autres pour une pareille action ; j'ai voulu donner la paix à mon pays.

— Mais croyez-vous avoir tué tous les Marats ? 20 — Non, reprend tristement l'accusée, non."

Elle laisse ensuite achever les témoins, et après chaque déposition elle répète : '' C'est vrai, le déposant a raison." Elle ne se défend que d'une chose, c'est de sa prétendue complicité avec les Girondins ; '^S puis elle se rassied et écoute le reste de l'instruction avec une parfaite sérénité.

— Vous le voyez, dit pour toute défense son avocat, l'accusée avoue tout avec une inébranlable assurance. Ce calme et cette abnégation, sublimes sous

30 un rapport, ne peuvent s'expliquer que parle fanatisme politique le plus exalté. C'est à vous de juger de quel poids cette considération morale doit être dans la balance de la justice.

Uharlotte Gorday est condamnée à la peine de mort. Son beau visage n'en paraît pas ému ; elle rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres ; elle écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé de sa vie ; elle écrit à Barbaroux, auquel elle 5 raconte son voyage et son action dans une lettre charmante, pleine de grâce, d'esprit, et d'élévation ; elle lui dit que ses amis ne doivent pas la regretter, car une imagination vive, un cœur sensible, promettent une vie bien orageuse à ceux qui en sont doués. Elle lo termine par ces mots : " Quel triste peuple pour former une république ! il faut au moins fonder la paix; le gouvernement viendra comme il pourra."

Le 15, Charlotte Corday subit son jugement, avec le calme qui ne l'avait pas quittée. Elle répondit par 15 l'attitude la plus modeste et la plus digne aux outrages de la vile populace. Cependant, tous ne l'outrageaient pas ; beaucoup plaignaient cette fille si jeune^ si belle, si désintéressée dans son action, et l'accompagnaient à l'échafaud d'un regard de pitié et d'ad- 20 miration.

A. Thibrs.

LA. CANNE DE JONC. 147

LA CANNE DE JONC

La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir est, pour moi, plus présent que celui de quelques tableaux plus terribles que la destinée m^a jetés sous les yeux. Le calme de la terre et s de la mer devant Touragan n'a pas plus de majesté que n'en avait celui de Paris devant la révolution. Les boulevards étaient déserts. Je marchais seul, après minuit, dans toute leur longueur, regardant et écoutant avidement. Le ciel pur étendait sur le sol la

To blanche lueur de ses étoiles ; mais les maisons étaient éteintes, closes, et comme mortes. Tous les réverbères des rues étaient brisés. Quelques groupes d'ouvriers s'assemblaient encore près des arbres, écoutant un orateur mystérieux. Puis ils se séparaient en cou-

15 rant, et se jetaient dans des rues étroites et sombres. Alors rien ne remuait plus, et la ville semblait n'avoir que des habitants morts et des maisons pestiférées.

On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que l'on ne reconnaissait qu'en la tou-

2o chant ; c'était un bataillon de la Oarde, debout, sans mouvement, sans voix. On passait impunément devant ces corps imposants et sombres, on tournait autour d'eux, on s'en allait, on revenait sans en recevoir une question, une injure,, un mot. Ils étaient inof-

25 fensife, sans colère, sans haine ; ils étaient résignés et ils attendaient.

Gomme je m'approchais de Vun. des bataillons les

plus nombreux, un officier s'ayança yers moi, ayeo une extrême politesse, et me demanda si les flammes que Ton yoyait au loin éclairer la porte Saint-Denis ne yenaient point d^une incendie. Je lui dis qu'elles sortaient de quelques grands arbres que faisaient 5 abattre et brûler des marchands, profitant du trouble pour détruire ces yieux ormes qui cachaient leurs boutiques. Alors, s'asseyant sur Vnn des bancs de pierre du bouleyard, il se mit à faire des lignes et des ronds sur le sable ayec une canne de jonc. Ce fut à 10 quoi je le reconnus, tandis qu'il me reconnaissait à mon visage. Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de m'asseoir à son côté.

Le capitaine Renaud était un homme d'un sens droit et sévère, et d'un esprit très-cultivé, comme la Garde 15 en renfermait beaucoup à cette époque. Son caractère et ses habitudes nous étaient fort connus. Une ancienne blessure à la jambe droite motivait cette habitude du capitaine de s'appuyer toujours sur cette canne de jonc, dont la pomme était assez singulière 30 et attirait l'attention de tous ceux qui la voyaient pour la première fois. Il la gardait partout et presque toujours à la main. Il n'y avait nulle affectation dans cette habitude. Il était fort honoré dans la Garde. Sans ambition et ne voulant être "que ce qu'il était, 25 capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins possible, et par monosyllabes. Trèsgrand, très-pale, et de visage mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, de- 30 venait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage habituellement froid et paisible.

