Im Anfang war dio That
Gœthe, Premier Faust.
renlhousiasnie réalisateur, on peut pressentir le rcMe capital que jouera cette intuition enthousiaste dans l'œuvre positive de Tintelligence créatrice et dans la constitution scientifique de la vérité. Que les formules, encloses dans les livres, ne retiennent rien de ces ardeurs ferventes et initiales, et (jue le savoir impersonnel nous apparaisse facilement, dès lors, comme le résultat fixé d'un labeur méthodique et d'une analyse claire; — cette apparence fondée ne peut nous instruire en rien sur la genèse de ces formules, sur la qualité de ce labeur, et sur le principe réel de cette analyse. La science est l'expression de l'intelligence vivante et agissante; c'est donc la vie et l'acte de la science qu'il faut saisir et comprendre, la divination du géomètre, la fièvre du laboratoire, l'élan du clinicien, la foi du sociologue. Oue les routes soient diverses, et qu'une critique fidèle nous interdise la confusion des méthodes et l'affirmation téméraire d'une identité problématique'; — l'unité foncière de l'àme scientifique n'en sera pas moins réelle, si les routes multiples sont parcourues par des rivaux qu'enflamme une même audace, si les méthodes distinctes sont pratiquées par des spécialistes qu'ébranle un même espoir, si la diversité irréductible des lâches s'impose semblablement à des fspiils ■;(Mi('-rcn\ (|iio lance ;i leur but avec la même conliiiiice ridcîutilé d'une uiêuie aspiialion.
De cet enthousiasme nécessaire les ouvriers efficaces du savoir ont toujours eu le senliuienl et Lîoùté l'ivresse.
\. Cf., sur ce |i(iii;|, Maiirici' lilniKlfl, l,'Artinn.
Quelle étude plus austère, et plus éprise de déductions complètes et rigoureuses, que la science de l'analyste? Pourtant, c'est à, l'intuition primordiale^ riche de vérifications sans terme, qu'elle doit sa rig-ueur et sa fertilité'. Et de quelles méditations inconscientes, de quelle gestation ig-norée et géniale, de quelle divination secrète, naquirent les créations primesautières, ironiques mais enthousiastes, d'un Henri Poincaré! — Et que la science expérimentale, toute exigeante qu'elle soit en son désir de l'épreuve décisive, doive la qualité de son œuvre aux fièvres inquiètes du pressentiment, — l'âme bizarre et tourmentée de Kepler, musicien inspiré de la géométrie des planètes, l'attesterait sans doute, alors même que nous échapperait la génialité ardente d'un Ampère, la passion anticipatrice d'un Darwin, la hardiesse affirmative d'un Mayer, la sagacité prévoyante d'un Mendelief, la sérénité prophétique d'un Metchnikof, l'intuition rénovatrice d'un Garel. Mais que ces noms fameux n'aillent point, par la portée même de l'œuvre qu'ils suggèrent, nous tromper sur le caractère et la valeur d'àme d'une œuvre moins illustre. Le laboratoire le plus modeste et le plus ignoré connaît également les joies de l'attente et les fièvres de l'inquiétude; le physicien le plus humble, s'il s'attache de tout son cœur à la recherche la plus rebutante et la moins pittoresque, éprouve, aussi bien que les grands « lyriques » de l'hypothèse féconde, la volupté et le frisson du pressentiment.
I. Cf. Poincaré, La science et Vhypothèse, l'" et 2* parties.
Et qui se refuserait à percevoir l'influence, éclatante ou secrète, mais toujours inspiratrice et fatale, de l'intuition, dans l'œuvre, géniale ou obscure, de ceux qui fouillent les archives et dépouillent les mémoires et conduisent les enquêtes, pour « ressusciter » les héros et les masses, pour pénétrer l'énerg-ie intime des sentiments et des caractères, pour déterminer curieusement les formes et les moteurs de la vie et de la croyance sociales? Sans doute, il serait aisé, ici encore, de produire des noms incontestés et des âmes de feu. Aux transports si perspicaces d'un Michelet, aux virulences divinatrices d'un Proudhon, au sentimentalisme constructif d'un Karl Marx, nul ne saurait dénier l'ironie dans l'emportement, qui dénote les ressources de la puissance. Mais pourquoi réserver aux poètes de l'histoire, ou bien aux prophètes de l'économie sociale, le privilège apparent de la divination constructive et perspicace? Le plus caché des travailleurs, dans la plus indigente des bibliothèques, s'il scrute avec amour et désir les pauvres reli([ues de l'aventure la moins captivante, pratiquera, lui aussi, par ses anticipations qui nous semblent mesquines et ses espoirs d'une trouvaille que nous estimons chétive, les méthodes inspirées et passionnées, pieuses en leur ferveur, de rininilion coiiquér.iMlo et ingénue.
