LES TBOIS PETITES POULES
— Ah! je suis à moitié mort de faim; il faut que je mange un peu de pain; c^est un mauvais repas; mais cela vaut encore mieux que rien. Mais^ dit-il en levant le nez^ voilà une jolie petite poulette qui me
5 fera un bon souper.
La petite poule lui donna un coup de bec^ et lui creva un œiL
— Ah I dit-il; il faut que je m^habille^ je serai plus à Taise.
lo Comme il allait prendre ses culottes^ le mouton lui donna un coup de corne dans le ventre, et le renversa.
— Ahl dit-il, je ne suis plus le maître chez moi; je vais prendre mes souliers, et m^en aller.
Le chat, qui était couché sur les souliers, lui donna 15 un coup de griffe, et lui arracha son autre œil. Le pauvre loup ne savait plus où il était ; le bœuf le frappa avec ses cornes, et^ comme il allait sortir, le couturier le perça avec ses aiguilles ; il alla rouler dans la cour, et ils l^achevèrent à coups de pierre. 20 Alors on alla chercher les gensdarmes, qui les attra* pèrent tons et les mirent en prison.
Et ni, ni.
Mon petit conte est fini.
Paul Sbbillot.
6 LEGTUBES FBAKÇAI8ES.
LES DEUX SOLDATS
Il était une fois deux soldats^ qui avaient bien soixante ans. Obligés de quitter le seryice^ ils résolurent de retourner au pays. Chemin faisant ils se disaient :
— Qu^allons-nous faire pour gagner notre vie? 5 Nous sommes trop vieux pour apprendre un métier;
si nous demandons notre pain^ on nous dira que nous sommes encore en état de travailler^ et on ne nous donnera rien.
— Tirons au sort^ dit l'un d'eux^ à qui se laissera 10 crever les yeux, et nous mendierons ensemble.
L'autre trouva l'idée bonne. Le sort tomba sur celui qui avait fait la proposition ; son camarade loi creva les yeux, et, l'un guidant l'autre, ils allèrent de porte en porte demander leur pain. On leur 15 donnait beaucoup ; mais l'aveugle n'en profitait guère; son compagnon gardait pour lui-même tout ce qu'il y avait d^ bon, et ne lui donnait que les os et les croûtes de pain dur.
— Hélas 1 disait le malheureux, n'est-ce pas assez 20 d'être aveugle? Faut-il encore être si maltraité?
— Si tu te plains encore, répondait l'autre, je te laisserai là.
Mais le pauvre aveugle ne pouvait s'empêcher de se plaindre. Enfin son compagnon l'abandonna dans 25 un bois.
Après avoir erré de côté et d'antre, Taveugle s'arrêta au pied d'un arbre.
LES DEUX SOLDATS. 7
— Que vais- je devenir ? se dit-îî ; la nuit approche^ les bétes sauvages vont me dévorer!
Il monta sur un arbre pour se mettre en sûreté. Vers onze heures ou minuit quatre animaux arri- 5 vèrent en cet endroit: le renard^ le sanglier^ le loup, et le chevreuil.
— Je sais quelque chose, dit le renard, mais je ne le dis à personne.
— Moi aussi, je sais quelque chose, dit le loup, lo — Et moi aussi, dit le chevreuil.
— Bah! dit le sanglier, toi, avec tes petites cornes, qu'est-ce que tu peux savoir ?
— Eh! repartit le chevreuil, dans ma petite cervelle et dans mes petites cornes il y a beaucoup d'es-
15 prit.
— Eh bien, dit le sanglier, que chacun dise ce qu'il sait.
Le renard commença:
— Il y a près d'ici une petite rivière dont Teau 20 rend la vue aux aveugles. Plusieurs fois déjà dans
ma vie j'ai eu un œil crevé ; je me suis lavé avec cette eau et j'ai été guéri.
— Cette rivière, je la connais, dit le loup ; j'en sais même plus long que toi. La fille du roi est bien
25 malade; elle est promise en mariage à celui qui la guérira. Il suffirait de lui donner de l'eau de cette rivière pour lui rendre la santé.
