‹ Introductory French readerChapitre 8 sur 52 · LES TROIS CHEVEUX D^OR DU DIABLE · texte numérisé non relu

LES TROIS CHEVEUX D^OR DU DIABLE

côté, et alors il lui fit part du conseil donné par le diable: ^^ Le premier qui viendra pour passer la rivière, tu n'as qu'à lui mettre ta rame à la main."

Plus loin, il retrouva la ville à Tarbre stérile; la sen- 5 tinelle attendait aussi sa réponse : ^^ Tuez la souris qui ronge les racines, dit-il, et les pommes d'or reviendront." La sentinelle, pour le remercier, lui donna deux ânes chargés d'or.

Enfin il parvint à la ville dont la fontaine était à

KO sec. Il dit à la sentinelle: '^11 y a un crapaud sous une pierre dans la fontaine; clierchez-le et tuez-le, et le vin recommencera à couler en abondance." La sentinelle le remercia et lui donna encore deux ânes chargés d'or.

15 Enfin, le jeune homme revint près de sa femme, qui se réjouit dans son cœur en le voyant de retour et en apprenant que tout s'était bien passé. Il remit au roi les trois cheveux d'or du diable. Celui-ci, en apercevant les quatre ânes chargés d'or, fut grande-

20 ment satisfait, et lui dit : ^^ Maintenant toutes les conditions sont remplies, et ma fille est à toi. Mais, mon cher gendre, dis-moi d'où te vient tant d'or, car c'est un trésor énorme que tu rapportes.

— Je l'ai pris, dit-il, de l'autre côté d'une rivière 25 que j'ai traversée; c'est le sable du rivage.

— Pourrais-je m'en procurer autant ? lui demanda le roi, qui était un avare.

— Tant que vous voudrez, répondit-il. Vous trouverez un passager; adressez-vous à lui pour passer

30 l'eau, et vous pourrez remplir vos sacs."

L'avide monarque se mit aussitôt en route, et, arrivé au bord de l'eau, il fit signe au passager de lui amener sa barque. Le passager le fit entrer, et, quand

24 LECTtJRBS FltAKÇAtSES.

ils furent à Tantre bord, il Ini mit la rame à la main et sauta dehors. Le roi devint ainsi passager en punition de ses péchés.

"L*est-il encore?

— Eh! sans doute, puisque personne ne lui a repris 5 la rame/^

Traduit de T Allemand des frères Gnmm par F. Baudbt.

LJL BELLB XT LA. bAtK. 25

Il 7 STait une fois un marchand qui était extrêmement riche. Il avait six enfants^ trois garçons et trois filles. Ses filles étaient très belles; mais la cadette surtout se faisait admirer^ et Ton ne Tappeslait^ quand elle était petite^ que la belle enfant. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil, parcequ'elles étaient riches. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la proie menade. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs marchands les demandèrent en mariage; mais les deux aînées répondirent qu'elles ne se marieraient jamais, à moins qu'elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins un comte. La Belle 15 remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l'épouser; mais elle leur dit qu'elle était trop jeune et qu'elle souhaitait tenir compagnie à son père pendant quelques annéesi.

^ Tout d'un coup, le marchand perdit son bien, et il 20 ne lui resta qu'une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants qu'il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu'en travaillant comme des paysans ils 7 pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu'elles ne voulaient 25 pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs amants qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu'elles n'eussent plus de fortune. Les bonnes

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demoiselles se trompaient; leurs amants ne youlurent plus les regarder quand elles furent pauvres. / Il y eut plusieurs gentilshommes qui youlurent épouser la Belle, quoiqu'elle n'eût pas un sou ; mais elle leur dit qu^elle ne pouvait se résoudre à aban- s donner son pauvre père dans son malheur, et qu'elle le suivrait à la campagne pour le consoler et lui aider à travailler^>^

Quand-^ furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s'occupèrent à lo labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépéchait de nettoyer la maison et ^ d'apprêter à dîner pour la famille. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Les deux sœurs au con- 15 traire s'ennuyaient à la mort ; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s'amusaient à regretter leurs beaux habits.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre par la- 20 quelle on lui mandait qu'un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d'arriver heureusement. Cette nouvelle faillit tourner la tête aux deux » aînées, qui croyaient qu'à la fin elles pourraient quitter cette campagne, où elles s'ennuyaient tant; et, 25 quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien.

"Tu ne me pries pas de t'acheter quelque-chose t 30 lui dit son père.

— Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m'apporter une rose."

Le bonhomme partit; mais, quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises ; et, après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre quMl était auparavant. Il n'avait plus que trente 5 milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants ; mais, comme il fallait passer un grand bois avant de trouver sa mai-

4 son, il se perdit. Il neigeait horriblement ; le vent était si grand qu'il le jeta deux fois en bas de son

lo cheval; et la nuit étant venue, il pensa qu'il mourrait dé faim ou de froid, ou qu'il serait mangé par les loups qu'il entendait hurler autour de lui. Tout d'un coup il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que

15 cette lumière sortait d'un grand palais qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu'il lui envoyait, et se hâta d'arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une

2o grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l'avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d'avidité. Le marchand marcha vers la maison, où il ne trouva personne; mais, étant entré dans une grande salle, il y

25 trouva un bon feu, et une table chargée de viandes, où il n'y avait qu'un couvert. Comme la pluie et la neige l'avait mouillé jusqu'aux os, il s'approcha du feu pour 8e sécher, et disait en lui-même : '^Le maître de la maison ou ses domestiques me pardonneront la liberté

soque j'ai prise, et sans doute ils viendront bientôt." n attendait pendant un temps considérable; mais onze heures ayant sonné sans qu'il vit personne, il nt pat résister à la faim, et prit un poulet, qu'il

mangea en denx bouchées et en tremblant. Il but aussi quelques coups de yin^ et^ devenu plus hardi^ il sortit de la salle et traversa plusieurs grands appartements^ magnifiquement meublés. A la fin il trouva une chambre où il y avait un bon lit, et, comme il 5 était minuit passé et qu^il était las, il prit le parti de fermer la porte et de se coucher.

Il était dix heures du matin quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre à la place du sien, qui était tout gâté. lo ^^ Assurément, dit-il, ce palais appartient à quelque bonne fée, qui a eu pitié de ma situation/^

Il regarda par la fenêtre, et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande salle où il avait soupe la 15 veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat. ''Je vous remercie, madame la fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner.'*

Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et, comme il passait 20 sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle > lui en avait demandé, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs.

En môme temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible qu'il fut tout près 25 de s'évanouir. ''Vous êtes bien ingrat! lui dit la bête d'une voix terrible; je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château^ et, pour ma peine, vous me volez mes roses, que j'aime mieux que toutes choses au monde! il faut mourir pour réparer 30 cette faute ; je ne vous donne qu'un quart d'heure, pour demander pardon à Dieu."

Le marchand se jeta à genoux, et dit à la béte.

en joignant les mains : ^^ Monseigneur, pardonnezmoi, je ne croyais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes filles qui m'en avait demandé.

— Je ne m'appelle point monseigneur, répondit le 5 monstre, mais la Béte. Mais tous m'avez dit que

vous aviez des filles ; je veux bien vous pardonner, à condition qu'une de vos filles vienne volontairement pour mourir à votre place. Ne me raisonnez pas; partez ; et, si vos filles refusent de mourir pour vous, lo jurez que vous reviendrez dans trois mois." Le bonhomme pensa :

^ S'il faut que je meure j'aurai au moins le plaisir de les embrasser encore une fois."

Il jura de revenir, et la Bête lui dit qu'il pou- 15 vait partir quand il voudrait.

En même temps la Bête se retira.

Le bonhomme, ayant repris son cheval, qu'il retrouva dans l'écurie, sortit de ce palais. Son cheval prit de lui-même une des routes de la 20 forêt, et eu peu d'heures le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autour de lui; mais, au lieu d'être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Tout de suite il raconta à sa famille 25 la funeste aventure qui lui était arrivée. À ce récit les deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point. ^^ Voyez ce que produit l'orgueil de cette petite créature, disaientelles ; que ne demandait-elle des robes comme nous ? 30 Mais non, mademoiselle voulait se distinguer. Elle va .. causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas.