Loin de nous laisser éblouir par la vive lumière des grands initiateurs, c'est donc, en qu<'l(|Me ordre de recherches qu'il nous advienne <le plonger notre regard, aux chercheurs sans iiénio et sans or^^ucil île la rcrherclie
quotidienne que devrait aller, d'abord et surtout, notre admiration. Car c'est en eux surtout, patients et tenaces parce qu'un dieu les inspire, que se révèle l'œuvre incessante de l'esprit qui réalise et de l'enthousiasme qui crée.- Mais nous serions dupés, dès lors, par le mirage des respects, si nous enfermions dans le cercle des spéculations savantes notre reconnaissance de l'àme qui produit, par son élan continué, ses richesses spirituelles d'action inexhaustihle. A quels praticiens, non point méconnus s'ils recherchent l'efficace et non la gloire, mais inaperçus et anonymes, s'adressera désormais, mieux réfléchi et plus équitable, l'hommage de notre respect intelligent et sincère? Le médecin de quartier, de qui les journaux populaires et les revues techniques ne publieront point l'image célèbre et n'enregistreront point les découvertes illustres, n'opère-t-il pas, en l'œuvre incessante de la pratique salutaire, la découverte la plus savante et la plus réalisatrice, égale par l'inspiration et supérieure par l'amour aux intuitions géniales et vastes d'un Claude Bernard ou d'un Berthelot? Et l'industriel curieux de l'aventure qui, frère sans nom des rois d'Amérique, poursuit obscurément, ignoré des journalistes et exilé satisfait des intervieivs, la tâche fiévreuse et sans gloire que lui impose une passion cantonnée, n'incarne-t-il point, en son usage renouvelé de l'hypothèse immédiate ;' et (lu llair intuitif, l'esprit d'aventure et d'audace des intelligences divinatrices et souveraines?
Si donc la qualité profonde, et qui semhlait rare, de
l'intelligence en quête de son épanouissement et de sa vérité se retrouve au cœur des ouvriers les plus humbles et les plus rivés à leur œuvre du jour, — si la flamme qui dévore un Kepler et embrase un Pascal brûle encore, masquée et assourdie, en tel coin d'hôpital ou tel bureau d'usine; — oiî trouverions-nous une preuve plus ipanifeste de l'enthousiasme intérieur, de l'ùme une et si réelle, d'où procède, en ses formes multiples et insuffisantes mais légitimes et révélatrices, la richesse fidèle de l'intelligence qui développe le réel en action, et la pauvreté débordante du mythe qui détermine l'action réalisante et spirituelle en images aliénables de vérité provisoire? Au principe de l'enthousiasme qui engendre la science toujours vivante et inspirée, demeure l'ironie qui en rejette et laisse choir à mesure les expressions infidèles; mais c'est l'enthousiasme qui luit l'œuvre si c'est lui qui en porte et transforme et l'àme et la vie; et l'ironique renoncement aux formes étroites et désuètes n'est que l'expression voilée du caractère intérieur et de la nature passionnelle de cet amour énerjrique d'une vérité plus vraie, où se concentrent, intuitives et créatiices, ccîtte vie et cette cime. Le masque du S|djinx n'est |i()int décevant et mauvais. En la prison aride des sables, !<■ sourire éternel et contenu de ses lèvres nie sans doute les formes passagères de la Vie et |>r()pos(^ des énigmes nouvelles à ceux qui résoliireril les premières. Mais les caravanes qui perdent tic vue .son effigie niyslérieuse sont rempl.'K't'es par' d autres «pii interprètent son nivs-
tère émouvant. Et quand bien même le secret de la vieille Egypte demeurerait inviolé, l'àme du Sphinx, où s'incarnent et se résument et Memphis et Louqsor et la splendeur des Uhamsès, n'est-elle point devenue, intuition illuminante du mystère si riche en vérités qui passent, l'àme de ceux qui l'interrogent et qui s'imprègnent du sens toujours nouveau, et toujours plus aimé, de l'énigme toujours renaissante?