Le chevreuil dit à son tour :
— La ville de Lyon, manque d'eau, et l'on promet 30 quinze mille francs à celui qui pourra lui en procurer. Or, en arrachant l'arbre de la liberté, on trouverait une source, et l'on aurait de l'eau en abondance.
— Moij dit le sanglier, je ne sais rien.
8 LBGTÛRBS FRANÇAI8B8.
Là-dessns les animaux se séparèrent.
— Ah ! se dit Taveugle ; si je pouvais seulement trouver cette source!
Il descendit de Farbre» et marcha à tâtons à travers la campagne. Enfin il trouva la rivière. Il s'y 5 lava les yeux et il commença à entrevoir ; il se les lava encore^ et la vue lui revint tout à fait.
Aussitôt il se rendit près du maire de Lyon et lui dit que, s^il voulait avoir de Teau, il n'avait qu'à faire arracher l'arbre de la liberté. En effet, l'arbre ayant 10 été arraché, on découvrit une source, et la ville eut de l'eau autant qu'il lui en fallait. Le soldat reçut les quinze mille francs promis et alla trouver le roi.
— Sire, lui dit-il, j'ai appris que votre fille est 15 bien malade, mais j'ai un moyen de la guérir.
Et il lui parla de l'eau de la rivière. Le roi envoya sur-le-champ ses valets chercher de cette eau; on en fit boire à la princesse, on lui en fit prendre des bains, et elle fut guérie. 20
Le roi dit au soldat:
— Quoique tu sois déjà un peu vieux, tu épouseras ma fille, ou bien, si tu le préfères, je te donnerai de l'argent.
Le soldat aima mieux épouser la princesse ; il sa- 25 vait bien qu'avec la fille il aurait aussi l'argent. Le mariage se fit sans délai.
Un jour que le soldat se promenait dans le jardin, il vit un homme tout déguenillé qui demandait l'aumône; il reconnut aussitôt son ancien camarade. 30
— N'étiez-vous pas deux à mendier autrefois? lui dit-il. Où est votre compagnon ?
— Il est mort^ répondit le mendiant.
LB8 DEUX SOLDAIS. 9
— Dites la vérité, vous n^aurez pas à vous en repentir. Qu^est-il devenu ?
— Je Tai abandonné.
— Pourquoi?
5 — Il était toujours à se plaindre; c'était pourtant lui qui avait les bons morceaux; quand nous avions du pain, je lui donnais la mie, parcequ'il n'avait plus de dents, et je mangeais les croûtes; je lui donnais la viande et je gardais les os pour moi.
'^ — C'est un mensonge; vous faisiez tout le contraire. Pourriez-vous reconnaître votre compagnon ?
— Je ne sais.
— Eh bieul ce compagnon, c'est moi.
— Mais n'êtes-vous pas le roi ?
'5 — Sans doute, mais je suis aussi ton ancien camarade. Entre, je te raconterai tout.
Quand le mendiant eut appris ce qui était arrivé à l'aveugle, il lui dit:
— Je voudrais bien avoir la même chance. Mènesomoi donc à cet arbre-là; les animaux y viendront peut-être encore.
— Volontiers, dit Tautre; je veux te rendre le bien pour le maL
Il conduisit le mendiant auprès de l'arbre, et le 25 mendiant y monta.
Vers onze heures ou minuit, les quatre animaux se trouvèrent là réunis. Le renard dit aux autres :
— On a entendu ce que nous disions l'autre nuit; la fille du roi est guérie, et la ville de Lyon a de l'eau.
3û Qui donc a révélé nos secrets ?
— Ce n'est pas moi, dit le loup.
— Ni moi, dit le chevreuil.
— Je suis sûr que c'est le sanglier^ reprit le re-
10 LECTURES FBAKÇAISES.
nard ; il n'avait eu rien à dire^ et il est allé rapportai ce que nous autres avions dit.
— Ce n'est pas vrai, répliqua le sanglier.
— Prends garde, dit le renard ; nous allons nous mettre tous les trois contre toi. 5
— Je n'ai pas peur de yous^ dit le sanglier en montrant les dents.
Tout à coup, en levant les yeux, ils aperçurent le mendiant sur l'arbre.
