‹ Intuition et amitiéChapitre 32 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous voici donc parvenus, à travers les démarches de l'intelligence et les détours de la sensibilité particulière, au seuil de la Joie mystique, étrangère au nombre et ignorante des raisonnements, où plongent nos désirs et 011 s'alimentent nos pensées. Jusqu'ici, alors môme qu'une réflexion plus attentive nous dénonçait le mirage de notre connaissance, d'un esprit toujours mouvant nous parcourions les symboles; et ce langage renouvelé sans trêve interposait le voile perfide des images entre l'inquiétude de notre mystère et l'intuition de notre richesse. Au son des lyres et des cithares et des cymbales, aux accents émus des chanteurs et des femmes, s'avançait vers le temple du dieu caché le cortège triomphal; elles psaumes qui racontaient sa gloire et sa puissance retentissaien

clairs et annonciateurs, au long des parvis. Mais le dominateur secret ne se révélait point à la foule bruyante ; et seul le Pontife, au visage sans regard, aux lèvres muettes, au cœur apaisé, pénétrait au Silence intérieur et divin. Au « Temple enseveli » de l'être que nous pressentons, ce n'est point la science des formes illusoires et l'épreuve des sentiments exaltés mais instables qui nous introduira. Au terme de cette descente désireuse et de ce vertige de notre propre attirance, si pour nous doit s'ouvrir la porte glissante du calme sanctuaire, l'oubli seul de cette ivresse et de cette angoisse nous réalisera enfin dans le silence de l'àme et la joie sans paroles. Qu'une dialectique vitale nous amène ainsi des apparences extérieures au profond du réel, si les phases de cette dialectique sontformulaI)Ies en moments de la conscience, la Vie que nous découvrons par cet approfondissement graduel se dérobe à la conscience scandalisée; et c'est dans la stupeur de l'entendement aboli que se crée en notre profondeur sans figure l'incantation mystique et muette de notre essence musicale et de notre silence originel.

Au seuil de la révélation, qui nous ferait toucher le vivant principe de nos frémissements et de nos efforts, combien de fois, sans doute, nous fûmes arrêtés par l'obstacle de nos répugnances! C'est qu'un désir très pauvre animait alors notre recherche, et que nous n'avions point goûté, en son pur frisson, la donlciir délicieuse de notre poursuite et de notre dérobade (Jik* d<' llàncries attrayantes, par les rues populeuses, a(in de distraire de

lui-même ce désir malade et qui n'a d'autre objet que soi! Et combien de silences factices où nous déguisions en mystère l'indiscrétion de nos sentiments, afin d'échapper au mystère véritable de notre immédiate présence au delà de toute expression! Qui n'a formé souvent le projet caressé d'un voyage lointain^ d'une absence oublieuse et sans mesure qui dépayse nos yeux et exile notre cœur? Et n'est-ce pas l'espoir de nous trouver en ces régions étrangères et intimes qui orientait, en son pèlerinage mystique, notre âme dédaigneuse de ses propres confidences? Aux divertissements profanes des jeux et des spectacles, à la parade coatumière des grossièretés et des cabotinages, quelle sensibilité fine et ambitieuse vraiment ne préférerait la douceur prometteuse de cet exil spirituel et de cette « marche à l'Étoile »? Moins heureux que les Rois mages de qui l'aventureuse confiance vint s'épanouir en extases muettes au secret de l'étable, l'erreur de nos vagabondages détourne sans fin le rêve idéal de notre âme chercheuse; et, si nous perdons, en cette fuite, la mémoire de notre insuffisance, nous perdons aussi, en cette course éprise d'elle-même, le désir de notre accomplissement. Est-ce faute de percevoir, en l'accueillante sympathie des âmes différentes, le repos silencieux où nous croyons aspirer? Mais c'est alors aux épanchements extérieurs de l'amitié mondaine que nous allons confier l'exigence de perfection qui nous tourmente; et cet échange idéaliste de nos rêves nous divertira donc, à notre insu, de notre réalisation souhaitée.

Qu'il eût mieux valu, peut-être, ne point quitter la cellule étroite pour les horizons élargis et le commerce distrayant des hommes*!

