‹ Invasion du Canada et siège de québec en 1775-76Chapitre 2 sur 8 · PAR LOUIS P. TURCOTTE · texte numérisé non relu

PAR LOUIS P. TURCOTTE

A pareil jour, il y a un siècle déjà, un événement remarquable se passait aux yeux de nos ancêtres, S(>U3 les murs de notre vieille cité, événement dont dépendait le sort du Canada. Tous les postes militaires étaient tour à tour tombés au pouvoir des Américains ; Québec seul reconnaissait la suprématie de l'Angleterre. Montgomery allait tenter un dernier effort pour assurer la conquête de cette fortei-esse redoutable et couronner son heureuse expédition. Mais la fidélité et la bravoure de nos ancêtres, Canadiens comme Anglais, devaient lui enlever cette gloire et conserver à la couronne britannique la possession de cette province.

C'est pour rappeler à votre souvenir cette page importante de nos annales que l'Institut Canadien vous a réunis dans cette enceinte. En répondant à son invitation, vous êtes venus rendre hommage aux braves qui ont défendu le drapeau britannique à cette heure de danger; vous avez encore voulu affirmer votre loyauté envers l'Angleterre et montrer que vous êtes heureux d'appartenir à ce grand empire. L'Institut Canadien voit encore dans cette fête une démonstration toute patriotique qtii rappelle à notre souvenir les brillants faits d'armes de nos aïeux. C'est ce que manifestent ces emblèmes et ces décorations militaires où figurent les drapeaux de Carillon et de Chàteauguay, reliques précieuses qui guidaient nos pèi-es aux champs de la gloire et de l'honneur.

Appelé à vous entretenir ce soir, je n'ai pan voulu vous parler seulement du combat dont nous célébrons le centenaire. Nous examinerons d'abord les causes et lea

comniencemeTits de la guerre américaine, les événements ■dont le Canada a élé le tliéâtre, et le rôle que nos ancêtres y ont joué. Et nous verrons ensemble que si nous sommes 4iuj()urd'laui sujets britanniques plutôt qu^imérieains, nous le devons à la fidélité du clei'ge et de la noblesse, et aux braves défenseurs de Québec, (i)

La guerre de l'indéjîendance eut pour cause la résolution que prit l'Angleterre de taxer ses colonies de l'Amérique. Elle avait considérablement augmenté la dette nationale dans la lutte sanglante qui lui valut la conquête de la Nouvelle-France, et c'est pour protéger ses colonies et assurer leur prospérité qu'elle s'était engagée dans cette guerre. Aussi, suivant elle, le concours de son armée et d-e sa flotte méritait bien quelques sacrifices de leur part. Elle résolut, en conséquence, de retirer de ses colonies d'outremer <îertains revenus qui lui aideraient à suiporter le fardeau de sa dette.

Dès 1764, la législature impériale imposa de nouvelles charges sur le commerce. L'année suivante, elle passa l'acte du timbre, taxe directe prélevée sur les contrats, les billets et autres documents.

A cette nouvelle, toutes les colonies, le Canada et

(1) Pour composer ce travail sur l'invasion du Canada par les Américains nous avons puisé aux sources les plus authentiques, consulté les archives de notre ville et nombre de documents historiques dont quelques-uns sont devenus très-rares; nous avons enfin essayé de présenter une étude aussi complète que possible, en publiant certains faits peu connus ou entièrement ignorés. Nous devons mentionner d'une manière particulière le magnifique ouvrage de l'abbé Verreau, intitulé : *' Invasion du (kmada. " Les mémoires contenus dans ce volume avaient été presque tous recueillis et annotés par le Commandeur Viger. Mais M. Verreau a eu le mérite de les avoir publiés et enrichis de nouvelles notes. Ce volume doit être suivi de trois autres, et nous espérons que M. Verreau pourra bientôt compléter cette œuvre vraiment nationale.

Voici la liste d'un certain nombre de documents que nous avons consultés :

Les archives de l'Archevêché et du Séminaire de Québec.

Verreau, Invusion du (Vinuda, contenant les mémoires de Sanguinet, de Badeaux, de de Lorimier et de Berthelot, et un grand nombre de lettres.

Les mémoires du Juge Henry, de Meigh, do Caldwell, de Thonijjson, de Finlay, etc.

Le journal d'un officier de la garnison de Québec, publié dans le 2o vol. de Vllùtoire du Cancida par Wm. Smith.

Documents rel(itin;j t" tJie riiloninl hintori/ of the State nf New York.