Mais l'énigme subsiste et renaît. L'intelligence, par ses formules précises et ses interprétations pittoresques, développe en clartés extérieures et multicolores les lueurs indistinctes et blanches de la Vie. Et cette blancheur laiteuse des réservoirs de l'âme, cette plénitude sans forme et sans nom des trésors intimes, cette expérience primitive et pure oii les impressions se fondent sans trêve en flots balancés et bouillonnants puis calmes et expirants et frangés, ces ondes intérieures qui affluent en marée suave et nous baignent de leur douceur amollissante et chère, — cette Vie cachée et profonde que nous vivons dans l'inconscience bienheureuse aux heures bénies du clair obscur désiré et de l'alanguissement spirituel, — comment sortons-nous ^e ce refuge immédiat et de celte nature première, pour chercher par le monde décevant et
lassant les angoisses du désir et les tortures de la conscience affamée? Que s'il nous fallait, renonçant à la sereine transparence des fluidités sans rives, nous donner un jour à la peine d'aspirer et de faire, pourquoi ne point enclore notre amour paresseuse des actes faciles, ou notre fureur soudaine de passions violentes, en la proche et sereine candeur des instincts amoraux et des innocences animales? De cette blancheur immaculée et sans éclat, de cette candeur dormeuse et sans énergie factice, de cette double et bien-aimée torpeur de l'être qui se laisse vivre et agir, un dieu nous éveille et nous arrache, brutal et impérieux, railleur et persuasif, cruel à notre joie et plus cher que notre joie, le dieu du désir et de la conscience, le dieu aimé de l'inquiétude et de l'aspiration, non Christ qui affirme la souffrance ou Dionysos qui affirme le réel, mais le dieu, inégal à luimôme et à son amour, qui est notre élan et notre cœur. Et c'est pourquoi, en notre dialectique fatale et passionnée, en cette impuissance au repos qui travaille cl déracine notre béatitude, nous n'avons point élu notre jdace au jardin fleuri et accueillant, peuplé d'actes et de rêves, clair et mystérieux, paisible et tragique, au jardin si doux et si pur d'ambitions etd'ofl'orts, au jardin heureux rt cher des intuitions féminines. La femme, non plus que l'homme, n'a élu sa place un lieu do son boulieiir. A Rosmer, qui hésite, lâche et efl'éminé, dev.iiit la tiislessc logique du destin voulu, Itébecca, ouvrière conscienlc de mortel assoilTée de toute la vie, n'a-l-cllc point crié ce
124 INTL'ITION ET AMITIE
reproche : « Est-il question pour loi d'être heureux'? » Non, pour les Hosmers et les Rébeccas, purs ou criminels, qui ont un cœur et le sentent frémir, il A'est point question d'être heureux, il n'est point question d'aimer, il n'est point question même de vivre et d'être et de s'y complaire, mais de frissonner de leurs joies et de leurs tristesses, de changer et d'oublier leur être dans leurs transformations, de poursuivre à jamais la création de ce qu'ils devinent et ignorent en leur nature puissante, d'abdiquer leur vie pour le triomphe de leur cœur. Et c'est donc l'attachement passionné des hommes et des femmes à la volupté de l'intuition qui les détache de l'intuition pure et heureuse, et qui les constitue, désireux de saisir ce qu'ils possèdent, dans les clartés, fuyantes mais vives, de l'intelligence inspirée qui enflera et multipliera et leur désir et leur puissance.
Désir ignoré et puissance moins stable qu'il n'avait paru d'abord. La révolte de l'àme contre le calme qui la tient et l'assure n'est pas une tendance adventice, par laquelle se romprait l'unité parfaite d'une intuition sans trouble ni heurts. Les deux forces hostiles et solidaires, les deux faces de l'énigme de notre destin, l'ironie qui déconcerte et l'enthousiasme qui engendre et organise, s'affrontent et s'équilibrent dans l'inconscience de notre sérénité première. L'intuition [lure de nos abandons sans regrets, l'indifférence qui fonii, en leurs mouvemenis sans dessein, nos impressions vierges, l'ignorance insou-
i. Ibsen, Bosmersltolm, acte III.