Les soldats l'avaient en grande amitié i et surtout

LA CXKKB DE JONO. 149

dang la campagne d'Espagne on avait remarqué la joie avec laquelle ils partaient quand les détachements étaient commandés par la Ca^me-de-Jonc, C'était bien yéritablement la Canne^e^onc qui les commandait ; 5 car le capitaine Renaud ne mettait jamais Tépëe à la main^ même lorsqu'il approchait assez l'ennemi pour courir le hasard de se prendre corps à corps avec lui. — n fait beau^ me dit-il, en me montrant le ciel avec sa canne de jonc ; je ne sais quand je cesserai de

lo voir tous les soirs les mêmes étoiles. N'importe, le temps est superbe ; les Parisiens dorment ou font semblant. Aucun de nous n'a mangé ni bu depuis vingt-quatre heures ; cela rend les idées trè&-nettes. Je me souviens qu'un jour, en allant en Espagne,

15 vous m'avez demandé la cause de mon peu d'avancement ; je n'eus pas le temps de vous le conter ; mais ce soir je me sens la tentation de revenir sur ma vie que je repass^iis dans ma mémoire. Vous aimez les récits, je mo rappelle, et, dans votre vie retirée, vous

30 aimerez à vous souvenir de nous. Je ne vous dirai que quelques époques de mon histoire, et je ne ferai que suivre mon caprice. J'ai beaucoup vu et beaucoup lu, mais je crois bien que je ne saurais pas écrire. Ce n'est pas mon état. Dieu merci ! et je n'ai jamais

25 essayé. Mais je sais vivre, et j'ai vécu comme j'en avais pris la résolution (dès que j'ai eu le courage de le prendre), et, en vérité, c'est quelque chose. Asseyonsnous.

Quand nous fûmes assis, notre vieux camarade prit

30 la parole. Rien de ce qu'il m'a dit ne s'est eflPacé de ma mémoire, et je le répéterai presque mot pour mot.

150 LECTUBES FBANÇ AISES.

— Je n^étaîs encore que lieutenant de la Gkirde Impériale en 1814, quand je reçus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce soir, me fait souffrir plus qu'à Tordinaire.

Ici le capitaine Benaud passa plusieurs fois sa main 5 sur son front, et, comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre.

Il appuya sa tête sur la pomme de sa canne de jonc.

— Voilà qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais raconté tout cela, et ce soir j'en ai envie. Bah ! n'im- lo porte ! j'aime à m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce sera pour vous un objet de réflexions sérieuses quand vous n'aurez rien de mieux à faire.

Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me croirez bien faible ou bien fou ; mais c'est égal. 15 Jusqu'à l'événement, assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule le récit malgré moi parcequ'il me fait mal, mon amour de la gloire des armes était devenu sage, grave, dévoué, et parfaite-, ment pur, comme est le sentiment simple et unique du 20 devoir ; mais, à dater de ce jour-là, d'autres idées vinrent assombrir encore ma vie. <" ^ "J

C'était en 1814; c'était le commencement de l'an- -^ née et la fin de cette sombre guerre où notre pauvre armée défendait l'Empire et l'Empereur, et où la 25 France regardait le combat avec découragement. Soissons venait de se rendre au Prussien Bûlow. Les armées de Silésie et du Nord y avaient fait leur jonction.

Nous devions attaquer Beims que l'Empereur vou- 30 lait reprendre. Le temps était sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un officier supérieur qui conduisait les prisonniers, r Les Busses

LA OAKNE DE JOlSfO. 151

Pavaient surpris et tué dans la nuit et ils avaient délivré leurs camarades. Notre colonel voulut reprendre sa reyanche. Nous étions près d'Epemay. Le soir venait, lorsque le colonel m'appela. Il m'em- 5 mena à part, et me dit :

^^Vous voyez bien là-haut une grange, sur cette colline ; là où se promène ce grand nigaud de factionnaire russe ?

— Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenalo dier et la grange.

— Eh bien, vous qui êtes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est là le point que les Busses ont pris avant-hier et qui occupe le plus l'Empereur pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims,

15 et ça pourrait bien être. En tout cas, nous allons jouer un tour à Woronsow. A onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont établi dans cette grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous en-

20 lèverez ça à la baïonnette. Vous sentez bien que je serai par là, derrière vous, avec ma colonne. Vous n'aurez guère perdu que soixante hommes, vous aurez les six pièces qu'ils ont placées là... Vous les tournerez du côté de Reims... A onze heures... onze heures

25 et demie, la position sera à nous. Et nous dormirons jusqu'à trois heures pour nous reposer un peu.

— Ça suffit, lui dis-je ; et je m'en allai, avec mon lieutenant en second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous voyez, était de ne pas faire

30 de bruit. Je passai l'inspection des armes et je fis enlever les cartouches de toutes celles qui étaient chargées. Ensuite je me promenai quelque temps avec mes sergents en attendant l'heure. À dix heures

