‹ Invasion du Canada et siège de québec en 1775-76Chapitre 1 sur 8 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Chez presque tous les peuples il a été d'usage de rappeler dans des fêtes solennelles la mémoire des événements les plus importants de leur histoire. Dans l'antiquité, les jeux célébrés tous les quatre ans à Delphes, à Corinthe, à Némée, à Olympie, rassemblaient tous les peuples de la Grèce. Passionnés pour tous les exercices du corps, ils y venaient pour applaudir au triomphe de leurs athlètes préférés, mais aussi pour enteiKlre chanter, par la bouche des acteurs et des poètes, la louange de leurs aïeux.

Avec quel enthousiasme ils acclamaient Pindare (i) quand il leur disait : " Ne laissez point éteindre le feu *' divin qui embrase nos cœurs; excitez toutes les espèces " d'émulation ; honorez tous les genres de mérite ; " n'attendez que des actes de courage et de grandeur , de *' celui qui ne vit que pour la gloire. "

Plus tard, Rome conquérante de l'univers, mais conquise par la civilisation grecque, offre au peuple-roi les mêmes spectacles. Au plus haut point de sa splendeur,

(l) Cité dans Barthélémy, Voyage da jeune Anacharsis en Grùce, •€ditioa F. Didot, page 264, Paris 1867.

mais quand déjà se manifestent les symptômes précurseurs de sa ruine, elle célèbre avec pompe le sejïtième centenaire de sa fondation, et le plus aimé de ses poètes, lui élevant dans ses vers " un monument plus durable que l'airain, " (i) rapj^elle avec une noble fierté " que "' déjà son bras, dont la terre et la mer ont éprouvé la " puissance, déjà les faisceaux albains sont redoutés du " Mède ; " (2) et souhaite que le soleil..., à qui plaisent " les sept collines, ne voie rien dans son cours de plus •' grand que Eome, (3) et que Eome et l'empire latin " atteignent aussi heureusement encore un autre lustre, " un autre siècle. " (4)

Loin de nous la pensée de comparer ces grandioses démonstrations d'un autre âge avec la fête plus modeste dont nous avons été les acteurs ou les témoins, et d'encourir justement le reproche que le chantre du ■' Carmen Seculare " fait à sa lyre " de réduire de grandes choses à la petitesse de ses accords. " (5) Nous rappelons ces brillants souvenirs pour nous autoriser d'illustres exemples, et faire ressortir davantage les motifs qui nous pressent de les imiter. Car, si à l'apogée de leur puis- 8'ance,. les fières républiques de la Grèce, si Eome, maitresse de l'univers, jugeaient nécessaire de ressusciter le passé, nous avons bien plus de raisons de faire revivre les événements importants de notre histoire, nous les représentants de la race française en Amérique, qu'une eti-ange destinée a fait grandir au milieu des orages, comme nationalité distincte et séparée, environnés de populations différentes de la nôtre par le sang, la langue et les croyances religieuses, et qui, nous- cernant de toutes parts, ont souvent menacé de nous engloutir.

C'est ce qu'ont bien compris les promoteurs de toutes ces fêtes dont Québec gardera longtemps le souvenir, quand furent tour à tour évoqués de la poussière des .siècles l'ombre des guerriers de 1760, de nos sublimes rtiissionnaires, de nos intrépides découvreurs, la grande

(1) Horace, odes, Livre III, 30e, traduction Patin, édition Charpen-tier, 1er vol. page 302.

(2) Ibidem, Carmen Seculare, page d31.

(o) Ibidem, page 427.

(4) Ibidem, page 433.

t&) H<)race, odes, Livre III, 3, traduction Patin, 1er voL page 203r

figure du premin de nos évêques. et dans des réjouissances d'un aiitir caractère, la lumière de l'enseignement théologiqiic aans l'ancien monde, l'ilhistre Thomas d'Aquin.

Mais à peine a ons-nous fini de chômer ces glorieux anniversaires, qu'une ère nouvelle nous appointe elle aussi des centenaires. Et les derniers échos de l'année qui vient de s'envoler, laissant derrière elle le souvenir des désastres financiers dont nous avons éprouvé le contrecoup, sont vewus mourir au pied de nos falaises en jetant à la bise comme un glas funèbre le nom de Montgomery. Montgomery ! do.t le plus brillant orateur irlandais de nos assemblées dilibérantes, l'Honorable T. D'Arcy McGee, disait, en unissant son nom à celui de " Montcalra " au sang généi eux comme le vin de la France, sa patrie ; " AYolfe, au coui :ii;-e indomptable, entreprenant comme

" les habitants d'- son île natale, Montgomery ! le

" dernier, peut-êi . e le meilleur, à l'âme aussi grande que " sa cause, à l'honneur sans tache comme le poli de son " é}>ée ! Trois fins tragiques ont ensanglanté tes rochers " escarpés, ô Queb-^c ! Trois mémoires glorieuses les " couronnent comme d'une tiare ! De ces trois morts, " la sienne fut la plus triste, mais à cause de cela, sa *' gloire est plus éclatante que la leur ! " (i)

Célébrer le trente^ et un décembre 1775, c'était rendre hommage aux glorieux défenseurs de Québec, et payer un juste tribut à la mémoire d'un illustre vaincu. Mais c'était en même temps ressusciter une époque féconde pour l'univers et pour nous en immenses résultats. Le premier co^ip de canon tiré par les rebelles américains avait di^tourné l'attention générale du théâtre ordinaire des grands événements, et tous les regards se portaient sur le drame émouvant qui se d'U-oulait dans te Nouveau Monde ;, d'un côté, l'enthousiasme de tout un peuple armé pour l'indépendance, le génie de Washington, îa valeur de ses otficiers, les souffrances et le courage de ses soldats, le desintéressement de ses patriotes, et l'indomptable énergie de ses représentants ; do l'autre, tout le poids de la puissance anglaise incapable de l'assujétir, 1-es brillantes joutes oratoires du parlement britannique

(1) Cité dans le Moming Ckronicle de Québec. No. du 31 d<5o. 1875.

divisé en deux camps sur la question américaine ; TEurope étonnée de voir surgir un empire nouveau dans ces régions lointaines, mais prête à se réjouir de la défaite de l'Angleterre ; d'un côté, la France monarchique envoyant la fleur de sa noblesse servir en Amérique la cause de la démocratie, et les colonies anglaises s'aliénant, par leur fanatisme insensé, la masse des Canadiens Français ; de l'autre, nos pères, le cœur saignant encore des désastres et des humiliations de la conquête, sourds aux promesses du Congrès, aux appels de d'Estaing, ]30ur rester fidèles à la cause de la monai-chie, et devenant les plus fermes appuis du drapeau britannique qu'ils avaient combattu si longtemps : tels étaient les souvenirs qui se pressaient en foule dans la mémoire de ceux qui ont célébré le centenaire de l'assaut de Québec.

Le 29 décembre dernier, nos concitoyens anglais le chômaient par une brillante soirée au collège Morrin, sous les auspices de la Société Littéraire et Historique. Le lieutenant-colonel T. B. Strange et M. James M. LeMoine captivaient un nombreux et brillant auditoire, le premier en racontant en termes émus l'attaque de Près-de-Ville, où Montgomery reçut le coup fatal, et le second en nous faisant suivre pas à pas l'attaque du Saut-au-Matelot avec la science d'un érudit et les recherches patientes d'un antiquaire. Le président, M. James Stevenson, terminait la soirée par une appréciation générale des hommes et des choses de 1775, remplie de vues élevées et rendant justice à toutes les races comme à toutes les croyances. Après avoir admiré la disposition savante et appropriée des décorations qui ornaient les salles, et contemplé de précieuses reliques de cette époque, les invités s'en retournaient enchantés du succès de la £oii'ée.

Le lendemain, trente décembre, l'Institut Canadien de Québec réunissait dans la Salle Victoria plus de sept cents invités, et rendait hommage à la mémoire des glorieux défenseurs de Québec en 1775, et de ce vaillant soldat qui, venu sous nos murs pour chercher la gloire souvent compagne de l'audace, ne trouva que la rnort.

La salle était magnifiquement décorée. Ce qui frappait au premier abord, c'était l'aspect militaire de l'or-