— Oh ! oh ! dirent-ils, voilà un homme qui nous lo espionne.
Aussitôt ils se mirent à déraciner l'arbre, puis ils se jetèrent sur l'homme et le dévorèrent.
Paul Sbbillot.
LE LIÈVRE ET LE HBKISSOSr. 11
LE LIEVRE ET LE HERISSON
Obtte histoire va vous paraître un mensonge^ et poartant elle est vraie; car mon grand-père, de qui je la tiens^ ne manquait jamais^ quand il me la racontait, d'ajouter: Il faut pourtant qu'elle soit vraie;
5 sans cela on ne la raconterait pas. Voici Thistoire^ telle qu'elle s'est passée.
C'était dans une matinée d'été, pendant le temps de la moisson, précisément quand le sarrasin est en fleur. Le soleil brillait dans le ciel, le vent du matin
lo soufflait sur les blés, les alouettes chantaient dans l'air, les abeilles bourdonnaient dans le sarrasin, et les gens se rendaient à l'église dans leur toilette du dimanche, et toutes les créatures étaient en joie^ et le hérisson aussi.
15 Mais le hérisson se tenait^ devant sa porte; il avait les bras croisés, regardait couler lé temps, et chantait sa petite chanson, ni mieux ni plus mal que ne chante un hérisson par une belle matinée de dimanche. Tandis qu'il chantait ainsi à demi-voix,
20 il eut l'idée, pendant que sa femme lavait et habillait les enfants, de faire quelques pas dans la plaine et d'aller voir comment poussaient ses navets. Les navets étaient tout près de sa maison, et il était dans l'habitude d'en manger, lui et sa famille ; aussi les re-
25 gardait-il comme lui appartenant. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le hérisson ferma la porte derrière lui, et se mit en route. Il était à peine hors de chez
12 LEOTUBEB FBAKÇAI8B8.
lui quand il rencontra le lièvre^ qui était sorti dans une intention toute semblable pour aller visiter ses choux. Quand le hérisson aperçut le lièvre^ il lai souhaita amicalement le bonjour. Mais le lièvre, qui était un grand personnage, et de plus très fier, ne 5 rendit pas le salut au hérisson, mais lui dit, et d'un air extrêmement moqueur: '^ Comment se fait-il que tu cours comme cela les champs par une si belle matinée ?
— Je vais me promener, dit le hérisson. 'o
— Te promenerl dit en riant le lièvre; il me semble qu'il te faudrait pour cela d'autres jambes.''
Oette réponse déplut extraordinairement au hérisson ; car il ne se fâchait jamais, excepté quand il était question de ses jambes, précisément parce qu'il 15 les avait torses de naissance. " Tu t'imagines peutêtre, dit-il au lièvre, que tes jambes valent mieux que les miennes ?
— Je m'en flatte, dit le lièvre.
— C'est ce qu'il faudrait voir, repartit le hérÎB-ao son ; je parie que si nous courons ensemble je courrai mieux que toi.
— Avec tes jambes torses? tu veux te moquer, dit le lièvre ; mais je le veux bien, si tu en as tant d'envie. Que gagerons-nous? 25
— Un beau louis d'or et une bouteille de brandevin, dit le hérisson.
-—Accepté, dit le lièvre; nous pouvons en &ire l'épreuve sur-le-champ.
— Non; cela n'est pas si pressé, dit le hérisson; 30 je n'ai encore rien pris ce matin ; je veux d'abord rentrer chez moi et manger un morceau; dans une demi-heure je serai au rendez-vous."
LB LIBYBB BT LE HÉBISSON. 13
Le lièvre y consent, et le hérisson s'en va. En chemin, il se disait : Le lièvre se fie à ses longues jambes, mais je lui jouerai un tour.
En arrivant chez lui, le hérisson dit donc à sa 5 femme : " Femme, habille-toi vite ; il faut que tu viennes aux champs avec moi.
— Qu'y a-t-il donc? dit la femme.
— J'ai parié avec le lièvre un beau louis d'or et une bouteille de brandevin que je courrais mieux que
lolui, et il faut que tu sois de la partie.
— Bon Dieu! mon homme, dit la femme au hérisson, es-tu dans ton bon sens ou as-tu perdu la cervelle ? Comment prétends-tu lutter à la course avec le lièvre ?
15 — Silence, ma femme, dit le hérisson; c'est mon affaire. Ne te mêle pas de ce qui regarde les hommes. Marche, habille-toi et partons ensemble."
Que pouvait faire la femme du hérisson ? Il fallait bien obéir.
20 Gomme ils cheminaient ensemble, le hérisson dit à sa femme: '^ Fais bien attention à ce que je vais te dire. Nous allons courir dans cette grande pièce de terre que tu vois. Le lièvre court dans un sillon et moi dans l'autre, nous partirons de là-bas. Tu
25 n'as qu'à te tenir cachée dans le sillon, et, quand le lièvre arrivera près de toi, tu te montreras à lui en criant: Me voilà!"
Tout en disant cela ils étaient arrivés; le hérisson marqua à sa femme la place qu'elle devait tenir,
30 et il remonta le champ. Quand il fut au bout, il j trouva le lièvre, qui lui dit: " Allons-npus courir?
— Sans doute, reprit le hérisson.
— En route donc."
14 LECTURES FRAKVAISS8.
Et chacnn se plaça dans son sillon. Le lièyre dit : TJne^ deux, trois! et partit comme un tourbillon. Le hérisson fit trois pas à peu près^ puis se tapit dans le sillon et y demeura coi.
Quand le lièvre fut arrivé au bout de la pièce de 5 terre, la femme du hérisson lui cria: Me voilà! Le lièvre fut tout étonné et s^émerveilla fort. Il croyait bien entendre le hérisson lui-même, car la femme ressemblait parfaitement à son mari.
Le lièvre dit : Le diable est là pour quelque ^^ chose. Il cria : Recommençons ; encore une course. Et il courut encore, partant ainsi qu'un tourbillon, si bien que ses oreilles volaient au vent. La femme du hérisson ne bougea pas de sa place. Quand le lièvre arriva à Tautre bout du champ, le hérisson lui cria : i5 Me voilà! Le lièvre, tout hors de lui, dit: Secommençons, courons encore.
— Je ne dis pas non, reprit le hérisson; je suis prêt à continuer tant qu'il te plaira."
Le lièvre courut ainsi soixante-treize fois de suite, 3o et le hérisson soutint la lutte jusqu'à la fin. Chaque fois que le lièvre arrivait à un bout ou à l'autre du champ, le hérisson ou sa femme disaient toujours: Me voilà!
A la soixante-quatorzième fois, le lièvre ne put 25 achever. Au milieu des champs il roula à terre; et il expira sur la place. Le hérisson prit le louis d'or qu'il avait gagné et la bouteille de brandevin; il appela sa femme pour la faire sortir de son sillon ; tous deux rentrèrent très contents chez eux, et, s'ils ne 30 sont morts depuis, ils vivent encore.
C'est ainsi que le hérisson courut si bien qu'il fit mourir le lièvre à la peine, et depuis oe temps-là
LE LIÈVRE ET LE HÉRISSON. 15
aucun lièvre ne s^est avisé de défier un hérisson à la course.
La morale de cette histoire^ c'est d^abord que nul^ si important qu'il s'imagine être, ne doit s'aviser de 5 rire aux dépens d'un plus petit ; et secondement qu'il est bon^ si vous songez à prendre une femme^ de la prendre dans votre condition et toute semblable à vous. Si vous êtes hérisson^ ayez bien soin que votre femme soit hérissonne^ et de même pour toutes les lo espèces.
Traduit de l'Allemand des fières Grimm par F. Baudbt.
16 LECTUBEB FRANÇAISES.
LES TROIS CHEVETTX IKOR DU DIABLE.
Il était une fois une paurre femme qui mit au monde un fils^ et on lui prédit que^ dans sa quatorzième année^ il épouserait la fille du roi.