LA DIALRCTIQUP; DU CAWA'R 125
ciante du bien et du mal ; — en celte innocence de nos heures retirées et exemptes d'inquiétude, un trouble secret se dérobe et s'annonce, une conscience enfantine et surprise de ce calme étrange, iin souhait du partage et du délire, un vague efîort vers l'action et la rupture, une image naissante d'un idéal meilleur. Et cette absence même de désirs et d'espoirs, cette négation pratique et involontaire, dans les lueurs indécises du rùve, des lumières éclairantes et nettes d'un vouloir averti, c'est déjà l'apparente abolition de cette jouissance pure et le vœu cher et tacite de la pouvoir restaurer. Mais cet équilibre mouvant de principes en discord variera sans fin ni mesure, selon la diversité des âmes qui l'éprouvent, l'ébranlent et l'espèrent. En sorte que, différentes par le rythme intérieur de leur vie et la tension incomparable de leur durée personnelle, apportant à la joie simple de sentir leur flux et leur bercement les dispositions variées de leurs natures multiples, nos ùmes connaissent déjà leur obscure indolence, et aspirent à la mieux pénétrer, pour maîtriser sciemment leurs caractères propres et réaliser à coup sûr leurs distinctions réciproques et leur originalité sans égale.
Ainsi, tendue et se cberclianl (dlc-mème, riiituilioii innocente et calme ne saurait mancjuer de rompre son ('•quilibre, de renier son al)andon, de réiléchir son tioublr r\ d'aualyser ses l'icliesses. L'intelligence n'esl pnjnl la créaliou paradoxale d'une puissance dépourvunlc besdius il étrangère à la conscience et au désir. L'iiilrlligencc
126 INTllTION ET AMITIE
devait naître de Tintuition confuse et désireuse de clarté, pour permettre à l'âme de discerner les formes de son mouvement, et de réaliser, par cette conscience de ce qu'elle ébauche, les modes supérieurs de son évolution*.
Il me semble que l'énigme de notre double nature, féminité ardente et obstination virile, enthousiasme qui s'aventure et défiante ironie, intuition qui possède et intelligence qui cherche, se dissout à présent, et nous laisse entrevoir l'unité réelle de la puissance que nous créons. Pourquoi cette puissance aux infinies ressources va-t-elle se réfracter en images qui n'en sauraient égaler la nature? Mais cette réfraction intellectuelle, cette multiplication impuissante et ironique d'une intuition inépuisable, était nécessaire -è l'impulsion enthousiaste qui nous agite, pour distinguer les routes multiples où elle nous engage, et multiplier en créations plus riches, dont nous éprouvons le sentiment immédiat et agissant, l'obscure puissance que ces images déforment. Et la souplesse si précieuse, qui donne aux intuitions de la femme leur précision ajustée et leur pénétration mystique, ne procède-t-elle pas de cette dilatation, par une intelligence féconde en images vives et échangeables, des enthousiasmes concrets et des sympathies ferventes? Au prin-: cipe de l'intelligence virile et chercheuse est donc bien la
1. Cf. Bergson, L'Évolution créatrice, chap. u et m. (Alcan.)
LA DIALECTIQUE DU CœUR . 127
féminité latente que nous portons en nous et qui vraiment nous inspire et nous anime. Mais l'obstination de cette intelligence virile, créatrice infatigable de vérités éphémères qu'elle-même renie, assure à cet enthousiasme féminin un champ plus large et une action plus réelle.
Que l'on n'oppose plus, dès lors, l'une à l'autre, les deux forces qu'une œuvre commune associe et développe. Reprocher à l'intuition l'obscurité qui la dérobe, c'est méconnaître les clartés que l'intelligence réfléchit vers elle et la richesse des formes qu'elle y détermine. Reprocher à l'intelligence le manque de profondeur qui la retient au dehors des choses, c'est méconnaître l'inspiration môme que l'intuition lui insuffle et la vitalité symbolique des images qu'elle lui prête. Connaître l'intelligence de l'extérieur et sans voir ce qui l'engendre, ce n'est pas la « vivre ». Connaître l'intuition en ses limites premières ou dans son obscurité initiale et sans voir ce qui l'éclaircit et l'élargit, ce n'est pas la « comprendre ». L'intuition n'est pas comme le disent ses détracteurs, cet état chimérique et inaccessible que nous affirmerions sans l'éprouver et le reconnaître'. L'intelligence n'est pas, comme le prétendent ses adversaires, cette démarche extérieure et formelle (jui laisse fuir par négligence l'àme des réalités. L'intuition véritable nous apparaît, éprouvée et efficace, sous les formes, dislinctrs mais
1. Cf. les objections de Foiiilléc, dans La l'ciisi'c cl les nouvelles écoles anli-intcUcctualisles.
analogues, que rintelligence discerne et désigne. L'intelligence réelle nous apparaît vivante et agissante, animée par rintuition multiple qui en inspire les créations et en constitue le principe intérieur'.
Et cette présence intime de l'intuition, et du réel qu'elle porte en soi, à l'intelligence, non simplement schématique, mais créatrice féconde de symboles riches de sens, assouplit les symboles, multiplie les formes intellectuelles, modèle ces formes diverses selon la qualité des âmes singulières, détermine les esprits vivants et concrets, de qui les tensions particulières et les caractères différents empruntent leur valeur originale aux intuitions personnelles qui les animent. Et c'est pourquoi aussi, en dépit des aptitudes distinctes et spéciales et des orientations divergentes, l'affirmation n'est point vaine de l'unité des efforts scientifiques et de l'identité foncière des attitudes que l'intelligence réalise. Une affinité intérieure, une équivalence et comme une transposition analogique, unissent et concilient, en leur âme, ces efforts disparates et ces attitudes distinctes. Car toutes les démarches d'une intelligence souple et vivante expriment, en termes incomparables, une sensibilité identique; et les orientations distantes des intelligences étrangères entre elles, et qui ne s'entendent point réciproquement, expriment, peut-être, en termes mutuellement indéchiffrables une puissance identique de sentir
1. En ce qui concerne le rapport de l'intelligence à l'intuition, cf. notre étude sur Vlntuition bergsonicnne.
et de sympathiser. C'est ainsi que les obscurités superficielles de l'intelligence se dissipent aux lueurs de l'intuition, et que la dialectique vitale de l'esprit est bien, en son principe et en son âme, une dialectique du cœur.
Nous aimerions nous réfugier encore, aux heures d'alanguissement, dans le clair obscur de la joie douce et de l'inconscience. Mais savions-nous, en ces heures secrètes, ce que recèle notre vie de retraites heureuses et de demeures apaisées? Voyez, à la Brera, cette Madone pensive que médita Luini, figure ovale et suave aux paupières aimées, Notre-Dame de la Roseraie. Quelle descente émerveillée et songeuse vers l'éveil d'humanité enfantine qu'elle retient, fuyant presque ses genoux assurés, de sa main robuste et fortement ouverte, au pouce intelligent et tenace! Mais, tandis que s'obstine son corps à l'inquiétude maternelle, une sagesse nuancée aux expressions contraires allonge et ensommeillé son visage, tran({uille et contemplatif, penché sur le présent mais rappelant, de ses yeux mi-clos et de ses lèvres fines et longues, la joie du souvenir. Je l'ai vue teintée de mélancolie; et la grâce de son col et de sa joue, ombré.H par ses cheveux, accentuait et nimbait sa tristesse légère. Jo l'ai vue souriante mais sansgaîté, et comme é|ianchant sur elle-même, as.sise et inagissante, la rêveuse ironie de sa conscience (jui devine. L'espalier de loscs (jui
l'encadre ne détourne point ses yeux ; mais elle a l'air de savoir que les roses lui parlent ; et son intuition, qui comprend toutes choses et lui fait une joie de son immobilité accueillante, est lumineuse et hors du rêve et attentive à tout dans le geste hardi et les yeux grands ouverts de son fils. Si la science, chercheuse d'images nouvelles et curieuse d'élargissement, nous éloigne des intuitions premières, si douces jadis à nos ignorances puériles, quelles douceurs elle nous révèle dans les sentiments plus riches, dans l'appel entendu des roses et le charme immédiat des mains qui protègent! En nous découvrant les choses et la vie, c'est notre âme qu'elle nous découvre; et, si elle nous apprend à voir, elle nous enseigne à créer, hors de nos rêves, une sensibilité plus large et plus profonde.