— Cela sera fort inutile, reprit la Belle; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? il ne périra point.

30 USOTUBSS ^BAKÇAtSBS.

Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je yeux me livrer à toute sa furie.

— Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mes enfants, leur dit le marchand, mais je ne veux pas l'exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que 5 peu de temps à vivre ; ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie.

— Je vous assure, mon père, lui dit la Belle, que vous n'irez pas à ce palais sans moi; vous ne pouvez m'empêcher do vous suivre. Quoique je sois jeune, lo je ne suis pas fort attachée. à la vie, et j'aime mieux être dévorée par ce monstre que de mourir du chagrin que me donnera votre perte."

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient char- 15 mées, parceque les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec leur père; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le mar- 20 chand ; il n'y avait que la Belle qui ne pleurait point. Le cheval prit la route du palais, et ils l'aperçurent illuminé comme la première fois. Le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle, ou ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux 25 couverts. Le marchand n'avait pas le cœur de manger ; mais la Belle, s'efforçant de paraître tranquille, se mit à table et le servit ; puis elle disait en ellemême : ^^La Bête veut m'engraisser avant de me manger." 30

Quand ils eurent soupe, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant^ car il pensait que c'était la Bête. La Belle

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ne pouvait s^empécher de frémir en voyant cette horrible figure^ mais elle se rassura de son mieux ; et le monstre lui ayant demandé si c'était de bon cœur qu'elle était venue^ elle lui dit en tremblant que oui. 5 "Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous en suis bien obligée. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu, la Belle.

— Adieu, la Bête, répondit-elle.

iQ Et tout de suite le monstre se retira.

— Ah, ma fille, dit le marchand en embrassant la Belle, je suis à demi mort de frayeur. Croyez-moi, laissez-moi ici.

— Non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté, ig vous partirez demain matin, et vous m'abandonnerez

an secours du ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi.'' Pendant son sommeil la Belle vit une dame, qui lui dit : *' Je suis contente de votre bon cœur, la Belle ; la bonne action que vous faites en donnant votre vie

20 pour sauver celle de votre père ne demeurera point sans récompense." La Belle, en s'eveillant, raconta ce songe à son père ; et, quoiqu'elle le consolât un peu, cela ne l'empêcha pas de jeter de grands cris quand il fallut se séparer de sa chère fille.

25 Lorsqu'il fut parti, la Belle s'assit dans la grande salle et se mit à pleurer aussi; mais, comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne point se chagriner pour le peu de temps qu'elle avait à vivre, car elle croyait fermement que la

30 Béte la mangerait le soir. Elle résolut de se promener en attendant et de visiter ce beau château. Elle fut bien surprise de trouver une porte sur laquelle il y avait écrit: Appartement de la Belle. Elle ouvrit

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cette porte avec précipitation et elle fnt éblouie de la magniâcence qui y régnait; mais oe qui frappa le plus sa Yue^ ce fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique. ^^ On ne veut pas que je m'ennuie/' dit-elle tout bas ; elle pensa ensuite : 5 *^ Si je n^avais qu'un jour à demeurer ici, ou ne m'aurait pas fait une telle provision/'

Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit un livre où il y avait écrit en lettres d'or : Souhaitez^ commandez; votis êtes ici la dame et la maîtresse, lo " Hélas, dit-elle en soupirant, je ne souhaite rien que de voir mon pauvre père et de savoir ce qu'il fait à présent."

Elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d'y 15 voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste! Ses sœurs venaient au-devant de lui, et, malgré les grimaces qu'elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu'elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage. Un moment 20 après, tout cela disparut. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s'empêcher de frémir.

" La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ? 25

— Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant.

— Non, répondit la Bête, il n'y a ici d'autre maîtresse que vous. Vous n'avez qu'à me dire de m'en aller, si je vous ennuie ; je sortirai tout de suite. 30 Dites-moi, n'est-ce pas que vous me trouvez bien laid ?

— Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je croia que vous êtes fort bonne.

— Vous ayez raison^ dit le monstre; mais outre que je suis laid^ je n'ai point d'esprit, je sais bien que je ne suis qu'une béte.

— On n'est pas bête, dit la Belle, quand on croit 5 n'avoir point d'esprit. Un sot n'a jamais su cela.

— Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison ; car tout ceci est à vous.

— Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Quand lo j'y pense, vous ne me paraissez ])lus si laid.

— Oh, oui, répondit la Bête, j'ai le cœur bon, mais je suis un monstre."

La Belle soupa de bon appétit. Elle n'avait presque plus peur du monstre, mais elle faillit mourir de frais yeur lorsqu'il lui dit: " La Belle, voulez-vous être ma femme?" Elle fut quelque temps sans répondre; elle avait peur d'exciter la colère du monstre en le refusant; elle dit pourtant en tremblant: ^^Non, la Bête." 20 Ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable que tout le palais en retentit; mais la Belle fut bientôt rassurée, car la Bête, lui ayant dit tristement: ^' Adieu donc, la Belle," sortit de la chambre, en se retournant de temps en temps 25 pour la regarder encore. La Belle, se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête. *' Hélas! disait-elle, c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle est si bonne!"

La Belle passa trois mois dans ce palais avec assez 30 de tranquillité. Tous les soirs la Bête lui rendait visite, et l'entretenait pendant le souper avec assez de bon sens. Chaque jour la Belle découvrit de nouvelles bontés de ce monstre. L'habitude de le voir l'avait

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accoutumée à sa laideur^ et, loin de craindre le moment de sa visite^ elle regardait souvent à sa montre pour voir s'il était bientôt neuf heures^ car la fiéte ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n'y avait qu'une chose qui faisait de la peine à la Belle : 5 c'est que le monstre^ avant de se coucher^ lui demandait toujours si elle voulait être sa femme^ et paraissait pénétré de douleur lorsqu'elle lui disait que non. Elle lui dit un jour: " Vous me chagrinez^ la Bête; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop lo sincère pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie, tâchez de vous contenter de cela.

— Il Je faut bien, dit la Bête; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible, mais je vous aime 15 beaucoup; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici. Promettez-moi que vous ne me quitterez jamais."

La Belle rougit à ses paroles. Elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagrin de 20 l'avoir perdu, et elle souhaitait de le revoir. ''Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout-à-fait; mais j'ai tant d'envie de revoir mon père que je mourrai de douleur si vous me refusez ce plaisir. 25

— J'aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner ce chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre Bête en mourra de douleur.

— Non, lui dit la Belle en pleurant, je vous aime 30 trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m'avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères

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sont partis pour Farinée. Mon père est tout seul; souffrez que je reste chez lui une semaine.

— Vous y serez demain matin^ dit laBéte; mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n^aurez qu^à S mettre votre bague sur une table en vous couchant^ quand vous voudrez revenir. Adieu, la Belle."

La Bête soupira, selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de Ta voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva

lo dans la maison de son père, et, ayant sonné une clochette qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante, qui fit un grand cri en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri, et faillit mourir de joie en revoyant sa chère fille. On avertit ses sœurs, qui ac-

15 coururent avec leur maris. Elles faillirent mourir de douleur quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup quand elle leur eut conté combien

20 elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent au jardin pour y pleurer tout à leur aise.

'^Ma sœur, dit Paînée, il me vient une pensée. Tâchons de l'arrêter ici plus de huit jours. Sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu'elle lui aura man-

25 que de parole, et peut-être qu'elle la dévorera.

— Vous avez raison, ma sœur, dit l'autre. Pour cela, il faut lui faire de grandes caresses."

Et, ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d'amitiés à leur sœur que la Belle en

30 pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s'arrachèrent les cheveux et firent tant les affligées de son départ, qu'elle promit de rester encore huit jours.