Sur ces entrefaites, le roi passa par le village^ sans que personne le reconnût; et comme il demandait 5 ce qu'il y avait de nouveau, on lui répondit quMl venait de naître un enfant, que tout ce qu'il entreprendrait lui réussirait, et qu'on lui avait prédit que, lorsqu'il aurait quatorze ans, il épouserait la fille du roi.
Le roi avait un mauvais cœur, et cette prédiction «o le fâcha. Il alla trouver les parents du nouveau-né^ et leur dit d'un air tout amical: "Vous êtes de pauvres gens, donnez-moi votre enfant, j'en aurai bien soin." Ils refusèrent d'abord ; mais l'étranger leur offrit de l'or, et ils se dirent : '^ Puisque l'enfant 15 est né heureux, ce qui arrive est pour son bien." Ils finirent par consentir et par livrer leur fils.
Le roi le mit dans une boîte, et chevaucha avec ce fardeau jusqu'au bord d'une rivière profonde, où il le jeta, en pensant qu'il délivrait sa fille d'un ga- 20 lant incommode. Mais la boîte, loin de couler à fond, se mit à flotter comme un petit bateau, sans qu'il entrât dedans une seule goutte d'eau; elle alla ainsi jusqu'à deux lieues de la capitale, et s'arrêta contre l'écluse d'un moulin. Un garçon meunier qui 25 se trouvait là par bonheur l'aperçut et l'attira avec un croc ; il s'attendait, en l'ouvrant, à y trouver de
LES TB0I8 CHBYEUX D'OB DU DIÀBLB. 17
grands trésors ; mais c'était nn joli petit garçon, frais et éveillé. Il le porta au moulin ; le meunier et sa femme, qui n'avaient pas d'enfants, reçurent celui-là comme si Dieu le leur eût envoyé. Ils traitèrent de 5 leur mieux le petit orphelin, qui grandit chez eux en forces et en bonnes qualités.
Un jour, le roi, surpris par la pluie, entra dans le moulin, et demanda au meunier si ce grand jeune homme était son fils. *^ Non, sire, répondit-il ; c'est
lo un enfant trouvé qui est venu dans une boîte échouer contre notre écluse, il y a quatorze ans ; notre garçon meunier Ta tiré de l'eau."
Le roi reconnut alors que c'était l'enfant qu'il avait jeté à la rivière. ^'Bonnes gens, dit-il, ce jeune
15 homme ne pourrait-il pas porter une lettre de ma part à la reine P Je lui donnerab deux pièces d'or pour sa peine.
— Gomme Votre Majesté l'ordonnera," répondirent-ils; et ils dirent au jeune homme de se tenir
20 prêt. Le roi écrivit à la reine une lettre où il lui
mandait de se saisir du messager, de le mettre à mort
et de l'enterrer, de façon à ce qu'il trouvât la chose
faite à son retour.
Le garçon se mit en route avec la lettre, mais il
25 s'égara et arriva le soir dans une grande forêt. Au milieu des ténèbres, il aperçut de loin une faible lumière, et, se dirigeant de ce côté, il atteignit une petite maison où il trouva une vieille femme assise près du feu. Elle parut toute surprise de voir le jeune
30 homme, et lui dit: " D'où viens-tu, et que veux-tu ?
— Je viens du moulin, répondit-il; je porte une lettre à la reine; j'ai perdu mon chemin, et je voudrais bien passer la nuit ici.
^— Malheureux enfant, répliqua la femme, tu es tombé dans une maison de voleurs.
— À la grâce de Dieu I dit le jeune homme^ je n'ai pas peur; et, d^ailleurs, je suis si fatigué qu'il m'est impossible d'aller plus loin." 5
Il se coucha sur un banc et s'endormit. Les yolenrs rentrèrent bientôt après, et ils demandèrent avec colère pourquoi cet étranger était là. " Ah! dit la vieille, c'est un pauvre enfant qui s'est égaré dans le bois: je l'ai reçu par compassion. Il porte une lo lettre à la reine."
Les voleurs prirent la lettre pour la lire, et virent qu'elle enjoignait de mettre à mort le messager. Malgré la dureté de leur cœur, ils eurent pitié du pauvre diable; leur capitaine déchira la lettre, et en mit une 15 autre à la place, qui enjoignait qu'aussitôt que le jeune homme arriverait, on lui fît immédiatement épouser la fille du roi. Puis les voleurs le laissèrent dormir sur son banc jusqu'au matin, et, quand il fut éveillé, ils lui remirent la lettre et lui montrèrent son 30 chemin.
