Cf. Maurice Bloudel, L'Action, pp. 'M) et
réalité de l'Être sans limites, nullement comprise et douloureusement sentie, blesse et arrache nos limites et retourne de fond en comble l'impuissance de notre quiétude, — c'est bien, au mystère impénétrable, la douceur fraternelle d'un Inconnu familier qui élargira l'étroitesse de notre cœur, dilatant notre désir et la caresse qui nous emplit de frissons jusqu'aux régions lointaines et inaccessibles où s'évanouit enfin la possibilité de notre tendresse. Bien mieux qu'aux aveugles inditîérences d'un Inconscient brutal, se reconnaît ainsi notre àme, éprise d'amitié souveraine, aux immenses appels d'un Cœur mystique, plus immense et plus aimant que notre amitié. En la grâce très pure de cette élection spirituelle se perdrait chastement, pour renaître, pure elle-même et sacrée désormais, la « Petite Secousse » qui agite les mondes, celles qu'aux soirs fiévreux d'Aigues-Mortes les poètes nommèrent 'Bérénice.
L'Inconnu fraternel? Mais d'un Être intérieur et sans limites, qui s'imposerait à notre sentiment par la réelle stabilité de sa loi, n'est-ce point que notre vision se détourne et que notre amour s'etTare? Avons-nous rejelé, au cours de cette longue dialectique, la multiple solidité des formes illusoires, avons-nous dénoncé l'artifice des syntaxes rationnelles, pour retrouver ici, au Cœur mystique et central, et la solidité d'une forme et la perma- | nence d'une loi? Combien plus libre, en la suavité du .r colloque intime, le mouvement sans terme et sans règlff^t de Cela qui nous attire et nous console! A la source de^
LA PRÉSEXCR MYSTIQUE 273
nos enthousiasmes joyeux et souffrants, c'est d'une joie et (l'une tristesse mouvantes que nous faisons l'immédiate et sincère épreuve; et la mobilité de nos émotions reflète, en son ima^e ralentie, le Devenir sans mesure de la Puissance originelle. Mais qu'aux nuances multiples de cette Réalité qui s'écoule nul raisonnement ne se (latte de nous initier. Aux commotions déchirantes qui nous ravissent à la langueur de nos états et nous emportent sans fin, en la création renouvelée mais toujours diverse des harmonies réelles, vers l'originalité mystérieuse des apparitions lluides, — c'est la longue et chère étreinte du Devenir inconnu qui s'empare de notre àme et qui devance, par cette caresse universelle, l'élan de notre amitié. En ce Cœur mystique, dont le ryllime change aussi bien que la forme, s'évade et se libère de la routine de ses battements humains l'enthousiasme déifié de notre I pauvre cœur.
L'Inconnu fraternel? Mais (|u'au Devenir sans fin notre f expérience se complaise et s'abîme, de toutes ces métar morphoses qui ne seront plus se désintéresse, de moment en moment, la mobilité fidèle de notre désir. Cher et doux embrassement, (jui reiiaîl a rii.Kjuc iiiiimlr. riche de sa nouveauté absolue et virginale Trompeur cl amer embrassement. qui |»ci'i( îi clia(|uc minnic, oublieux à nouveau t de son inlassable naïveté. Ii]st-c(^ bien le C(pur des êtres qui renie de la sorle ses tendresses innombrables et dénature la continuilé de son amour en morne série de pulsations indilTérentes? A la niorl des apparences nous
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guida le désir profond de la Vie. Est-ce pour que la Vie se dissolve, par une mort sans trêve, en une suite sans mémoire de pures apparences? S'il est, au centre de nos affections et de nos exigences, une « Présence » secrète qui nous comble et nous exalte, elle retient sans doute, en la durée fidèle de son étreinte, cela même des choses et de nous qui nous trahit et nous abandonne. S'il est, au fond de notre renoncement et de notre silence, une « Présence » mystique qui nous parle et nous enivre, elle garde sans doute, en la douceur fidèle de son entretien, cela même de nos paroles et de nos silences qui fut l'objet de notre renoncement. Notre vouloir indomptable de réalisation nous interdisait de nous complaire à l'impuissance de nos gestes. N'est-ce pas qu'au principe de notre vouloir, meilleur que notre etTort, terme immédiat de notre intuition, vit et nous appelle et nous soutient, vraiment fraternel en sa divine et inconnaissable mansuétude, épris de tous nos gestes et de tous nos désirs, scellant d'éternité sans oubli chacune de nos heures, le réel divin de notre Acte ?
Oui, dans l'épreuve immédiate de notre Acte essentiel, dans la suave mélancolie de cette Vie supérieure, qui nous réalise par la fidélité pieuse à nos joies comme à nos tristesses, et qui nous dépasse infiniment par la perfection du souvenir, la sérénité de l'appel, et la richesse des rénovations, — se retrouve, meilleur qu'en sa réalité nue, aimante certes mais étrangère encore ou pauvre ou morcelée, ou l'ètre^simple et aveugle de notre àme, ou l'être
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lumineux et froid de la raison collective, ou l'être inconscient et multiforme de l'universelle nature, ou l'Etre sans limites qui emplit notre cœur, ou le Devenir sans bornes qui le rafraîchit et l'exalte. C'est bien en cette réalité qui s'affirme immensément, possession inébranlable mais œuvre incessante de refonte et de création, totalité des choses et des possibles mais entrée sans terme aux réglions nouvelles des êtres et des sentiments insoupçonnés, — c'est bien en cette réalité, nôtre puisqu'elle nous reconnaît et nous inspire, transcendante puisque nous la prions et l'adorons avec une confiance très humble, que nous saisissons enfin, d'une étreinte primordiale et d'une caresse exempte de remords, d'une intuition vraiment centrale et efficace, l'être divin et plein d'amour de Cela que nous voulions atteindre, l'amitié éternelle éclose en la « Présence » mystique.
De cette amitié délicate et immatérielle, de cette « naissance » de notre cœur au ravissement qui l'absorbe, de cette fraîcheur d'impressions que nous laissons entrer en la surprise de notre ùmc, de cet essor traM(|uille d'un enthousiasme airr.inclii do joute défiance, nous avons g"Oiité l'imafre et le prélude, aux ivresses purifiantes des amitiés iiiunaines élargies. Mais cet enivrement, qui poss«';de et transforme ceux qui aimrnl et les fond l'un et l'autre daris l'inmiédiation do \o\\r tendresse, n'ost-il pas l'expression preniirr(> et inapaiséo d'iiu liosoin <r;un(>ur et do force (pn^ nulle amitii'. IVil-dlc surhnmaiiio |tarini los hoiiiinos, M Cst capaliio (h' satisfairo? (]cu\-là (jtii
s'aimèrent de la sorte n'aimèrent-ils pas, en la suffisance idéale de leur amour, une. Présence cachée qui marquait leur affection si pure d'une tare d'insuffisance? Combien s'exalte notre désir, alors qu'il s'éprend en toute sincérité de la puissance infinie qu'en soi-même il porte, et qu'il construit avidement, au rêve si réel de la vie intérieure, plus vive que les images et plus tendre que l'amour, la pénétration parfaite aux délices de notre indigence de cette ivresse déifiante et divine! Si le renoncement achevé à notre force présomptueuse et débile avait en soi la vertu nécessaire aux abandons sans regrets! D'un élan que détermine notre besoin et notre faiblesse, mais qu'anime et oriente le secret de notre énergie et de notre victoire, nous irions, les bras ouverts et les yeux humides, au refuge sacré de la « Présence » intime. De quelle force souveraine et triomphante nous serions alors transpercés et vivifiés! Plus de noms différents p'our elle et pour nous, en l'absolu de cette union. Plus de vains désirs, plus de vaines souffrances, plus de joies avortées, plus de terreurs humaines devantl'imminence desbrisures sentimentales. Rien ne peut rompre le lien mystique par où tient notre essence renouvelée au Principe de notre béatitude, puisque ce lien est fait de notre exigence inépuisable et qu'à l'origine de notre inquiétude nous appelait déjà l'Acte même de notre rédemption'. Est-ce donc qu'en cette Joie suprême nous délaisse enfin la douceur émue de notre chère tristesse, et que cet achève-
1. Cf. Maurice Blondel, LAclion, pp. 300-308, 342, 351-352, 354. 374-375.
ment de notre destinée ravit à notre cœur le charme de ses fluctuations lyriques? C'est mal connaître l'exigence d'une amitié avide que de borner ainsi les fièvres du sentiment. Par un désir inéluctable et absurde, par un efl'ort impérieux et tragique, par un éclatement douloureux que chaque instant renouvelle, dans le mystère et le miracle des affections infinies, s'opère cruellement et doucement en notre cœur la mort angoissante et la naissance joyeuse, le vouloir indompté des transmutations de nature et l'échange radical des êtres. Par cette souffrance voluptueuse, qui nous vide sans relâche de notre substance singulière et qui dépouille de sa réalité mystique Cela même qui nous attire et nous rachète, par cette blessure mutuelle des cœurs qui transfuse de l'un à l'autre la vitalité nourricière, par cet accueil en notre débilité maladive d'une puissance qui nous étonne et nous fait mal, notre réalité douteuse et fuyante s'affirme, transfigurée, en la plénitude d'accent de son être invincible. Et les faiblesses qui furent et seront les nôtres, dépouillées par cet échange de la forme inévitable de notre faiblesse, purifiées de leurs tares aux flammes de la Présence salu- '' taire, expiées douloureusement par l'exaltation dernière du vouloir qui les engendra au t(M'iiio inaccessible de ce vouloir, adoptées et justitiécs par l'abaissement qui nous accueille et nous réclame, tiennent désormais leur place religieuse dans la dialectique du Silence et de l'Amitié. Voici donc, réalisée spirituellement au principe de notre Joie, la vieille fable, dont nous retrouvions la figure char-
nelle aux mythes énigmatiques du grand Léonard, la fable des désirs surhumains et des communions impossibles, l'éternelle exigence d'un embrassement qui fusionne les êtres et d'une « autre » Réalité qui, par sa tendresse sans limites et son abnégation fiévreuse, emplisse notre vide et peuple notre solitude*. Par cette amitié douloureuse, par cette joyeuse tendresse, par cette union inespérée, par cette « Présence » mystérieuse d'un « Autre » en nous, s'établissent, en cette « annonce faite à notre àme », et la fusion complète et la joie intérieure sans égale et l'intuition créatrice.