Cependant la Belle se reprochait le chagrin qu'elle allait donner à sa pauvre Bête, qu'elle aimait de tout son cœur^ et elle s'ennuyait de ne plus la voir. La dixième nuit qu'elle passa chez son père, elle rêva qu'elle était dans le jardin du palais, et qu'elle voyait 5 la Bête couchée sur l'herbe et prête à mourir. La Belle se réveilla en sursaut et versa des larmes. '^Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner de chagrin à une bête qui a pour moi tant de complaisance F Est-ce sa faute si elle est si laide et si elle a 10 si peu d'esprit ? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser ? Je serais plus heureuse avec elle que mes sœurs avec leurs maris. Je n'ai point d'amour pour elle; mais j'ai de l'estime, de l'amitié, et de la reconnaissance. 15 Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude."

À ces mots la Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. A peine fut-elle dans son lit, qu'elle s'endormit, et quand elle se réveilla le 20 matin elle vit avec joie qu'elle était dans le palais de la Bête. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et s'ennuya à mourir toute la journée en attendant neuf heures du soir; mais l'horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle, alors, craig- 25 nit d'avoir causé sa mort. • Elle courut tout le palais en jetant de grands cris ; elle était au désespoir. Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et elle courut dans le jardin vers le canal, où elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre 30 Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu'elle était morte. Elle se jeta sur son corps sans avoir horreur de sa figure ; et, sentant que son cœur battait

encore, elle prit de Peau dans le canal et lui en jeta sur la tête.

La Bête ouvrit les yeux, et dit à la Belle : ^' Vous

avez oublié votre promesse ; le chagrin de vous avoir

5 perdue m^a fait résoudre à me laisser mourir de faim;

mais je meurs content, puisque j'ai le plaisir de vous

revoir encore une fois.

— Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle ; vous vivrez pour devenir mon époux ;

lodèsce moment, je vous donne ma main. Hélas, je croyais n'avoir que de l'amitié pour vous, mais la douleur que je sens me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir."

A peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles,

15 qu'elle vit le château brillant de lumières; les feux d'artifice, la musique, touc lui annonça une fête; mais toutes ces beautés n'arrêtèrent point sa vue ; elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise ! la Bête avait dis-

20 paru. Elle ne vit plus à ses pieds qu'un prince plus beau que l'Amour, qui la remerciait d^avoir fini sou enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête.

«5 ^* Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m'avait condamné à rester sous cette figure jusqu'à ce qu'une belle fille consentît à m'épouser, et elle m'avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n'y avait que vous dans le monde

30 assez bonne pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère ; et, en vous offrant ma couronne, je ne puis m'acquitter des obligations que je vous ai." lia Belle, agréablement surprise, donna la main â

38 LEGTUBES FRANÇAISES.

ce beau prince pour le relever. Ils allèrent ensemble au château^ et la Belle faillit mourir de joie en tronyant dans la grande salle son père et tonte sa famille^ que la belle dame qui lui était apparue en songe avait transportés au château. s

*^ Belle^ lui dit cette dame^ qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix; vous avez préféré la vertu à la beauté et à l'esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une seule personne. Vous allez devenir une grande lo reine ; j'espère que le trône ne détruira pas vos vei^tus. Pour vous, mesdames, dit la fée aux sœurs de la Belle, je connais votre cœur et toute la malice qu'il renferme. Devenez deux statues; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. 15 Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, je ne vous impose point d'autre peine que d'être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état qu'au moment ou vous reconnaîtrez vos fautes ; mais j'ai bien peur que vous ne restiez tou- 20 jours statues."

Dans le moment la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle dans le royaume du prince. Ses sujets le revirent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort 25 longtemps, et dans un bonheur parfait.

Madame Lepbixge de Beauhont.

Ma première enfance n'a point été heureuse.

J* étais le seul enfant de la maison, et je n'avais plas de mère. Mon père avait été absent longtemps et m'avait laissé aux soins d'une bonne de confiance qui 5 me conduisait chaque matin à une école du voisinage. Depuis qu'il était de retour, il m'envoyait au collège. J'étais dans une des dernières classes, car j'avais huit ou neuf ans, au temps dont je vous parle; dans cette classe j'étais un des derniers élèves, car je n'aimais

lo pas l'étude qu'on ne m'avait jamais rendue intéressante.^ Les déclinaisons latines et les participes français me semblaient inventés tout exprès pour torturer de pauvres jeunes cervelles. Je rentrais toujoursabattu et découragé. Mon maître ne faisait aucun

15 cas d'un élève si paresseux; il me punissait souvent, et mes camarades se moquaient de moi.

Mon père était un homme taciturne et sérieux; je le connaissais peu et j'avais peur de lui. De son côté il ne me parlait guère que pour me questionner sur

20 mes études pendant le dîner que nous faisions toujours en téte-à-téte. Lorsque j'étais assis vis-à-vis de lui, un poids accablant me tombait sur le cœur. Je ne pouvais plus ni lever les yeux ni prononcer une parole sans effort. Je crois que c'était cette absence

25 complète de gaieté et de familiarité qui m'oppressait. Mon père était pour moi un mystère. Et pourtant, une fois le dîner fini, le redoutable interrogatoire sou*

tenu tant bien que mal^ et la porte du cabinet dont je ne franchissais jamais le seuil refermée, je n'étais pas à plaindre. J^oubliais tout, et j'allais retrouver Mariettey^.^

Mariette était 1^ bon génie de la maison. II est 5 vrai qu'elle était vieillotte, mais elle était si active, si propre, son œil était si brillant, sa main si preste, qu'on avait du plaisir à la regarder. Mariette faisait tout dans notre maison. Elle était cuisinière, sommelier, valet de chambre; elle avait été ma bonne, et lo s'était chargée de ma première éducation. Si mon père avait eu une voiture, je crois qu'elle aurait entrepris d'être cocher et palefrenier. Rien ne la rebutait, rien ne l'étonnait, rien n'était trop fatigant ou trop diflScile pour elle. Je ne sais si mon père con- 15 naissait bien le trésor qu'il avait en elle, trésor de fidélité, de dévouement, et de savoir-faire. Il ne lui disait jamais une parole d'approBâttôTi, bien rarement une parole quelconque. Mariette cependant paraissait satisfaite. C'était peut-être que l'approbation de 20 sa conscience lui suffisait.

Dès que mon père avait fermé sa porte sur lui, je courais auprès d'elle. En hiver surtout, j'étais heureux dans cette cuisine bien éclairée par un foyer à l'ancienne mode et par la lumière vacillante de la pe- 25 tite lampe. C'était la seule pièce de la maison qui ne me parût jamais triste. Je regardais Mariette aller et venir, frotter ses casseroles et remettre tout en place.

Manette était expéditive, mais il fallait que tout 30 dans sa cuisine brillât de propreté avant qu'elle consentit à venir s'asseoir à côté de moi. Alors commençait pour inoi une heure toute d'enchantement qui

rachetait les tristesses de la journée^ car Mariette était inépuisable en souvenirs.

— Je veux du nouveau aujourd'hui, Mariette, lui dis-je un soir, une histoire que je n'aie pas encore en-

5 tendue.

— Quand c'est trois cent soixante-cinq fois par an qu'on demande des histoires d'autrefois, il ne faut pas être difficile comme ça, mon chéri, me réponditelle.

lo — * Mais, Mariette, tu as vécu bien plus de trois cent soixante-cinq jours.

— Dieu merci ! je ne voudrais pas être obligée de les compter, mais qu'est-ce que cela fait F

— Cela fait que tu dois avoir une histoire pour 15 chaque jour de ta vie.

— Pas tant que çà, heureusement, mais j'en ai beaucoup, et je crois que j'en trouverais une toute neuve si je cherchais bien.

A l'ouïe de ces paroles, je fermai les yeux avec un 20 surcroît de béatitude. Dans ce moment, je n'aurais changé de sort avec personne au monde.

Mais Mariette ne commençait pas; je levai les yeux et la regardai. Elle ne parut pas comprendre ce muet appel.

25 — As-tu causé avec ton père pendant le dîner ? ipe demanda-t-elle brusquement.

— Mais oui, lui dis-je, j'ai répondu à ce qu'il m'a demandé.

— C'est tout? Pourquoi donc ne lui parles-tu 30 pas comme tu parles avec moi ?

— Mais c'est que papa me fait peur; il est si sévère, si froid...

— Ohl voyez donc ces enfants qui jugent leurs

parents sans savoir le premier mot de ce qu'ils disent! Ton père n'est pas sévère, et il n'est pas froid; il est triste seulement. Il lui faudrait quelqu'un qui l'égayé et le console, et toi tu ne sais pas plus le faire qu'un morceau de bois. 5

— Il est triste! répétai- je avec surprise, mais pourquoi?

— Ahl voilà la question; c'est peut-être parce que tu n'es pas comme il te voudrait.

— Non, répond is-je, car quand mon père est revenu lo de son long voyage il y a un an, il était aussi triste que maintenant, et ce ne pouvait être à cause de moi, puisqu'il ne me connaissait presque pas.

— Eh bien, je ne crois pas non plus que ce soit là la raison, je sais seulement que tu pourrais le consoler 15 et que tu ne le fais pas.

— Si j'étais sûr que ce fût de la tristesse! dis- je avec hésitation, car il me semblait que la tristesse m'aurait attiré, tandis que la manière d'être de mon père m'intimidait et me glaçait. / 20

— n a bien de quoi être triste, mon pauvre jeune maître, quand on pense à ce qu'il a souffert tout enfant déjà, pas beaucoup plus grand que toi, mon chéri.

Cette expression de jeune appliquée à mon père (Mariette l'appelait presque toujours son jeune mai- 25 tre quoiqu'elle n'en eût pas d'autre) me semblait bien étrange. Mon père jeunei^ avec ses cheveux gris, ses yeux si profondément creuajBs, sa haute taille voûtée, sa démarche lente ; il me faisait bien plutôt l'effet d'un vieillard. 30

— Combien y a-t-il de temps de cela ? demandai-je.

— Attends un peu. Nous sommes en 1835, et c'était en 1793. Il y a donc quarante-deux ans.

LE PETIT HABQUIS. 48

— Quarante-deux ans^ répétai- je avec respect^ tout saisi de la pensée de cette haute antiquité. Tu étais jeune, Mariette.

— Toute jeune, vingt ans au plus, et une jolie fille, 5 on peut m^en croire, quoiqu'il n'en reste pas grand'-

chose maintenant. Kous étions venus habiter une maison à quelques lieues de Kantes, un vrai château pour la grandeur, quoiqu'elle ne fût pas fortifiée. Ah I comme c'était beau, et que je voudrais revoir ce pays-

lolà. Il était tranquille comme un désert. J'étais donc au service de ta grand'mère et de ton grandpère ; c'étaient de bien bons maîtres ; la marquise surtout était une femme qui n'avait pas sa pareille dans la province, une sainte, rien de moins. Elle était toute

15 jeune encore, mais au temps où nous vivions on vieillissait vite. On savait que la mort pouvait venir d'un moment à l'autre. Cette idée nous était si familière qu'elle ne nous effrayait plus. Ta grand'mère ne pensait qu'aux misères du pauvre monde ; elle aurait

20 voulu pouvoir les soulager comme elle le faisait dans son château près de Quiberon, mais nous ne connaissions personne, et la maison que nous habitions était très solitaire. Ton père, le petit marquis, comme nous l'appelions (il n'a plus porté son titre depuis

25 lors), était trop jeune pour s'inquiéter de ce qui se passait autour de nous. Il avait vu pleurer sa mère quand on recevait de mauvaises nouvelles de Paris, mais cela ne l'empêchait pas de jouer de tout son cœur avec les enfants du fermier. Il fallait toujours

30 qu'on lui obéit, et il ne souffrait pas qu'on lui fît la moindre réplique; vraiment il traitait ces petits pay- ' sans comme des chiens. Monsieur le marquis ne faisait qu'en rire et disait que c'était du vrai sang de

44 LBOTtmBS PRAKÇAIBBS.

gentilhomme qu'il avait dans les Teines. Madame la marquise plearait quelquefois et disait: " Pauvre pe- Àt, j'ai peur pour lui de Tavenir."

Je m'apercevais qu'il y avait dans la maison beaucoup d'allées et de venues^^Un jour j'entrai chez ma s maîtresse^ et je lui dis: ''Je vois bien que vous avez des chagrins^ pourquoi ne les dites-vous pas à votre fidèle Mariette ?" Elle m'embrassa^ mais elle me répondit qu'elle ne le pouvait pas. Enfin^ je sus ce qui en était. L'armée vendéenne, dont mon maître fai- lo sait partie, allait marcher sur Nantes pour reprendre cette ville aux républicains. C'était une tentative désespérée. Ma pauvre jeune maîtresse priait nuit et jour devant son crucifix.

Un soir, comme le petit marquis venait de s'endor- 15 mir, on frappe à la porte; les domestiques avaient suivi leur maître, il ne restait plus que le vieux jardinier et moi. Quand la porte fut ouverte, un lieutenant de l'armée vendéenne jeta la bride de son cheval au jardinier et se précipita dans la maison. Madame 20 était déjà dans le vestibule, toute pâle et si tremblante qu'elle s'appuyait au mur.

— Ahl Monsieur de Bive, dit-elle en reconnaissant le lieutenant, vous m'apportez de mauvaiBes noureK les, ne me cachez rien. 35

— L'armée a été repousséo. Madame, répondit-

— Mon Dieul dit votre grand'mère, quel malheur! quel affreux malheur!

Mais elle vit bien à l'air de M. de Rive qu'il en restait 30 d'autres à annoncer, et elle joignit les mains pour entendre le reste.

— Votre mari aussi est blessé, dit-il.

LS PETIT MÂRQUI& 45

— Dites-moi toute la vérité, demanda-t-elle, avec un calme étrange, n'est-il que blessé ?

— Je vous le jure. Madame, et il est près d'ici. Mais il faut avant tout trouver un moyen de le ca- 5 cher. On le cherchera sans doute lorsqu'on saura qu'i) n'est pas parmi les morts. Il faut pendant quelque temps le soustraire à toutes les perquisitions; son nom est un des plus compromis.

— Mais 011 donc ? dit la pauvre femme; nous n'avons lo pas la moindre ressource dans cette maison, et ailleurs

je n'en vois aucune pour un blessé...

— Et à la ferme? m'écriai-je. Ils sont connus pour des républicains, on ne cherchera pas chez eux. LOs père eàt un ancien serviteur de M. le marquis et

15 ne le trahirait pour rien au monde.

— Oui, le père, mais le fils... je ne puis me fier à lui.

— Il est absent, et d'ailleurs c'est une bonne race. Tel père, tel fils. Il se bat, mais il ne trahit pas.

2o Je vis alors le lieutenant s'approcher de la marquise et lui parler tout bas. Je devinai qu'il lui demandait si l'on pouvait se fier à moi.

— Comme à moi-même, répondit-elle en tournant de mon côté son beau regard.

25 — Eh bien, qu^elle emmène l'enfant pendant que vous resterez cachée à la ferme avec M. le marquis.

— Non, non, Penfant ne me quittera pas, dit-ello, son père ne le voudrait pas plus que moi. C'est notre fils unique, il restera avec nous.

30 La ferme n'était qu'à un quart de lieue de la mai* ^n 9 j'y courus, et j'eus bientôt tout arrangé avec le brave fermier et sa femme. On prépara un lit pour le blessé dans la chambre la plus reculée, et il fut

46 LECTURES FBANÇAI8BS.

convenu que le petit marquis serait vêtu comme Pan de leurs enfants et passerait pour Tétre en effet s'il

Jit deç étrangers. Je devais rester aussi à la rtieutenant reparut bientôt avec deux soldats qui ^ ^/wx «aient M. le marquis. Il était évanoui et ne s'aperçut de rien. Nous ne pouvions songer à quérir un médecin; notre salut était de rester ignorés. On ferait croire sans peine aux paysans qui viendraient à la ferme que la famille avait quitté subitement laïc maison en apprenant le désastre de Nantes. Nous fîmes doncf un pansement comme nous le pûmes. M. le marquis avait deux balles dans la poitrine et une blessure au bras. Les soldats et le lieutenant nous quittèrent; eux aussi avaient à mettre leur vie en 15 sûreté. Malgré Tinhabileté de nos soins, M. le marquis semblait se remettre. Deux ou trois jours s'étaient écoulés, nous commencions à respirer librement et à parler du moment où nous pourrions partir. Le petit marquis s'était assez bien mis à son 20 rôle. Il trouvait amusant de porter un sarrau de grosse toile et de manger du pain bis avec les enfants du fermier, mais il n'aimait pas à se laisser tutoyer par eux comme on leur avait ordonné de le faire. Sous son costume de paysan, il fallait qu'il comman-25 dât et fît faire sa volonté à toute la bande aussi bien que lorsqu'il portait le costume de son rang. Sa mère s'était d'abord inquiétée de son orgueil qui pouvait avoir de terribles résultats, et lui avait &it promettre de se conduire autrement, mais c'était plus 30 fort que lui. Peu à peu, ne voyant venir personne de suspect, on s'était rassuré.

Un matin que les enfants jouaient dans la cour, un

LB PETIT HARQX7I8. 47

homme s'arrêta près de la porte. II avait une mauvaise figure^ et la fermière qui Taperçnt voulut^ sans en avoir l'air^ faire rentrer le petit marquis.

— Oaston^ cria-t-elle^ en prenant à dessein un ton 5 rude pour tromper l'espion s'il en était un^ viens ici

tout de suite. Est-ce que tu ne m'entends pas ?

— Oaston, répéta l'homme^ tiens I il a un nom d'aristocrate, le petit gars.

Effrayée de cette remarque^ la fermière appela enzocore.

— Pourquoi me commandez-vous ainsi ? lui répondit fièrement l'enfant^ vous savez bien que vous n'en avez pas le droit.

— Tais-toi^ petit malheureux! dit la pauvre femme 15 qui se sentait couverte d'une sueur froide^ est-ce

qu'on parle ainsi à sa mère ?

— À sa mère! répliqua Gaston d'un ton de dédain inimitable. Ma mère est une marquise^ et vous n'êtes qu'une fermière.

TO L'homme en avait assez entendu. Il s'éloigna sans bruit, convaincu que quelqu'un des proscrits était caché dans cette ferme qui avait une si bonne réputation. La fermière, consternée d'avoir eu un témoin de cette petite scène, monta auprès de Madame la

25 marquise, à qui elle raconta tout ce qui venait de se passer. Elle parlait bas, en dehors de la porte de la chambre, mais M. le marquis avait tout entendu. Il l'appela.

— Je suis perdu, dit-il; sans doute ils m'enverront 30 prendre dès ce soir. Il faut que ma femme et mon

enfant quittent cette maison à l'instant même. Votre mari est-il ici F

— Oui, dit-elle, mais où les conduira-t-il ?

48 LECTUBES FRANÇAISES.

— N'avez- VOUS pas une autre ferme^ une cabane^ une hutte dans les bois^ peu importe pourvu qu'ils ne soient pas ici ce soir. Mariette ira avec eux^ et plus tard ils pourront passer en Angleterre.

— Dieu le veuille I dit la bonne femme. 5 Madame la marquise rentra tenant Glaston par la

main.

— Je Pai grondé, dit-elle à demi-voix à son père, il ne faut pas qu'il sache...

— Non, pauvre enfant, dit-il en l'attirant vers lui 10 et baisant sa tête bouclée, non, je ne te reproche rien.

Alors, se tournant vers sa femme, il lui annonça qu'il fallait qu'elle partît à l'instant.

— C'est impossible, dit-elle, et elle devint d'une pâleur mortelle. 15

— n le &ut, dit M. le marquis d'un ton absolu; seul, j'échapperai peut-être aux perquisitions. Madame Guillot est une femme de ressources, elle trouvera moyen de me cacher ailleurs dans la maison, et de faire disparaître toute trace de notre présence, tau> 20 dis qu'à trois nous serions infailliblement découverts.

Madame la marquise n'osa pas répliquer, mais je vis qu'elle comprenait bien que c'était une dernière séparation.

Nous marchâmes le reste du jour et bien avant 25 dans la nuit, puis nous attendîmes le matin dans une sorte de masure abandonnée. Ensuite on nous reçnt dans une ferme, ou nous mangeâmes du pain et du lait. Cela dura ainsi plusieurs jours. Madame la marquise ne voulait pas quitter le pays avant de sa- 30 voir ce qu'était devenu son mari. Le fermier, qui nous avait laissés le lendemain de notre fuite, revint enfin, et ma pauvre maîtresse apprit son malheur. M.

UB PBXIT MÀIU^UIS. 49

le marquis aYMfc été pris la nuit même après notre départ, et fusillé le lendemain. Le fermier nous raconta les détails de ce qui s'était passé à la ferme dans cette affreuse nuit. Sa femme avait caché M.

5 le marquis dans un grenier, derrière d'énormes tas de chanvre; elle espérait qu'on ne songerait pas à l'y chercher; mais la perquisition fut si exacte et si minutieuse qu'elle comprit dès l'abord que tout était perdu. Elle le vit forcé de se mettre debout malgré

losa faiblesse^ entraîné brutalement par les soldats, et elle l'entendit murmurer:

— Mon pauvre enfant, puisses- tu ne jamais savoir ce que tu as fait!

Quelques semaines plus tard, nous parvînmes à 15 traverser la mer sur une barque de pécheurs, et nous abordâmes en Angleterre.

— Mais ce ne fut pas tout ? dis-je, en voyant que Mariette s'arrêtait.

— Non, ce ne fut pas tout. Oh! non, bien sûr, ce 20 n'était que le commencement de nos misères. Il est

vrai que nous ne courions d'autre danger que celui de mourir de faim, mais celui qui a vécu sur la terre étrangère peut seul savoir ce qu'il a souffert.

— Tu oublies une chose, Mariette. J'ai entendu ^^ papa raconter que c'était toi qui en Angleterre avais

soutenu sa mère et lui par ton travail, et que sans ton dévouement ils seraient probablement morts de faim.

— Il a dit celai s'écria la brave fille d'un ton de y> joyeuse surprise. Eh bien! je suis contente que mon

jeune maître ne l'ait pas oublié. Ce n'est pas que ce soit la peine d'en parler. Madame la marquise était tombée malade en arrivant à Londres, elle ne pouvait

donc pas donner ces leçons qui auraient rapporté bien plus que mon pauvre ouvrage d'aiguille. Il y eut tout juste pendant trois mois de quoi retenir nos âmes dans nos corps. Le pauvre petit, qui grandissait tant et qui était si maigre, avait sa ration de pain^ 5 et ne mangeait pas de soupe tous les jours. Il ne voyait jamais d'autres enfants, et avait tout à fait désappris de jouer, mais ce qu'il n'avait pas désappris c'était son orgueil de noblesse. Il ne faut pas que cela t'étonne ; cet orgueil passait autrefois pour 10 une qualité. Un petit gentilhomme devait se croire d'une autre espèce que le reste du monde. Le pauvre enfant ne savait pas ce que cet orgueil lui avait coûté, et sa mère pleurait souvent en le voyant si intraitable. Pour tout le monde, excepté pour sa mère, il était 15 hautain, même pour moi.

Il y avait longtemps que nous étions en Angleterre, lorsque des Français vinrent habiter la même maison que nous. C'étaient d'anciens domestiques qui avaient émigré avec leurs maîtres, et qui semblaient 20 ne manquer de rien. Madame la marquise et moi nous entendîmes un jour une querelle sur l'escalier, et nous prêtâmes l'oreille. Il paraît que le fils de ces nouveaux venus avait abordé Gaston familièrement. Celui-ci, ne pouvant se débarrasser de lui, venait de 25 lui donner un soufflet en lui disant:

— Voilà pour t'apprendre à me traiter de pair d compagnon.

— Oh! c'est vrai que je ne suis pas un prince, répondit l'enfant irrité, mais j'ai un habit qui n'est pas 30 rapiécé et je mange à ma faim tous les jours.

Gaston répondit:

— Qu'est-ce que cela me fait ? Je suis le marquis

de Vandesse, et je vous prie de ne plus prendre la peine de me parler quand nous nous rencontrerons.

— Ah! oui, un beau marquis en vérité! répliqua le petit persécuteur. Vous pouvez bien être fier de

5 votre titre, puisque c^est pour lui que vous avez fait prendre votre père par les républicains.

Madame la marquise pâlit en entendant ces mots. Comment cet enfant avait-il pu savoir cette cruelle histoire ? Son fils allait-il relever ces paroles ? Vien-

io drait-il lui en demander Texplication ? Jusqu'au soir il resta accoudé sur ses livres et ne parla à personne, mais quand il fut au lit il appela sa mère, qui vint s'agenouiller auprès de lui. Le pauvre enfant ! les paroles du jeune garçon jointes à ses souvenirs lui

15 avaient tout révélé.

— Maman, dit-il, c'est vrai ce qu'il m'a dît, n'est-ce pas?

Elle n'eut pas besoin de lui demander de s'expliquer mieux.

20 — Oui, mon pauvre enfant, il a dit vrai ; mais comment il a pu le savoir, je l'ignore. Je voulais te le cacher toujours.

— Pouvez-vous me le pardonner ?

— Cher enfant, comment ne te pardonnerais- je pas 25 le mal que tu as fait involontairement ?

Alors il se serra contre elle, il tremblait de tous ses membres.

— Mon père a-t-il su que c'était moi ?...

— Oui, et sa dernière parole a été : *' Puisse-t-il ne 30 jamais le savoir ! "

— Mais moi, jamais je ne pourrai l'oublier.

La pauvre mère avait le cœur brisé de la souffrance de son enfant, mais peut-être cette souffrance seule

52 LECTUBES FRANÇAISES.

pouyait-elle le corriger. Depuis ce jour^ je ne Vai. pas entendu dire une parole hautaine, mais aussi je ne Tai jamais vu gai. Je crois qu'en effet il n'a jamais pu oublier cette terrible leçon. A son retour en France il n'a pas réclamé ses biens et n'a pas voulu repren- 5 dre son titre.

Tout ce que j'avais éprouvé en écoutant ce récit, je ne pourrais le dire. Mariette avait-elle eu tort on raison de le faire ? s'était-elle assez souvenue que celui dont elle me parlait était mon père ? Ce qui est cer- 10 tain, c'est qu'il s'opéra en moi une révolution. L'idée de ce long chagrin, de ce persistant souvenir me faisait mal. Je sentais instinctivement qu'aucun de nous ne pourrait supporter la vie s'il devait rester ainsi toujours courbé sous les conséquences terribles 15 d'une faute. J'aurais voulu prendre sa main, la couvrir de larmes, et lui dire : "Oh! mon père, si vous aviez pu ignorer ! si au moins vous pouviez oublier ! '^

Je remerciai Mariette sans rien lui dire de tout cela, et je sortis de la cuisine. Arrivé devant la porte 20 du cabinet de mon père, je m'y arrêtai involontairement et je posai la main sur le bouton. Elle s'ouvrit, et je le vis assis devant son bureau, la tête appuyée sur ses deux mains. Il paraissait bien triste, mais sa tristesse m'attirait depuis que j'en connaissais la cause. 25 Je m'approchai doucement et je posai ma main tremblante sur la sienne. Il leva les yeux, me regarda un instant, et me dit:

— Gaston, je t'ai trop négligé. Dès demain tu viendras travailler avec moi tous les soirs. 30

Depuis ce soir-là je sentis que j'aimais mon père et que je n'avais plus peur de lui. Mon pauvre père, pourquoi ne l'avais- je pas plus tôt consolé !

E. DK Press«nsé.

LÀ YAGHB DU FBIKCB. 53

LA VACHE DU PRINCE

[Celui qui raconte cette histoire est un petit garçon, figé de douze ans à peu près, et qui s'appelle Rémi. £ufaut trouvé, il a été élevé par la mère Barberin, dont le mari Ta vendu plus tard à Yitalis, vieux musicien et montreur de bétes sa- 5 vantes. Vitalis a fait l'éducation de Rémi, et il est mort en lui laissant pour tout héritage sa harpe et son chien Capi. Maintenant Rémi et son petit ami Mattia parcourent la Fmuce, chantant et jouant dans les rues et dans les cafés pour gagner leur vie.]

lo NoTBB situation prospère mlnspira des idées ambitieuses.

Après avoir quitté Corbeil^ nous nous étions dirigés vers Montargis^ en route pour aller chez mère Barberin.

15 Aller chez mère Barberin pour l'embrasser, c'était m'acquitter de ma dette de reconnaissance envers elle, mais c'était m'en acquitter bien petitement et à trop bon marché. Si je lui apportais quelque chose ? Maintenant que j'étais riche je lui devais un cadeau.

20 Quel cadeau lui faire? Je ne cherchai pas longtemps. H y en avait un qui plus que tout la rendrait heureuse ; non seulement dans l'heure présente, mais \ pour toute sa vieillesse — une vache, qui remplaçât la

>■!. pauvre Boussette.

25 Quelle joie pour mère Barberin, si je pouvais lui donner une vache, et aussi quelle joie pour moi !

Avant d'arriver à Ohavanon j achetais une vache et Mattia, la conduisant par la longe, la faisait entrer dans la cour de mère Barberin,

64 LEOTUBES 7BÀNÇAISE8.

— Madame Barberin, disait Mattia, voici une vacho que je vous amène.

— Une vache I vous vous trompez, mon garçon.

Et elle soupirait.

— Non, madame, vous êtes bien madame Barberin 5 de Ghavanon ? Eh bien I c'est chez madame Barberin que le prince (comme dans les contes de fées) m'a dit de conduire cette vache qu'il vous offre.

— Quel prince?

Alors je paraissais et je me jetais dans les bras de 10 mère Barberin.

Quel beau rêve ! Seulement, pour le réaliser, il fallait pouvoir acheter une vache.

Combien coûtait-il, une vache ? Je n'en avais aucune idée ; cher, sans doute, très cher, mais encore? 15

L'essentiel pour le moment, c'était donc de connaître le prix des vaches. La première fois que j'adressai ma question à un bouvier, on me répondit en me riant au nez. Mais je ne me laissai pas démonter.

Après avoir épuisé toutes ses plaisanteries, il vou- 20 lait bien me répondre sérieusement et même entrer en discussion avec moi.

— Il avait justement mon affaire, une vache douce, donnant beaucoup de lait, un lait qui était une crème, et ne mangeant presque pas ; si je voulais lui 25 allonger cent cinquante francs sur la table, la vache était à moi.

Cent cinquante francs, j'étais loin d'avoir une si grosse somme.

— Etait-il impossible de le gagner ? Il me sembla 30 que non, et que si la chance de nos premiers jours nous ^ accompagnait, je pourrais, sou à' sou, réunir ces cent cinquante francs. Seulement il faudrait du temps.

Ul yaghb du prikcs. 65

n fallait donc aller à Varses tout d'abord et ne voir mère Barberin qa'aa retour. Assurément alors j'aurais mes cent cinquante francs et nous pourrions jouer ma féerie : la Vache du prince.

5 Le résultat de notre campagne fut vraiment meryeilleux; toutes nos dépenses payées, nous eûmes assez vite gagné soixante-huit francs.

Soixante-huit francs et cent quarante-six que nous avions en caisse, cela faisait deux cent quatorze francs.

lo L'heure était venue de nous diriger sans plus tarder vers Ghavanon en passant par Ussel, ou, nous avait-on dit, devait se tenir une foire importante pour les bestiaux. Une foire, c'était notre affaire ; nous allions pouvoir acheter enfin cette fameuse vache dont nous

15 parlions si souvent et pour laquelle nous avions fait de si rudes économies.

Jusqu'à ce moment nous n'avions eu que le plaisir de caresser notre rêve et de le faire aussi beau que notre imagination nous le permettait; notre vache

2o8eîait blanche, c'était le souhait de Mattia; elle serait

rousse, c'était le mien, en souvenir de notre pauvre

Boussette; elle serait douce, elle aurait plusieurs

seaux de lait, tout cela était superbe et charmant.

Mais maintenant il fallait de la rêverie passer à

25 Texécution et c'était là que l'embarras commençait.

Comment choisir notre vache avec la certitude

qu'elle aurait réellement toutes les qualités dont nous

nous plaisions à la parer ? Je ne savais pas à quels

signes on reconnaît une bonne vache, et Mattia était

30 aussi ignorant que moi. Ce qui redoublait notre inquiétude c'étaient les histoires étonnantes dont nous aviong entendu le récit dans les auberges. Combien

56 LBCTUEES FRANÇAIS».

de ces histoires nons étaient restées dans la mémoire ponr nous effrayer : nn paysan achète à la foire une vache qui a la plus belle queue que jamais Tache n'ait eue; il rentre chez lui triomphant; le lendemain matin il va la voir, elle n'a plus de queue du tout; celle 5 qui pendait derrière elle si noblement avait été collée à un moignon: c'était une queue postiche. Un autre en achète une qui a des cornes fausses.

Dans les histoires qui nous avaient été contées, il y en avait une dans laquelle un vétérinaire jouait un 10 rôle terrible, au moins à Tégard du marchand de vaches. Si nous prenions un vétérinaire pour nous aider, sans doute cela nous serait une dépense, mais combien elle nous rassurerait!

Au milieu de notre embarras, nous nous arrêtâmes 15 â ce parti, et nous continuâmes alors gaiement notre j'oute. La distance n'est pas longue du Mont-Doré à Ussel ; nous mîmes deux jours à faire la route, encore tkrrivâmes-nous de bonne heure â Ussel.

Après avoir déposé nos sacs et nos instruments à ao l'auberge, nous nous mîmes à la recherche d'un vétérinaire. Quand celui-ci eut entendu notre demande, il commença par nous rire au nez.

— Mais il n'y a pas de vaches savantes dans le pays, dit-il. 25

— Ce n'est pas une vache qui sache ftiire des tours f qu'il nous faut, c'en est une qui donne de bon lait.

— Et qui ait une vraie queue, ajouta Mattia., que l'idée d'une queue collée tourmentait beaucoup.

— Enfin, monsieur le vétérinaire, nous venons vous 30 demander de nous aider de votre science pour nous empêcher d'être volés par les marchands de vaches.

Je dis cela en tachant d'imiter les airs nobles que

LA VACHE DV PRINCE. 67

Vitalis prenait si bien lorsqu'il voulait &ire la conquête des gens.

— Et pourquoi diable voulez-vous une vache? demanda le vétérinaire.

5 En quelques mots je lui expliquai ce que je voulais faire de cette vache.

— Vous êtes de bons garçons, dit-il ; je vous accompagnerai demain matin sur le champ de foire, et je vous promets que la vache que je vous choisirai

lo n'aura pas une queue postiche.

— Ni des cornes fausses ? dit Mattia.

— Ce sera une belle et bonne vache : mais pour acheter il faut être en état de payer.

Sans répondre, je dénouai un mouchoir dans lequel 15 était enfermé notre trésor.

— O'est parfait; venez me prendre demain matin à sept heures.

— Et combien vous devrons-nous, monsieur le vétérinaire ?

20 — Rien du tout ; est-ce que je veux prendre d'argent à de bons enfants comme vous?

Je ne savais comment remercier Ce brave homme.

La ville dTJssel, si tranquille le soir, était le lendemain matin pleine de tapage et de mouvement ; 25 avant le lever du jour nous avions entendu dans notre chambre un bruit incessant de charettes roulant sur le pavé et se mêlant aux hennissements des chevaux, aux meuglements des vaches, aux bêlements des moutons, aux cris des paysans qui arrivaient pour la 30 foire.

Après une demi-heure de promenade nous avions

trouvé dix-sept vaches qui nous convenaient tout à fait, celle-ci pour telle qualité, celle-là pour telle autre ; trois parcequ*elles étaient rousses, deux parcequ'elles étaient blanches : ce qui, bien entendu, souleva une discussion entre Mattia et moi. 5

À sept heures nous trouvâmes le vétérinaire qui nous attendait, et nous revînmes avec lui au champ de foire en lui expliquant de nouveau quelles qualités nous exigions dans la vache que nous allions acheter.

— En voici une qui doit être bonne, dit Mattia en lo désignant une vache blanche.

— Je crois que celle-là est meilleure, dis-je en montrant une rousse.

Le vétérinaire nous mit d'accord en ne s'arrêtant ni à Tune ni à l'autre, mais en allant à une troisième; 15 c'était une petite vache aux jambes grêles, rouge de poil, avec les oreilles et les joues brunes, les yeux bordés de noir, et un cercle blanchâtre autour du mufle.

— Voilà une vache qui est justement ce qu'il vous faut, dit-il. 20

Un paysan à l'air chétif la tenait par la longe ; ce fut à lui que le vétérinaire s'adressa pour savoir combien il voulait vendre sa vache.

— Trois cents francs.

Alors une discussion s'engagea entre lui et le pay- 25 san ; il offrit 150 francs ; le paysan diminua 10 francs. Le vétérinaire monta à 170 ; le paysan descendit à

Enfin, de diminution en diminution il arriva à deux cent douze francs, mais il y resta. Deux cent 30 douze francs, c'était une grosse somme pour nous. Pendant ce temps Mattia tournant par derrière la vache lui avait arraché un long poil à la queue et la

LA VACHE DU PBINCB. 59

vache lui avait détaché un coup de pied. Gela me décida.

— Va pour deux cent douze francs, dis- je, croyant tout finL

5 Et j'étendis la main pour prendre la longe, mais le paysan ne me la céda pas.

— Vous avez apporté un licou ? me dit-il ; je vends la vache, je ne vends pas son licou.

Cependant il voulait bien me céder le licou pour lo vingt sous, ce n'était pas cher.

Il nous fallait un licou pour conduire notre vache.

J'abandonnai les vingt sous, calculant qu'il nous en

resterait encore vingt. Je comptai donc les deux

cent treize francs et pour la deuxième fois j'étendis

15 la main.

— Où donc est votre longe ? demanda le paysan. Je ne vous ai pas vendu la longe.

La longe nous coûta notre vingt derniers sous. Et lorsqu'ils furent payés la vache nous fat enfin livrée 20 avec son licou et sa longe.

Nous avions une vache, mais nous n'avions plus un sou, pas un seul pour la nourrir et nous nourrir nousmêmes.

— Nous allons travailler, dit Mattia ; les cafés sont 25 pleins de monde ; en nous divisant nous pouvons

jouer dans tous, nous aurons une bonne recette ce soir.

Et après avoir conduit notre vache dans l'écurie de

notre auberge où nous l'attachions avec plusieurs

30 nœuds, nous nous mimes à travailler, et le soir, quand

nous fîmes le compte de notre recette, je trouvai que

celle de Mattia était de quatre francs cinquante cen-

.times et la mienne de trois francs.