Élargie de la sorte et mieux pénétrante, la connaissance immédiate, que l'intelligence éclaire, va pénétrer plus finement sa propre nature, et s'enquérir de ce réel mystérieux et fertile, principe d'enthousiasme au profond de l'âme. Multiples sont les formes que revêt notre puissance, alors que se multiplient les symboles de notre sagesse. Mais des merveilles sensibles que notre amour concrète va cajtter, ou des merveilles idéales que notre science construira, unique est la source intérieure aux élans de notre création. Pourquoi donc nous attacher de tout l'être à ces images, qui diversement nous expriment; pourquoi jouer gravement avec ces fantômes, qui, sous mille aspects, nous reflètent; pourquoi nous vivre passionné-
ment dans ces modulations variées et vibrantes des sensibilités étrangères? Mais pourquoi d'un monde sans bornes et sans origine caresser la plénitude intense, en ce geste nonchalant qui effleure à peine la douceur féline d'une grâce magnétique et dédaigneuse? C'est qu'aux images diverses nous devinons notre Etre. C'est qu'aux mille fantômes nous retrouvons notre lumière. C'est qu'aux vibrations étrangères nous vivons notre sensibilité. C'est que l'effleurement de notie geste nous fait loucher notre plénitude. C'est qu'aux intuitions multiples, réalisées en notre âme par une réflexion issue de notre désir, notre désir même s'incarne, entier et secret, avec sa puissance développable sans terme et sa réalité insondable, mouvante et mystique. Est-ce notre âme, ou l'àme d'autrui, ou t'ùme des choses? Est-ce l'Être sans limites, ou le Devenir sans mesure, qui se révèle à nous, dans l'acte multiforme de l'immédiate connaissance, amplifiée au delà de toute mesure et de toute limite? Il appartient sans doute à la réflexion curieuse de chercher le nom de notre inquiétude; et l'inquiétude même, qui détermine cette curiosité, ne peut se défendre de poursuivre et d'enrichir son propre mystère. Mais ce mystère nous est donné, vivant I 11 nous, saisi par nous, créé par nous; d'une vue centrale et d'un toucher essentiel, nous atteignons le centre et l'essence de notre Acte et de notre Jaillissement. Et cette intuition foncière et mystique, qui nous étreint ou nous dépasse, contient en sa vertu le sens caché de toutes les autres. En elle, principe intérieur de toute connaissance,
génératrice de toute immédiation que ion opère et de toute réalité que l'on éprouve, dedans ineffable des choses et de l'esprit, — en elle plongent secrètement toutes les-joies enivrantes et lancinantes de nos espoirs tendus et de nos efforts nostalgiques*. Au Pèlerinage de la Ville des Fleurs, quelles sont les voluptés sans nombre que nos âmes convoitent, amoureuses, sans partage, de la beauté et de la puissance, de la gloire et de la sainteté? Pourquoi choisiraient-elles,également troublées et éprises, entre la chapelle où rêve la Nuit silencieuse et le palais d'images où respire et palpite le Printemps? Et qui donc les arracherait aux enchantements de la ]^énus naissante, s'il ne les entraîne, fascinées, vers la cellule austère de Savonarole? Mais Tamour qu les attache à ces joies innombrables, n'est-ce point, inhérent à toutes leurs ivresses, l'amour mystique de la Joie sans Objet et l'ivresse de leur Chant intérieur?
« Au pied du Campanile où rêvent les Prophètes, Dans le soir qui frissonne en un geste de fièvre, S"endort le Pèlerin des Voluptés Parfaites.
La grâce, qui s'exhale en un sourire mièvre Du visage effilé des Madones antiques, Vient éjouir son âme et dormir sur sa lèvre.
Le Pèlerin sommeille au chant des vieux cantiques Que là-bas, à Saint-Marc, dans lor et dans la flamme, Chantent aux yeux ravis les anges extatiques.
C'est la Ville qui rêve au rêve de cette âme.
Et qui pleure le soir de se connaître belle.
Et sourit en pleurant, comme pleure une femme.