‹ Intuition et amitiéChapitre 2 sur 63 · Intérieur (Théâtre, t. II, p · texte numérisé non relu

Intérieur (Théâtre, t. II, p

lité continue de cette marche, l'identifiant, par expérience immédiate, au monde des sons et à la mélodie du monde, réalisant en nous, par là, cette intuition parfaite et cette perception pure, dont nous trouvons la formule suggestive dans la philosophie intuitioniste qui est celle do notre temps, la philosophie de Bergson.

Car Bergson tient la place primordiale, au tournant de l'heure, parmi les prophètes de l'intuition. Et cette doctrine de l'immédiate connaissance ne répond-elle pas — bien mieux encore qu'aux aspirations littéraires, plastiques et musicales vers l'àme des choses — à ce désir de •vie immédiate dans les choses, d'action réelle dans l'être du réel, humain et physique tout ensemble, que traduisent les mouvements récdisaleurs de notre époque, les multiples et solidaires « renaissances »? Idéaliste et religieuse, mais positive et agissante en la fécondité expressive de son culte intérieur et spirituel, l'âme de notre temps, celle qui est nôlre, met son aspiration dans son acte et développe, en vivant elle-même et faisant vivre ce qu'elle aime d'une vie plus parfaite, la pensée de son Dieu qu'elle porte en soi. Réaliste et profondément éprise d'une tradition qui se perpétue par le seul fait que nous sommes, l'âme de notre race, celle qui est nôtre, met son action dans l'action de nos pères et dans la terre maternelle qui est leur organe mystique, et développe, en une vie nouvelle inspirée par la vie plus parfaite qu'ils vivent en nous, l'idée de la race qu'elle porte en soi. Physique et comme amoureuse d'une apparente brutalité, l'âme

« sportive » de la génération présente, celle qu'avec une admiration envieuse nous appelons nôtre, réalise, par les actes héroïques de l'athlète et les actes surhumains de l'aviateur, cet idéalisme mystique et spirituel, que s'efforçait d'incarner, en des œuvres profondes et divinatrices, l'inquiétude des chercheurs aventureux du Surhomme et ,' des pâles explorateurs de 1' « arrière-monde ». Tous, mystiques de l'idéal, mystiques de la tradition, mystiques du geste, ils ont le même goût du direct, le même appétit du réel qui les dépasse et qu'ils étreignent, le même sens réaliste de la spiritualité. Combien, dès lors, devait répondre à leur attente intuitive et agissante la philosophie de Bergson, elle qui, répudiant l'immobile et l'éternel figé, extérieurs à notre acte, refusant d'admettre que le passé soit mort et anéanti, rejetant la béate et limpide contemplation de l'œuvre achevée et parfaite, é place notre être dans la durée continue et progressive, insère notre effort dans l'élan continu de la vie, réalise par notre élan et notre risque l'ascension de l'homme vers le Surhumain et son triomphe sur la mort, nous fait ainsi toucher et vivre directement, en la positivité mystique de notre acte, et l'âme divine de la Vie, et l'âme intérieure! et personnelle, et l'ùme physique des choses! Aucune doctrine n'a formulé et vécu, ainsi que celle-là, l'essentiel désir de tous, l'immédiate et sincère connaissance, V intuition mondiale.

Mais d'un tel désir de connaissance directe et ramassée, et comme de contact physique avec l'être, que va dire

LES FORAIES Di: L'INTLITION 7

notre intelligence claire, à qui les intuitions profondes mais obscures opposent ainsi leur apport mystique? Et d'une telle « inquiétude de Vie », toujours insatisfaite des formules, que dira-t-elle encore, cette amoureuse de la formule et de 1' « Idée », cette satisfaite des réponses apaisantes, transparentes, définitives? L'intuition hostile et trouble, menaçante pour les clartés qu'ell^-même rayonrje, sera traitée hostilement par elle. Les réclamations douloureuses de l'intuition seront pour elle les illusions stériles du cœur « innombrable » et irrélléchi; les affirmations tragiques de l'intuition seront pour elle les rêves confus d'un cerveau non débrouillé, inapte à l'analyse! Et qu'importe à cette orgueilleuse, qui juge souverainement parce qu'elle voit clairement, que des « intellectuels », rompus à l'analyse, aient (dénoncé en elle jipe influence primordiale, et qu'ils aient rapporté à l'intuition le principe de sa propre fécondité? Elle retient l'oeuyre de l'analyste; et, forte de sa propre et nécessaire e>:igence, .elle tient pour illusoire la vision du philosophe que cet analyste recelait traîtreusement. Elle veut des concepts transparents; elle prétend dissoudre en idées limpides les intuitions confuses; elle affirme, contre le droit de l'intuition métaphysique, le droit intellectuel et illiniité de la science.