nementation. La scène, avec ces pièces de canon (i) braquées contre l'auditoire, ces faisceaux de carabines, ces palissades de sabi-es entrecroisés, ces haches d'armes (^, ces étendards en lambeaux, noircis par la poudre, cribles par la mitraille (3), ce vieux sabre tombé de la main de Montgomer}; mourant (4), et se détachant sur le bleu sombre du drapeau constellé, attirait surtout les regards. Et tout cet appareil de guerre déployé en temps de paix, pour unir dans un même souvenir le vainqueur et le vaincu, donnait à la soirée un caractère inusité de grandeur. Tout autour de la galerie se déployait une di-aperie aux trois couleurs nationales, semée, de distance en distance, de bayon nettes étincelantes rayonnant autour d'un centre, ou disposées en éventail, et alternant avec d'élégantes inscriptions qui portaient les noms des principaux acteurs du drame de 1775 (5). Au-dessus de l'entrée, l'écusson de la province de Québec, entouré de drapeaux, surmontait la balustrade, tandis que de chaque côté de la salle, deux riches bannières (6), aussi entourées de drapeaux, couronnaient le centre de la galerie. Les sombres couleurs des étendards de France et d'Angleterre, étonnés, sans doute, de monter ensemble la garde auprès de ces jeunes et pacifiques emblèmes, en faisaient ressortir davantage l'éclatante blancheur. Un médaillon suspendu au-dessus de la scène rappelait la date de l'assaut de Québec : 31 décembre 1775.

L'excellente musique de la Batterie B ouvrit la séance en jouant l'hymne national " Dieu Sauve la Eeine, " au moînent où Son hjxccli^ence le Lieutenant-Gouverneur de la province de Québec enti-ait avec sa suite, et prenait place à la droite du pi-ésident de l'Institut Canadien,

(1) Pièces de cuivre, appartenant au df^partement de la marine, et qu'on dit avoir servi pendant la guerre do 1812.

(2) Appartenant à la Société St. Jean-Baptiste de Québec.

(3) Le drapeau de Carillon, appartenant à M. Ls. G. Baillairgé, et deux drapeaux de.« milices de 1812, appartenant à l'honorable Ls. Panet.

(4) Ce sabre avait été recueilli à Près-de-Ville par M. James Thomp- 8on qui le transmit à son fils. Celui-ci le légua à son neveu, M. James Thompson Harrower, qui a confié à la Société Littéraire et Historique de Québec la garde de cette précieuse relique.

(5) Carleton, Montgomery, Mcl.ean, Ciildwell, Le Comte Dupré, Nairne, Dambourgôs, Bouchette, Barnsfaro, Chabot, Dumas, Charland.

(fi) La bannière prin.>ipale de la Société St. Jean-Baptiste de Québec, et celle de la section de MM. les élèves externes du Séminaire de Québec.

M. J. F. Belleau. Déjà l'élite de notre société de Québec avait rempli l'enceinte. Les siècles d'honneur étaient occupés par Monseigneur l'Archevêque <!.• (Québec, Monseigneur <'azcau, l'honorable Président du Conseil Privé et Madame t'auchon, l'hon. Juge Taschetoau et Madame Taschereau, l'hon. Commissaire des Travaux Publics et de l'Agriculture et Madame P. Garneau, Sir ÎT. F. Belleau et Madame J. F. Belleau, l'hon. T. EoLitaille, M. C. P., Son Honneur le Maire de Québec et Madame Murphy, M. le Grand- Vicaire T. E. Ilamel. Supérieur du Séminaire de Québec et Eecteur de l'Université- Laval, et le Lieutenaiit-Coioiiel Strange, Commandant de la Garnison, (i)

Après une lu'illante ouverture de Supjx', exécutée par la Bande. M. Louis P. Turcotte, déjA biou cumu ])ar les travaux remarquables dont il a enrichi notre histoire, a raconté dans une étude tidéle autant ([ue complète les commencements de la Eévolution Ami ncaine, l'invasion du Canada, le siège de Québec et l'ass; ut livré dans la nuit du trente et un décembre 1775. 11 ne nous appartient pas d- juger cette œuvre, la plus importante, sans contredit, du volume dont nous écrivons l'introduction. Mais nous croyons que ce travail restera, et que son auteur a parfaitement réussi à faire appr> cier la loyauté de nos ancêtres, l'importance et l'efficacité de l'aide qu'ils ont donnée à l'Angleterre pour rejiousser l'ennemi.

Dans l'oidre du programme venait ensuite un " quadrille canadien, " par la Bande.

Pour reposer l'esprit de cette longue course dans le domaine de l'histoire, M. Léon Pamjthilu LeMay, notre poëte lauréat, nous a déroulé sous*le tine de ".Vision de Montgomeiy " une de ces fictions brillantes qui hantent souvent l'imagination des poètes. Ses vit^ souvent trèsheureux, ses images saisissantes et lanîiirat.on brillante de ce combat dans l'air entre des fantômes, lui ont mérité des salves d'apjilaudissements.