Les hi&toires de Bancroft, Ramsay, Botta, Lossing, Palmcr, Frost, etc.

l'Acadie exceptés, protestèrent énergiquement contre le droit do les taxer sans leur consentement. Elles virent dans la loi du timbre une atteinte à leurs droits de sujets anf^lais, un commencement d'oppression. En plusieurs endroits, le peuple surexcité s'opposa à l'exécution de la loi ; à Boston, il détruisit les papiers des bureaux du timbre, et força les employés à résigner. Puis un congrès composé des délégués des colonies imécontentes s'assembla à New York, et exposa leurs griefs au roi et aux chambres dans des adrei^ses fermes mais respectueuses.

Etiraje de cette attitude menaçante, le parlement rappela l'acte du timbre un an après son adoption. En 1767, il revint à la charge, et imposa des droits sur le thé, le papier et quelques autres articles. Cette nouvelle taxe souleva une opposition encore plus acharnée que la première, et occasionna des troubles sérieux. Les colons insistèrent plus que jamais sur le droit de prélever eux mêmes leurs impôts, et résolurent de suspendre leurs relations commerciales avec la métropole.

Deux ans plus tard, la législature inijériale apjiorta quelques modifications à sa politique, et ra])pela le droit sur tous les articles le thé excepté. Elle voulait par là conserver une simple apparance de suprématie. Cette demi-mesure ne donna pas satisfaction aux colonies. La Compagnie des Inders ayant expédié en Amérique plusieurs cargaisons de thé, les colons refusèrent de les recevoir ou les mirent dans des entrepôts. A Boston, cinquante per.-onnes déguisées en sauvages, se rendirent aux vaisseaux et jetèrent le thé dans le havre. Ceci se ))assait en décembre 1773.

Ce fut avec la plus grande sévérité que le parlement anglais punit ce dernier acte. Il ferma le port de Boston, révoqua la charte de l'État du .Massachusetts, puis il passa une loi par laquelle il protégeait les oiliciers qui 86 serviraient de la force jusqu'à tuer pour apaiser les émeutes. Enfin il adopta l'acte de Québec contre lequel les colons protestèrent parce qu'il étendait les limites du Canada et y maintenait la religion catholique.

Par ces mesures do rigueur, la métrojjole espérait ramen'^r la Province du Massachusetts à l'obéissance et ettVayer les autres colonies. Le contraire arriva. L'indi-

f nation des Bostonnais fut portée à son comble, lia rûlèrent publiquement l'acte qui fermait le port de leur ville, et invitèrent les autres provinces à cesser toutes relations avec la mère-patrie. Partout ailleurs les colons leur montrèrent la plus grande sympathie, et décidèrent de soutenir leurs droits. Puis on fixa un jour de prières publiques, et on proposa une réunion de délégués de toutes les provinces.

Ce fut le 4 septembre 1774, jour mémorable pour les Américains, que s'assembla à Philadelphie le Congrès continental. Treize provinces y avaient envoyé des représentants.

Le Congrès commença par définir les droits des colonies. Il réclama l'indépendance législative, le privilège de jirélever leurs propres taxes. Il approuva ensuite la conduite des Bostonnais, et décida de suspendre l'importation et l'usage des marchandises anglaises jusqu'à ce que la réparation de leurs griefs fût obtenue. Les délégués votèrent do plus une adresse au peuple anglais j)Our lui exposer de nouveau leurs plaintes, et une autre aux Canadiens afin de les engager à faire cause commune avec eux.

Partout les colons approuvèrent les décisions du Congrès, et montrèrent le plus grand enthousiasme à conquérir les libertés politiques. Tous furent décidés à les défendre même par la force des armes s'il était nécessaire. Dès lors ils organisent des corps de volontaires, et se mettent sur la défensive. Ce peuple traité avec indulgence jusqu'alors, habitué à se gouverner lui-même, est unanime à repousser l'oppression. Rien d'étonnant qu'il montre plus d'énergie maintenant qu'il compte 3,000,000 d'âmes, et que plusieurs années de paix l'ont, rendu prospère et heureux.

Cependant, jusqu'à cette date (avril 1775), aucun de leurs hommes d'état n'avait eu l'intention de se séparer de l'Angleterre. Ils en vinrent à cette extrémité lorsqu'ils virent qu'elle persistait à employer la force pour les réduire à l'obéissance. La méti-opole regrettera bientôt cette ])olitique, et lorsqu'elle voudra plus tard la changer, il ne sera plus temps. Déjà, d'après ses ordres, le gouverneur de New York, le général G-age, se préparait à prendre l'offensive, car la situation se compliquait

^« plus en plus, les actes du gouvernement demeuraient sans viguevîr, et ses troupes ne pouvaient plus obtenir ni vivres, ni argent. Toute entente était devenue irapossible. Aussi les hostilités commencèrent-elles au mois

d'avril 1775.

Le général Gage ayant envoyé des troupes pour détruire des bâtisses militaires à Concord, ce détachement rencontre à Lexington un corps de miliciens et le dis^ perse, après avoir tué et blessé plusieurs rebelles. Arrivé au lieu de sa destination, il trouve les volontaires en plus grand nombre. Un combat sanglant s'engage, et se termine par la défaite des troupes anglaises. Telle est la première bataille de la révolution.

Des lors, les colonies marchentà grand pas vers l'indépendance. Le Congrès continental s'empare de la direction des affaires. Le peuple prend partout les armes ; les vieillards comme les jeunes gens, les riches comme les pauvres, tous se font un devoir de combattre, et leurs premières démarches sont de s'emparer des forteresses et des arsenaux.

Ce fat alors que les Américains du Nord projetèrent la prise de Ticonderaga ou Fort de Carillon, et des autres forts du Lac Champlain. Ces places, comme on le sait, sont la clef des communications entre le Canada et New York. L'argent était fourni par l'état du Connecticut. (i) Le colonel Allen, choisi pour exécuter ce plan, réunit 270 hommes, la plupart designés sous le nom de " Green Mountain Boys. " Arnold vint bientôt se joindre à eux, et fut nommé commandant en second.

Le 9 mai, la petite armée atteignit le lac Champlain, vifl-à-vis Ticonderaga. Allen traverse le lac avec 83 ■ hommes, et envahit le fort pendant la nuit. Puis surprenant au lit le commandant Laplace, il lui ordonne de se rendre, sinon toute la garnison sera passée par les armes. Par quelle autorité agissez- vous, demande Laplace ? Au

(1) Ce furent Deane, Woogter, Parsons, Sterena et autres, qui projetèrent ce plan, et obtinrent de l'argent du Connecticut et le concours du colonel Allen. Hanuay, American Jievolution, Vol. 1er, page 226.

D'après l'historien Ba«oroft, Samuel Adam 9t Hancock eurent, le 29 avril, une entrevue secrète avec le gouverneur et le con«eil du Connecticut pour promouvoir la prise de Ticonderaga qui avait d'abord été projet<îe par les Oreen Mo«)Uaxn Boy». Vol, 7, page 338.

nom du grand Jéhovah et du Congrès continental, répond Allen. Laplace veut en vain se récrier. A la vue de l'épée d'Allen siispendue sur sa tête, il livre le fort qui contenait cent pièces de canon, et se rend prisonnier avec la garnison composée de quarante-cinq hommes.

Le colonel Warner envoyé à Crown Point (Pointe à la Chevelure) surprend aussi la garnison de ce fort, et s'en empare sans perdre un seul homme. Un autre parti avait déjà occupé le fort de Skenesborough. (i)

Pour couronner cette expédition et obtenir un plein succès, il restait encoi'e aux Américains à s'emparer d'un vaisseau du Eoi, La George, ancré à Saint-Jean. Arnold s'acquitta de cette tâche avec célérité, et retourna avec le vaisseau, en apprenant l'arrivée prochaine d'un corps de troupes anglaises.

La nouvelle de cette invasion causa à Montréal une grande sensation. Un détachement de troupes, sous les ordres du Major Preston, fut aussitôt envoj'^é à la poursuite des Américains. Il rencontra le colonel Allen qui s'?tait rendu à Saint- Jean après le départ d'Arnold. Après une légère escarmouche, les Américains se retirèrent à Ticonderaga.

Ainsi furent pris sans résistance ces forts redoutables qui avaient coûté des sommes considérables, et arrêté sous Montcalm le progrès des armées anglaises.

Ce succès, au début de la guerre, fit naître la confiance dans l'esprit des Américains, et leur valut une quantité considérable de matériel de guerre pour organiser l'armée. Il leur assura de plus la possession des places fortes qui commandaient l'entrée du lac Champlain.

Le Congrès en session poursuivait la guerre avec la plus grande vigueur, et nommait Washington commandant en chef de l'armée. C'est alors que se livra la bataille Bunker's Hill, une des plus sanglantes de la guerre américaine, et que les Anglais gagnèrent après avoir été repoussés deux fois et avoir subi des pertes

(1) Les forts de Carillon ou Ticonderaga et de Crown Point avaient été abandonnés depuis la conquête; ce dernier était entièrement détruit en 1773 et Ticonderaga tombait en ruine. On venait d'y envoyer une garnison à la demande du gouverneur de New York. Documents relating fo tlie Colonial Hivtori/ of the State of New York, Vol. 8, page 396 J Palmer, History of Lake Chamjdain,

Page 1