Mais un désir plus tenace et plus hardi nous tient parfois, en une recherche plus sincère. Pourquoi, meilleurs et plus forts et conlîdents personnels de notre ferme vouloir, échouerions-nous encore en notre dessein de libération, en notre renoncement aux symboles qui nous détournent de notre « centre »? La fermeté même de ce vouloir nous interdit encore d'abjurer le mensonge et de nous trouver enfin dans la nue réalité de notre Vie essentielle. Que de fois aux impressions qui nous charmèrent nous déniâmes l'existence, dupés que nous étions par la vaine et irrésistible envie d'exprimer par des mots factices l'immédiate expérience de notre sentiment! Combien difficile, dès lors, à ce goût naturel de l'expression qui déguise, l'effort que nous tentons, afin de parvenir, au delà des mots et du sentiment lui-même, à l'épreuve sincère de notre pure et parfaite simplicité! Et l'effort que nous accomplissons, attentifs que nous sommes à détruire en nous ce qui nous distrait, n'est-ce point, en cette pratique d'une intériorisation apparente, le principe qui nous retient, dédoublés et disgracieux, dans le Iroublc cl les scru[»ulos de la vie extérieure? Mais comment renoncer à cette lutte ])érilleuse contre les instincts qui nous séduisent et nous empêchent de nous rejoindre? Nous avons rempli notre cœur de l'amour de cette lutte; et.

1. Cf. linilution, 1, 20 (Do amore .solitudinis ot .sileiUii).

nous constituant dans le tumulte de la bataille, l'idée seule d'un apaisement définitif et d'un renoncement à vaincre nous apparaît comme une défaite et une mort, comme l'instauration désespérée de notre vide et de notre néant. Ainsi la réalisation, sans images et sans masque, de la puissance qui nous engendre, le contact immédiat et véridique avec l'être que foncièrement nous sommes, deviennent impossibles au cœur qui les a conçus, parce qu'il transforme son amour de l'être en appétit de l'action, et qu'il substitue au repos désiré l'image inquiète de ce désir. Que reste-t-il, dès lors, à ce cœur épris du silence mystique, sinon de multiplier son effort pour pacifier le trouble qui l'égaré, et d'imiter gauchement la Joie intérieure et silencieuse par l'intérieure contrainte qui stupéfie notre liberté ' ?

Et pourtant, si nous consentions à renoncer aux images décevantes; si nous voulions vraiment vivre en nousmêmes, simplifiés désormais; si nous renoncions de toute notre âme à sortir de nous pour contempler en barbares ce que nous éprouvons; si, conscients de notre candeur secrète, nous cessions de lutter pour laisser agir cette grâce intime; — nous trouverions, présente à notre vie familière, cette Joie qui nous échappe; et le Silence, que

1. Cf., sur V homme extérieur et l'effort, Molinos, Guide spirituel, 1. III (en particulier, chap. i et ii).

nous mettons en fuite par un effort indiscret, décèlerait aisémentsa pure essence en nos actes les plus spontanés*. Il n'est point nécessaire, pour découvrir en soi le charme du recueillement, de raffiner en termes subtils les inventions précieuses de la vie spirituelle. Pourquoi ne point se laisser vivre, content de goûter au passage les saintes détentes physiques etles rythmes salutaires de la vie? Alors que nous respirons de façon régulière et cadencée, et que tout est pacifié dans notre corps fraternel ^ éprouvons la joie de nous sentir calmes, et demeurons immobiles dans le silence qui nous emplit et nous achève. Comment se lasser d'un bonheur aussi vague, et dont la mémoire sans effort n'est qu'ivresse engourdie et paresse pénétrante et délicieuse? Les yeux mi-clos, tous les sens abandonnés à l'indistinct, nos impressions perdent leur forme singulière et se réduisent au sentiment confus de la plénitude innommée. C'est alors que se réalise l'expérience mystique du repos absolu, et qu'absorbés en cette vie centrale nous abdiquons les désirs et les rêves et les images du passé, pour nous engloutir, déifiés et uniques, dans l'inconscience, fuyante mais simple, du présent qui s'évanouit \

Grossière, peut-être, et sensuelle nous apparaîtra cette épreuve sincère de la vie, à nous qu'acheminaient vers le Silence de l'être les phases subtiles d'une double dialectique. Mais de l'illusion mauvaise, qu'enveloppaient les

Page 1