(1) On remarquait enoore dans l'auditoire le Rév. .M Lngacé, Principal de l'Ecole Nomiiile Laval, l'hon. II. Fabre et l'hon P. Baillairgeon, sénateur.", .Vlnn.sieur A. Lefaivre, consul de Francr, l'hon. G. Ouimet, le Rév. M. FothergiU, et MM. H. G. .Toly, P. U Oasgrain, C. A. P. Pelletier, A. P. Caron, J. Shehyn, F. Rouleau, etc.

Un grand nom lire de nos concitoyens anglais et irlandais assistaient à la séance.

A ce moment de la soirée, après une brillante fantaisie : " Les F'rés St. Gervais, " sur la demande du Président, le lieutenant-colonel Strange a fait exécuter la "Marche funèbre de Montgoniory, " par Hartman. Cette mu»sique pleine de tristesse et de mélancolie, a vivement impressionné l'auditoire. On dirait les soupirs et les sanglots de la patrie américaine pleurant encore après un siècle la tin tragique et prématurée d'un de ses héros.

Alors parât M. Henri T. Taschereau, chargé du discours de circonstance. Sa parole éloquente, appréciant le passé avec le coup d'œil de l'homme d'état, et le ratta<hant au présent par les allusions fines et délicates de l'homme d'esprit, a enlevé l'auditoire.

Quelques minutes plus tard, après un galop entraînant de Zécotf, la musique jouant" La Canadienne " et l'hymne national anglais " Lieu Sauve la Eeine, " annonçait la lin de la soirée, la plus brillante que l'Institut Canadien de Québec ait enregistrée dans ses annales.

Ceux qui ont vu ces démonstrations se les rappelleront longtemps, et l'histoire en perpétuera le souvenir. Mais elle redira aussi à la postérité les splendeurs d'une autre fête, plus riante que celles que nous venons do raconter. Elle dira comment, le trente et un décembre 1875, à l'heure du couvre-feu, la forteresse qui couronne le Cap aux Liamants fut envahie par une foule joyeuse, accourue à l'appel du soldat gentilhcjmme qui garde ses murailles, prêt a les défendre non seulement contre les attai|uesde l'étranger, mais aussi contre les i-avages du temps, les froids calculs de la spéculation et le pic des démolisseurs. Elle dira tout : (i) les merveilles accomplies par les décorateurs, le soin jaloux qu'on avait mis à reconstruire le passé, la résurrection magique des principaux acteurs du drame de 1775, et des grandes dames et des personnages d'alors, dans des costumes reproduction fidèle des modes de ce temps- là ; les joyeux propos échangés par toutes ces bouches, qui s'ettbrçaient en vain de ])araître centenaires; puis, les groupes des danseurs et danseuses, cédant aux accords dune musique entraînante, et cm.

(1) Nous empruntons les détails qui suivent au eompte-rondu du Morning Chronicie du 4 janvier 1876.

portés dans ces légers tourbillons, où les hommes le» plus éloquents n'ont de paroles que pour louer l'esprit

et la beauté ; et soudain cette foule bruyante s'arrê-

tant tout à coup, pour écouter un son lointain ; la

voix du clairon et les roulements du tambour se rapprochant de plus en plus, et les tentures du salon, écartées par des mains invisibles, donnant passage à la garde fantôme guidée par l'intrépide sergent Hugh McQuarters> son uniforme encore couvert du sang d'un brave tombé dans la mêlée, tenant encore allumée dans sa main la mèche dont l'étincelle fut si fatale à l'infortuné Montgomery, et revenant demander pour lui et pour se» braves les honneurs d'un salut militaire, et au même instant les détonations formidables de l'artillerie répétées au loin par les échos, le firmament s'illuminant des couleurs des feux de Bengale et des fusées, comme pour rappeler aux habitants de Québec les angoisses du siège si courageusement enduré par leurs pères; et, pour couronner toutes ces réjoui Sisan ces, le lendemain, la garnison entière,. en habits de fête, traînant avec elle des pièces de canon parées de rubans et de verdure, et visitant, au son de joyeuses fanfares, les lieux témoins des combats du 31 décembre 1775, et allant rendre à Montgomery les honneurs militaires à l'endroit même où, cent ans auparavant, des soldats anglais retrouvèrent, enseveli sous un linceuil de neige, non corps broyé par la mitraille> Voilà ce que racontera l'histoire.

H. J. J. B. Chouinabd..

ET

Siège de Québec par les Américains, en ITîSjr

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