BEAUBASSIN
M""' Benoist au même.
Montréal, le 29 Aousl 1775.
Mon cher frcrc^
Nos sauvages ont fait capture : trois des leurs ayant été l Voir NulPs, kc, CXXXVI.
blessés, ils ont tué un nommé Béquer ^ un des chefs d'un party de Bastonais, ils lui ont levé la chevelure, coupé la tête qu'ils ont apportée à St. Jean et un des petits doigts de la main. Je l'ai vu, le sauvage l'ayant apporté chez nous. Depuis, ils ont amené trois prisonniers. On dit que trois autres sont venus se rendre euxmêmes à St. Jean avant hyer. Il est à présumer que nos sauvages harcèleront terriblement ces malheureux, car ils sont tous déchaînés. J'oubliais de te dire qu'on a trouvé à ce Béquer plusieurs papiers et des instructions ; ce qui donne des connaissances
Ton affectionnée sœur
Ve BENOIST.
La même au même.
Montréal, le 7 'î^'e 1775.
Mon cher père,
Nous sommes dans la plus triste position que l'on puisse imaginer. Mardy au matin, il arriva un courrier de St. Jean qui apporta la nouvelle que les Bastonais étaient traversés, au nombre de soixante bateaux, dans l'Isle aux Noix. On fit aussitôt battre la générale avec ordre de se trouver à dix heures au champ de Mars où il se trouva à peu près trois à quatre cents hommes. Le général * fit des compliments aux anglais et leur dit qu'il ne serait pas fâché de mourir en combattant avec de sy braves personnes. Il ne parut pas faire grand cas des Canadiens ; il les congédia en leur donnant l'ordre, qu'il fit publier au son du tambour, de la part du Roy, à tous les Canadiens de se rendre au Champ de Mars à cinq heures du soir. Il s'en présenta un peu plus que le matin, mais tous de bien bonne volonté et tous prests à partir. Le Commandant dit qu'il fallait garder la Ville. On fit fermer et barricader toutes les portes, deux exceptées dont les guichets restent ouverts. On y mit quarante hommes à veiller pour garder les l)rèchc'S des murs de Jéricho qui tombent de toutes parts et qu'on travaille maintenant en grande hâte à réparer. Hyer, on fut assez tranquille jusqu'à cinq
1 Baker. Voir Noies, de, XXXIV, Mémoire de Lorimicr, p. ^4(;.
2 IVescoU. Cf. Témoin oculaire, p. h'.^, Noirs de, XXXVllI.
310 LETTRES ECRITES PEiNDANT
heures trois quarts du soir qu'il arriva un courrier avec la nouvelle que St. Jean était attaqué par trois barques et une quarantaine de bataux. Le Commandant donna l'ordre de s'assembler de nouveau au Champ de Mars où on resta jusqu'à neuf heures du soir à prendre les noms et à faire des Rôles. Les Canadiens s'attendaient à partir et le désiraient, mais on leur donna l'ordre de garder la Ville et de mettre quatre-vingts hommes de garde, anglais et français, moitié dehors de la Ville et l'autre dedans autour des murs. A sept heures et demie, il arriva un autre courrier qui apporta la nouvelle que les Bastonais débarquaient. Les sauvages voulurent s'opposer, mais ils se retirèrent après avoir perdu quatre des leurs et trois blessés. Ils disent qu'ils manquaient de poudre. On ne leur avait donné que chacun quinze coups. On dit qu'ils sont dégoûtés et qu'ils se retirent.
Le Commandant vient de dire aux Canadiens qu'ils sont maîtres à présent de partir ou de rester. Je crois le mal sans remède et nous nous attendons à estre pris. Je crains que ce soit la dernière que je puisse t'écrire. Finissons, la poste part. Adieu ne nous oublie point et tâche de nous donner de tes nouvelles.
Ve BENOIST.
Pierre Guy, Eguier, au même.
Montréal, le 7 Septembre 1775.
J"ai reçu ta lettre du 4 du courant qui m'apprend que tu as fait remettre au général Carleton les trois canards branchus que je t'ay envoyés pour lui, je te remercie
Nous sommes icy toujours sous les armes. Hier, depuis 4 heures du soir jusqu'à huit heures, il arriva trois courriers de St. Jean : le premier, annonçoit que les Bastonois arrivoient devant le retranchement avec les barques qu'ils mettoient en ligne de bataille, mais que l'on ne savoit pas si les berges avoient misa terre — étant cachées par une pointe ; les deux autres arrivés après sont un soldat et Carignan qui estoient partis le matin pour Chambly ; rien ne transpira de ces deux derniers. J'ai vu lire les lettres sans rien savoir de leur contenu. Nous attendons ce matin un autre courrier. Avant-hier, il est sorti des ordres du général pour commander quinze hommes par
chaque couipagnie, armés on non. Je fiiS chargé moimême de porter ceux pour Lachine et autres paroisses jusqu'aux Cèdres, les dits ordres portant que chaque quinze hommes seroient conduits par un Capitaine ou un officier. Hier, les Capitaines des diverses paroisses près la ville vinrent pour otl'rir leurs services, mais les soldats n'ont pas imité leur zèle et ont refusé de marchera Nous nous trouvons dans la circonstance la plus critique qu'il soit possible d'imaginer ; les habitants sont si corrompus, par les anciens sujets, qu'il n'est pas possible de leur faire entendre raison et les ramener.
Je suis ton serviteur et amy.
GUY
j^inc yc Be.noisï, au inèine.
Montréal, le 9 l^re 1775.
Mon cher frère.
Dans le tems où nous nous croyions sans ressources, la Providence nousa fovorisés par le moyen des sauvages. Je te marquais, dans ma dernière, que les Bastonais avaient fait leur débarquement le même jour que je t'écrivais à quatre heures après midy. Il arriva un courrier de S' Jean avec la nouvelle que 80 sauvages leur avaient livré un combat si vif et sy intrépide ^ La partie n'était pas égale, car on pense que les ennemis étaient au moins quinze cents. I^es sauvages en tuèrent quarante et en blessèrent trente. Il n'y a que quatre sauvages de tués et peu de blessés; ils se battirent longtemps retranchés derrière des arbres ; sur le soir ils se retirèrent et les Bastonais firent une retraite de 4 milles, et depuis ils sont retournés à l'Isle aux Noix*. Une heure après qu'on eut reçu cette nouvelle, on s'assembla à l'ordinaire sur le Cham.p de Mars. Nos jeunes gentilhommes et bourgeois représentèrent au général qu'il scroit honteux pour les Canadiens de rester en arrière dans une a D'aire comme
1 Cf. Témoin oculaire, p. 4J.
2 La phrase n'est pas terminée au Ms.
3 Cf. Mémoire de Lorimicr, p. 248.
celle là, qu'ils voulaient absolument partir. Ils avaient demandé dès le premier jour, mais on ne voulait pas leur donner d'ordres; on disait qu'il fallait garder la Ville et que ne connaissant pas le nombre d'ennemis à qui on avait à faire, il ne fallait pas exposer le peu de braves gens que nous avions. A la réception de la victoire de nos braves sauvages, on consentit à laisser partir toutes les personnes de bonne volonté ; cette nuit là et le lendemain, ils partirent au nombre de deux cents Canadiens et six Anglais (dont M'" Ouker l'avocat * est du nombre) et trois cents sauvages '^ On croitsecrètementqu'ilyaaujourd'liuy une aifaire qui pourra être sanglante. On prétend que les ennemis sont en grand nombre, que les quinze cents qui sont venus n'étaient qu'une avant-garde. Le général Carleton est attendu, et tout ce qui reste d'honnêtes gens dans la Ville est prêt à suivre ses ordres. Il y en a des campagnes du Sud qui se sont joints à nos Messieurs pour S' Jean. On a fait charger toutes les poudre de la Ville dans des bâtiments qui étaient au port; ils se sont tous tirés au large '.
Le général Prescott, dans un transport de reconnaissance pour la victoire que les sauvages venaient de remporter, et que le major Preston, commandant de S' Jean luy annonçait comme une chose sy surprenante et sy magnifique, pria M'" Dufy d'aller dire de sa part à Mr Montgolfier de chanter une grand messe le lendemain et un Te Deum * d'action de grâce, ce qui a été exécuté. Cela s'est rencontré le jour de la Nativité de la S'^ Vierge.
Le commis de M'' Ouker le vieux ^ a été arrêté hier aux environs de Longue Pointe; il allait porter des lettres à son maître, qui reste en campagne, de la part de Messieurs les Bastonais On ignore ce qu'elles contenaient^. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a mis le jeune homme
1 Walker, cousin du marchand. Voir p. 265.
2 Cf. Témoin oculaire, p. 43, Invasion du Canada, p. 166, note.
3 Cf. Témoin oculaire, p. 47.
4 Ceci confirme ce que M. de Lorimier a dit p. 249.
5 Thomas Walker. Cf. Témoin oculaire, p. 49.
6 Ces lettres furent envoyées en AngleteiTE", par le Général Carleton.
L'INVASUJiN AMÉIIICALNE. 313
aux Tors. