CHAPITRE PREMIER
En nous proposant, à l'heure actuelle, l'intuition pour objet d'étude, serait-ce, en vérité, que nous avons fait choix de cet objet? Ne s'imposait-il pas à nous, bien plutôt, si, répugnant à suivre la méthode, traditionnelle et orgueilleuse, du philosophe qui se retranche en sa propre pensée, nous voulions écouter les paroles du dehors, accueillir la bonne nouvelle qu'annoncent les voix prometteuses, scruter — dans la mesure de nos forces — les désirs des cœurs, enfin répondre pour nous-mêmes, faiblement sans doute mais avec sincérité, à ces paroles, à ces promesses, à ces désirs?
Que nous annoncent-elles, ces voix du dehors? Et qu'est-ce donc qui, surgissant du fond de nous-mêmes,
BKGOSI). *
s'accorde, en son ambition secrète de rejoindre les autres âmes, à ces multiples et diverses annonciatrices? Cette ambition de les rejoindre, et de réaliser, à notre mode mais non moins qu'elles et avec elles, ce qu'elles cherchent et réalisent et promettent, nous révèle tout ensemble et ce qu'elles prétendent et ce que nous voulons. Car c'est de les rejoindre, précisément, qu'il s'agit pour nous, et de nous unir aussi, en cette œuvre diverse mais commune, aux choses et aux êtres que vise leur effort et leur annonciation efficace. Ils prétendent, ces ambitieux, connaître nos âmes et la vie des choses, non en les traitant comme des objets, dont l'âme leur demeurerait cachée, mais en éprouvant et vivant eux-mêmes la qualité de cette âme intérieure. Et c'est là aussi, en notre désir secret de connaissance parfaite et de vie profonde mais éparse et non close en nous seuls, ce que vraiment nous voulons. Les réflexions par lesquelles notre intelligence, comme retenue au dehors des réalités, démonte et reconstruit leur image, ne nous suffisent pas. Les actes par lesquels notre besoin, comme travaillant au dehors des êtres, les plie à notre usage en les contraignant à nous servir, ne nous suffisent pas. Nous voulons, au delà de l'image et de la surface et de la contrainte, toucher le réel, nous insérer dans la vie, désirer le désir. Bref, ce que nous voulons réaliser, par delà les pénuries de Tintel- % ligence et les grossièretés de la pratique réfléchie, c'est la richesse subtile de l'intuition, 1
Quelles sont, au dehors de nous, mais vivant en nous,
ces voix annonciatrices? Ai-je besoin de rappeler l'œuvre de Maurice Barres? Lorsque grandissait en un musée de Provence (était-ce Arles ou Saint-Gilles?) la pâle et frêle et inconsciente Bérénice, ce qu'elle apprenait, en contemplant i^haque jour les vieilles tapisseries demi-rongées , c'était la vie sentimentale, exquise, raffinée, obscure, irréfléchie, immédiate. Et c'est encore la vie immédiate et ineffable qu'en son jardin fiévreux, au long des étangs ; calmes d'Aigues-Alortes la Blanche, elle-même réalisait, dans le souvenir présent et l'inquiétude ignorée, étroite- , ment unie, en l'inconscient de l'être et du désir, à la vaste plaine mélancolique, à l'âne aux yeux profonds, à la divine « Secousse », dont elle incarnait en soi l'élan obscur et infini. Et quelles profondeurs d'intuition vont remuer en nous, sensuelles et musicales, les splendeurs mourantes et décomposées de la fiévreuse Venise, et la cantilène sanglotante que pleure le rossignol dans les âmes à l'aurore et au tournant de la vie'! Et combien parle secrètement, à notre désir d'immédiate connaisisance et d'inquiète et définitive réalisation, la Terre triste et aimée et toute vivante en l'âme qui s'y absorbe et s'y résout : « L'orchestre attaque le prélude. Un chant qu'à )eine je soupçonnais commence à s'élever du fond de ma Lorraine intériourc". » — El i)arlerai-jc encore de 'œuvre de Maurice Mivterlinck, de ces drames de l'intuition, où les forces inconscientes mais intérieures déter-
1. Les Amitiés françaises, chap. viii (CUaitl de confiance dans la vie). i. Amoriel Dolori sacrum (La Mort de Venise, p. 110). •
minent, par immédiate et secrète présence, les destinées humaines, où les choses, perçues en leur être intime, s'accordent au destin de l'homme, où le jet d'eau sanglote et meurt à l'approche fatale des sentiments humains*? « Ils croient que rien n'arrivera parce qu'ils ont fermé la porte; et ils ne savent pas qu'il arrive toujours quelque chose dans les âmes, et que le monde ne finit pas aux portes des maisons'-. » — Et je nommerai seulement, à titre de témoins, le Bruges la Morte de Georges Roden-* bach, Y Annonce faite à Marie de Paul Claudel, la Visite' à Pascal d'André Suarès, Y Immolé d'Emile Baumann, la^ Porte étroite d'André Gide, et cette étrange Ville inconnue,, cette Aghadem fermée et repliée et ancrée en soi au cœu des races soudanaises, où Paul Adam a vu et touché, en. esprit, la « Ville de l'Intuition ». — Mais n'allons pa chercher en des œuvres littéraires uniquement l'indice de^ cet appétit de l'immédiat et de l'intérieure plénitude, s'i|| est vrai que la Provence ait réalisé, dans l'œuvre symj bolique et réaliste de Cézanne, la vision intuitive et pénéi trante de ce dedans et de cette vie des choses, qu'un œil f génial découvre, par delà les surfaces, banales à d'autres yeux, d'une « nature morte». — Et que dire des intuitions musicales d'un Claude Debussy, de cette vision, comme spirituelle et interne, qu'il évoque en nous, entraînant celui qui se prête au rythme dans la marche d'un cortège nuptial, le faisant coïncider, sans réserves, avec la mobi
1. La Princesse Maleine, acte II, se. vi {Théâlre, t. I, p. 65).