La reine, ayant reçu la lettre, exécuta ce qu'elle contenait ; on fit des noces splendides ; la fille du roi épousa le jeune homme, et, comme il était beau et aimable, elle fut enchantée de vivre avec lui. 25
Quelque temps après, le roi revint dans son palais, et trouva que la prédiction était accomplie, et que le jeune homme avait épousé sa fille. '^ Gomment cela s'est-il fait? dit-il; j'avais donné dans ma lettre un ordre tout différent." La reine lui montra la let- 30 tre, et lui dit qu'il pouvait voir ce qu'elle contenait Il la lut et vit bien qu'on avait changé la sienne.
U demanda au jeune homme ce qu'était devenue la
LSS TROIS CHBVBUIC D'OB DU DIABLE. 19
lettre quMl lui avait confiée^ et pourquoi il en avait remis une autre. " Je n^en sais rien, répliqua celuici; il faut qu'on Fait changée la nuit, quand j^ai couché dans la forêt/* 5 Le roi en colère lui dit: ^^Cela ne se passera pas ainsi. Celui qui prétend à ma fille doit me rapporter de Tenfer trois cheveux d'or de la tète du diable. Bapporte-les-moi, et ma fille t'appartiendra.** Le roi espérait bien qu'il ne reviendrait jamais d'une pareille xo commission.
Le jeune homme répondit: ^^Le diable ne me fait pas peur; j'irai chercher les trois cheveux d'or." Et il prit congé du roi et se mit en route.
Il arriva devant une grande ville. A la porte, la 15 sentinelle lui demanda quel était son état et ce qu'il savait.
*'Tout, répondit-il.
— Alors, dit la sentinelle, rends-nous le service de nous apprendre pourquoi la fontaine de notre marché,
20 qui nous donnait toujours du vin, s'est desséchée et ne fournit même plus d'eau.
— Attendez, répondit-il, je vous le dirai à mon retour."
Plus loin, il arriva devant une autre ville. La sen- 25 tinelle de la porte lui demanda son état et ce qu'il savait.
^ Tout, répondit-il.
— Bends-nous alors le service de nous apprendre pourquoi le grand arbre de notre ville, qui nous rap-
30 portait des pommes d'or, n'a plus même de feuilles.
— Attendez, répondit-il, je vous le dirai à mon retour."
Plus loin ei^core il arriva devant une grande ri-
20 LBCTUBES FRANÇAISB8.
vière qu'il s'agissait de passer. Le passager lui demanda son état et ce qu'il savait.
" Tout, répondit-il.
— Alors, dit le passager, rends-moi le senrice de m'apprendre si je dois toujours rester à ce poste, sans 5 jamais être relevé.
— Attends, répondit-il, je te le dirai à mon retour/' De l'autre côté de l'eau, il trouva la bouche de l'enfer. Elle était noire et enfumée. Le diable n'était pas chez lui; il n'y avait que son hôtesse, assise dans 10 un large fauteuil. ''Que demandes-tu? lui dit-elle d'un ton assez doux.
— Il me faut trois cheveux d'or de la tête du diable, sans quoi je n'obtiendrai pas ma femme.
— C'est beaucoup demander, dit-elle, et si le 15 diable t'aperçoit quand il rentrera, tu passeras un mauvais quart d'heure. Cependant tu m'intéresses, et je vais tâcher de t'aider."
Elle le changea en fourmi et lui dît: ''Monte dans les plis de ma robe; là tu seras en sûreté. 20
— Merci, répondit-il, voilà qui va bien; mais j'aurais besoin en outre de savoir trois choses: pourquoi une fontaine qui versait toujours du vin ne fournit même plus d'eau; pourquoi un arbre qui portait des pommes d'or n'a plus même de feuilles ; et si un 25 certain passager doit toujours rester à son poste sans jamais être relevé.