152 LEOTURES FRAKÇAISB8.

et demi je lear fis mettre leur capote snr IHiabit et le fusil caché sous la capote. J^avais observé les petits sentiers bordés de haies qui conduisaient au corps de garde russe^ et j'y fis monter les plus déterminés gaillards que j^iie jamais commandés. Il y en a encore s \si, dans les rangs, deux qui y étaient et s'en souviennent bien. Ils avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit, comme des roseaux que l'on couche par terre avec la ïo main. Celui qui était devant les armes demandait plus de soin. Il était immobile, l'arme au pied et le menton sur son fusil ; le pauvre diable se balançait comme un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le prit dans ses bras en le 15 serrant à l'étouffer, et deux autres, l'ayant bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement^ et je ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte d'attaquer des 20 gens couchés. Je les voyais, roulés dans leurs manteaux, éclairés par une lanterne sourde, et le cœur me battit violemment. Mais tout à coup, au moment d'agir, je craignais que ce ne fût une faiblesse qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir 25 senti la peur une fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier brusquement, donnant l'exemple à mes grenadiers. Je leur fis une geste qu'ils comprirent ; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les hommes, comme des loups sur 30 un troupeau. Oh ! ce fut une boucherie sourde et horrible I Tous les cris à peine poussés étaient éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne

LA GAKKE DE JOKa 153

se Bonleyait sans recevoir le coup mortel. En entrant j'avais frappé au hasard un coup terrible^ devant moi^ sur quelque chose de noir que j'avais traversé d'outre en outre ; un vieux officier^ homme grand et fort^ la 5 tête chargée de cheveux blancs^ se leva comme un &ntôme^ jeta un cri affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa à la figure d'un coup d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté en-

lo tre les yeux, et j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait : Papa.

Je compris alors mon œuvre, et j'y regardai avec nn empressement frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans si nombreux dans les armées

15 russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on traînait à cette terrible école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tête s'était penchée comme s'il n'eût fait que s'endormir une seconde

20 fois. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue ensanglantée. Il semblait se blottir sous ma poitrine pour fuir ses meurtriers. La confiance et le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il paraissait me dire : Dormons en paix.

25 — Etait-ce là un ennemi? m'écriai- je. Et je le serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la garde de mon sabre qui traversait son cœur et qui avait tué cet ange endormi. Je voulus pencher ma tête sur sa tête, mais mon sang le

50 couvrit de larges taches ; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de côté, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient

par les pieds et jetaient dehors^ ne leur prenant qne des cartouches. En ce moment, le Colonel entra suivi de la- colonne, dont j^entendis les pas et les armes.

— Bravo 1 mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous êtes blessé ? 5

— Regardez cela, dis- je ; quelle différence y a-t-il entre moi et un assassin ?

— Eh ! mon cher, que voulez-vous ? c'est le métier.

— C'est juste, répondis-je, et je me levai pour aller lo reprendre mon commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je l'enveloppai, et sa petite main laissa échapper une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je la pris ; je résolus, quels que fussent mes périls à venir, 15 de n'avoir plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine mon sabre d'égorgeur.

Je sortis à la hâte, et, quand je me trouvai an grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et mouillé. Mes grenadiers étaient à leurs rangs ; cha- 20 cun essuyait froidement sa baïonnette dans le gazon. Mon sergent-major marchait devant les rangs, tenant sa liste à la main, et lisant à la lueur d'un bout de chandelle planté dans le canon de son fusil ; il faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, 25 et le chinirgien-major vint me bander le front. Une large pluie tombait sur ma tête et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empêcher de pousser un profond soupir.

— Je suis las de la guerre, dls-je au chirurgien. 30

— Et moi aussi, dit une voix grave que je connaissais.

Je soulevai le bandage de mes souroils, et je vis.

LA CAKNE DE JOKO. 156

non pas Napoléon empereur^ mais Bonaparte soldat. Il était seul^ triste^ à pied, debout devant moi, ses bottes enfoncées dans la bone, son habit déchiré, son chapean raisselant la pluie par les bords ; il sentait 5 ses derniers jours venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats.

Il me considérait attentivement.

— Je fai vu quelque part, dit-il, grognard ?

A ce dernier mot, je sentis quMl ne me disait là lo qu^une phrase banale, je savais que j^avais vieilli de visage plus que d'années>et que fatigues, moustaches, et blessures me déguisaient assez.

— Je vous ai vu partout sans être vu, répondis- je.

— Veux-tu de ^avancement ?

15 Je dis : Il est bien tard.

n croisa les bras un moment sans répondre, puis:

— Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le service.

Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu 20 à quelques pas. En ce moment notre tète de colonne avait attaqué et Von nous lançait des obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes se jetèrent en arrière, par un premier mouvement dont ils eurent honte. Bonaparte sV 25 vança seul sur Tobus qui brûlait et fumait devant son cheval, et lui fit flairer cette fumée. Tout se tut et resta sans mouvement; Tobus éclata et n^atteignit personne. Les grenadiers sentaient la leçon terrible qu'il leur donnait ; moi j'y sentis de plus quelque 30 chose qui tenait du désespoir. La France lui manquait, et il avait douté un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop vengé et lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec ef-

156 LECTURES FBàKÇAISES.

fort, et, m'approchant de lai, je pris et serrai la main qu'il tendait à plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi une réconciliation tacite entre le plus obscure et le plus illustre des hommes de notre siècle.

On battit la charge, et, le lendemain an jour« Reims fut repris par nous. Mais quelques jours après Paris Fêtait par d'autres.

A. DE VlQKY.

Mt<^}

LS SlàOE DB BfiRLlK. 157

Page 1