Avec sept francs cinquante centimes nous étions riches. Mais la joie d'avoir gagné ces sept francs cinquante était bien petite comparée à la joie que nous éprouvions d'en avoir dépensé deux cent quatorze. 5

Nous décidâmes la fille de cuisine à traire notre vache et nous sou pâmes avec son lait ; jamais nous n'en avions bu d'aussi bon. Mattia déclara qu'il était sucré et qu'il sentait la fleur d'orange^ comme celui qu'il avait bu à l'hôpital, mais bien meilleur, xo Et dans notre enthousiasme nous allâmes embrasser notre vache sur son mufle noir ; sans doute elle fat sensible à cette caresse, car elle nous lécha la flgure de sa langue rude.

— Tu sais qu'elle embrasse ? s'écria Mattia ravi. 15

Le lendemain matin nous étions levés avec le soleil et tout de suite nous nous mettions en route pour Ghavanon.

Nous avions décidé de partager notre journée de marche en deux parts, et de la couper par notre 20 déjeuner, surtout par le déjeuner de notre vache, qui consisterait en herbes des fossés de la route qu'elle paîtrait. Vers dix heures, ayant trouvé un endroit ou l'herbe était verte et épaisse, nous mimes les sacs à bas, et nous fîmes descendre notre vache dans le 25 fossé.

Tout d'abord je voulus la tenir par la longe, mais elle se montra si tranquille, et surtout si appliquée à paitre, que bientôt je lui entortillai la longe autour des cornes et m'assis près d'elle pour manger 30 mon pain.

Naturellement nous eûmes fini de manger bien avant elle^ et quand elle nous vit venir à elle^ elle se

LA VACHE DU PRIKCE. 61

mit à tondre l'herbe à grands coups de langue^ comme pour nous dire qu'elle avait encore faim.

— Attendons un peu, dit Mattia.

— Tu ne sais donc pas qu'une vache mange toute 5 la journée ?

— Un tout petit peu.

Tout en attendant, nous reprimes nos sacs et nos instruments.

— Si je lui jouais un petit air de cornet à piston ? lodit Mattia, qui restait difficilement en repos; nous

avions une vache dans le cirque Gassot, et elle aimait la musique. Et sans en demander davantage, Mat^ tia se mit à jouer.

Aux premiers notes, notre vache leva la tête ; puis 15 tout à coup, avant que j'eusse pu me jeter à ses cornes pour prendre sa longe, elle partit au galop.

Et aussitôt nous partîmes après elle, galopant

aussi de toutes nos forces en l'appelant. Tout en

courant j'appelais Mattia: Stupide bête; et lui, sans

20 s'arrêter, me criait d'une voix haletante : Tu cogneras,

je l'ai mérité.

C'était deux kilomètres environ avant d'arriver à

un gros village que nous nous étions arrêtés pour

manger, et c'était vers ce village que notre vache

25 galopait. Elle entra dans le village naturellement

avant nous, et comme la route était droite, nous

pûmes voir, malgré la distance, que des gens lui

barraient le passage et s'emparaient d'elle.

Alors nous ralentîmes un peu notre course ; notre

30 vache ne serait pas perdue; nous n'aurions qu'à la

réclamer aux braves gens qui l'avaient arrêtée, et ils

nous la rendraient.

Je m'étais imaginé que je n'avais qu'à réclamer

62 LBOTURES FBANÇUSBfl.

ma yache^ mais, an lieu de me la donner, on nous entoura et Ton nous posa question sur question: D'où venions-nous^ où avions-nous eu cette vache ?

Nos réponses étaient aussi simples que faciles ; 5 cependant elles ne persuadèrent pas ces gens, et deux ou trois voix s'élevèrent pour dire que nous avions volé cette vache qui nous avait échappé, et qu'il fallait nous mettre en prison.

Sur ces entrefaites, un gendarme arriva ; en 10 quelques mots on lui conta notre affaire, et comme elle ne lui parut pas nette, il déclara qu'il allait mettre notre vache en fourrière et nous en prison ; on verrait plus tard.

En arrivant à la prison, on nous fouilla, on nous 15 prit notre argent, nos couteaux, et nos allumettes. Alors on nous laissa, et la porte se referma sur nous avec un bruit de ferraille vraiment tragique.

Nous étions en prison. Pour combien de temps? Comme je me posais cette question, Mattia vint se 20 mettre devant moi en baissant la tête :

— Cogne, dit-il, cogne sur la tête, tu ne frapperas jamais assez fort pour ma bêtise.

— Tu as fait la bêtise, et je l'ai laissé faire; j'ai été aussi bête que toi. 25

— J'aimerais mieux que tu cognes, j'aurais moins de chagrin; notre pauvre vache, la vache du prince !

Et il se mit à pleurer.

Alors ce fut à moi de le consoler en lui expliquant que notre position n'était pas bien grave, nous 30 n'avions rien fait, et il ne nous serait pas bien difficile de prouver que nous avions acheté notre vache, le bon vétérinaire d'XJssel serait notre témoin.

LA VACHE DU PRINCE. 63

— Et si Pon nous accuse d^avoir volé l'argent avec lequel nous avons payé notre vache, comment prouverons-nous que nous l'avons gagné ? tu vois bien que quand on est malheureux on est

5 coupable de tout.

Mattia avait raison, je ne savais que trop bien qu'on est dur aux malheureux; les cris qui venaient de nous accompagner jusqu'à la prison, ne le prouvaient-ils pas encore ?

lo — Et puis, dit Mattia en continuant de pleurer, quand nous sortirions de cette prison, quand on nous rendrait notre vache, est-il certain que nous trouverons mère Barberin ?

— Pourquoi ne la trouverions-nous pas?

15 — Depuis le temps que tu Tas quittée, elle a pu mourir.

Je fus frappé au cœur par cette crainte ; c'était vrai que mère Barberin avait pu mourir, car je savais par expérience qu'on peut perdre ceux qu'on aime.

20 Gomment cette idée ne m'était-elle pas venu déjà ?

— Pourquoi me m'as-tu pas dit cela plus tôt ? demandai-je.

— Parceque, quand je suis heureux, je n'ai que des idées gaies dans ma tête stupide, tandis que quand je

25 suis malheureux je n'ai que des idées tristes. Et j'étais si heureux à la pensée d'offrir la vache à ta mère Barberin que je ne voyais que le contentement de mère Barberin, je ne voyais que le nôtre, et j'étais ébloui, comme grisé.

30 Plusieurs heures se passèrent dans ces tristes pensées, et plus le temps marchait, plus nous nous désolions. Enfin notre porte s'ouvrit avec un terrible bruit, et nous vînmes entrer un vieux monsieur à che-

veux blancs^ dont Tair ouvert et bon nous rendit tont de suite l'espérance.

— Allons, coquins, levez-vous, dit le geôlier, et répondez à M. le juge de paix.

— C'est bien, c'est bien, dit le juge de paix en fai- 5 sant signe au geôlier de le laisser seul, je me charge d'interroger celui-là — il me désigna du doigt — emmenez l'autre et gardez-le, je l'interrogerai ensuite.

— Comme moi, monsieur le juge de paix, dis- je, il vous racontera la vérité, toute la vérité. lo

— C'est -bien, c'est bien, interrompit vivement le juge de paix comme s'il voulait me couper la parole.

Mattia sortit.

— On vous accuse d'avoir volé une vache, me dit le juge de paix en me regardant dans les deux yeux. 15

Je répondis que nous avions acheté cette vache à la foire d'Ussel, et je nommai le vétérinaire qui nous avait assistés dans cet achat.

— Cela sera vérifié.

— Je l'espère, car ce sera cette vérification qui prou- 20 vera notre innocence.

— Et dans quelle intention avez-vous acheté une vache?

— Pour la conduire à Chavanon et l'offrir à la femme qui a été ma nourrice, en reconnaissance de 25 ses soins et en souvenir de mon affection pour elle.

— Et comment se nomme cette femme ?

— Mère Barberin.

— Est-ce la femme d'un ouvrier maçon qui, il y a quelques années, a été estropié à Paris ? 30

— Oui, monsieur le juge de paix.

— Cela aussi sera vérifié.

Mais je ne répondis pas à cette parole oomzae je

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