— Ce sont trois questions difficiles, dit-elle ; mais tiens-toi bien tranquille, et sois attentif à ce que le diable dira quand je lui arracherai les trois cheveux 30 d'or."
Quand le soir arriva, le diable revint chez lui. À peine était-il entré qu'il remarqua une odeur extra-
IBS TROIS CHEVEUX d'OR DU DIABLE. 21
ordinaire. "Il y a du nouveau ici, dit-il ; je sens la chair humaine/' Et il alla fureter dans tous les coins, mais sans rien trouver. L'hôtesse lui chercha querelle. " Je viens de balayer et de ranger, dit-elle, et 5 tu vas tout bouleverser ici, tu crois toujours sentir la chair humaine. Assieds-toi et mange ton souper."
Quand il eut soupé^ il était fatigué; il posa sa tête sur les genoux de son hôtesse, et ne tarda pas à s'endormir et à ronfler. La vieille saisit un cheveu d'or, lo l'arracha et le mit de côté. ^^ Hé, s'écria le diable, qu'as-tu donc fait?
— J'ai eu un mauvais rêve, dit l'hôtesse, et je t'ai pris par les cheveux.
— Qu'as-tu donc rêvé ? demanda le diable.
15 — J^ai rêvé que la fontaine d'un marché, qui versait toujours du vin, s'était arrêtée et qu'elle ne donnait pi us même d'eau ; quelle en peut être la cause ?
— Ah! si on le savait! répliqua le diable; il y a un crapaud sous une pierre dans la fontaine ; on n'aurait
20 qu'à le tuer, le vin recommencerait à couler,"
Il se rendormit, et ronfla de façon à ébranler les vitres. Alors elle lui arracha le second cheveu. *^ Heu ! que fais-tu ? s'écria le diable en colère.
— Ne t'inquiète pas, répondit-elle, c'est un rêve 25 que j'ai fait.
— Qu'as-tu rêvé encore ? demandart-il.
— J'ai rêvé que dans un pays il y a un arbre qui portait toujours des pommes d'or, et qui n'a plus même de feuilles ; quelle en pourrait être la cause ?
30 — Ah! si on le savait ! répliqua le diable ; il y a une souris qui ronge la racine ; on n'aurait qu'à la tuer, il reviendrait des pommes d'or à l'arbre ; mais si elle continue à la ronger, l'arbre mourra tout à fait.
22 LEOTUBES FRANÇAISES.
Maintenant laisse-moi en repos avec tes réyes. Si tn me réveilles encore, je te donnerai un soufflet/'
L'hôtesse Tapaisa jusqu'à ce qu'il fût rendormi et ronflant. Alors elle saisit le troisième cheveu d'or et l'arracha. Le diable se leva en criant, et voulait la 5 battre; elle le radoucit encore en disant: "Qui peut se garder d'un mauvais rêve ?
— Qu'as-tu donc rêvé encore ? demanda-t-il avec curiosité.
— J'ai rêvé d'un passager qui se plaignait de ton- 10 joars passer l'eau avec sa barque, sans que personne le remplaçât jamais.
— Hé ! le sot I répondit le diable ; le premier qui viendra pour passer la rivière, il n'a qu'à lui mettre sa rame à la main; il sera libre et l'autre sera obligé de 15 faire le passage à son tour."
Gomme l'hôtesse lai avait arraché les trois cheveux d'or, et qu'elle avait tiré de lui les trois réponses, elle le laissa en repos, et il dormit jusqu'au matin. 20
Quand le diable eut quitté la maison, la vieille prit la fourmi dans les plis de sa robe et rendit au jeune homme sa figure humaine. "Voilà les trois cheveux, lui dit-elle ; mais as-tu bien entendu les réponses du diable à tes questions ? 25
— Très-bien, répondit-il, et je m'en souviendrai. '
— Te voilà donc hors d'embarras, dit-elle, et tn peux reprendre ta route."
Il remercia la vieille qui l'avait si bien aidé, et sortit de l'enfer, fort joyeux d'avoir si heureusement 30 réussi.
Quand il arriva au passager, avant de lui donner la réponse promise, il se fit d'abord passer de l'autre