Quel assaut, dès lors, sera livré par les « intellectuels » de toutes les vérités, de toutes his « observances », de toutes les époi^ucs. à la [diilosopiiie bcrgsonicnncl Les « vieux pbilosnpjios » iront au ronib.it contre les « mys-

tiques » de la « philosophie nouvelle », avec le drapeau bariolé, désormais commun à tous, des multiples écoles qui se pourfendaient naguère à l'ombre de drapeaux inconciliables. En cette alliance disparate, les ennemis

d'hier et de demain s'uniront entre eux, non pour la conquête, il est vrai, mais pour la destruction. Il suffira que l'on se déclare « intellectualiste » pour entrer dans l'alliance nécessaire et sainte. Idéalistes athées pour qui .< le monde est un jeu de concepts, théologiens réalistes ■■ échappés du Moyen Age et prêteurs d'un serment de fidélité indéfectible à la vérité selon saint Thomas, évolutionistes de toute marque '(qu'il s'agisse pour eux de ramener toutes choses ou à. \q. force ou à Vidée-force)^ criticistes même que la doctrine de la liberté fondamentale devait séduire peut-être, spiritualistes enfin des plus vieilles écoles (s'il en est encore de valides), tous, d'un même élan combatif (étrange, à vrai dire, chez les adeptes assis de la calme connaissance), ils ont assailli courageusement r « Infidèle », et, ruse supérieure de leur dialectique guerrière, ils lui ont prouvé que lui-même 7i' existait pas ! Parallèlement à cette croisade philosophique, les défenseurs attitrés et compétents de la science positive, mathématiciens formalistes, biologistes pour qui la ' représentation mécaniste des choses est un dogme indiscutable, psychologues de laboratoire qui ramènent par principe les expériences intérieures de l'âme aux formules de la quantité^ inventeurs enfin d'une sociologie qui doit expliquer par les claires formules de la pression collective les

« qualités » et les « valeurs » de la A'ie spirituelle, — tous ceux que l'on nomme « scientistes », parce qu'ils font de la science « intellectualiste », l'unique connaissance du réel et le principe unique de l'action humaine, ont assailli de leur côté la philosophie de Bergson. Subtilement aussi, comme il convient aux démarches de l'intelligence armée en guerre contre l'inintelligible, ils ont remontré à l'adversaire, tantôt qu'ils ne le comprenaient pas, tantôt que lui-môme ne les entendait point, tantôt (et c'est ici le miracle suprême de l'intellectualisme) que, séparé d'eux par la qualité de son style, il donnait simplement à leur propre pensée une forme poétique qui lui faisait illusion sur leurs prétendues divergences'!

En somme, philosophes et « scientistes », tous les pourfendeurs de l'intuition, justifiés en leur attitude par le privilège hautain de l'intelligence qui juye, ont pratiqué, à l'égard de l'intuition et de ses fidèles, ce que Nietzsche appelle « le grand mépris ». — Et, si prompte et tranchante que soit leur sentence, ils n'auraient pas jugé, sans doute, si la « cause » n'existait pas. S'ils ont raison dans leur verdict, l'intuition n'est rien, et l'intelligence est désormais « l'Unique ». Ont-ils tort dans leur mépris, l'intuition est quelque chose sans doute; mais l'intelligence qui se heurte h elle est donc autre chose. Entre ces deux puissances que nous n'avons pas le droit de nier, nous qui usons de l'intelligence mais qui ne

t. Cf. sur ce point, Lo Dantec (nemic du Moik, l'.lO") H la r<-ponse do UiTfrson (mémo Hrvii,\ 10 sept. 1007).

iO INTUITION ET AMITIÉ

la saurions « représenter », il existe un conflit grave, une contradiction, une antinomie (comme disent les philosophes de l'intelligence). Etudier cette antinomie, discuter le fait même de cette contradiction, apprécier les droits relatifs des deux puissances hostiles, tel sera notre ohjet.

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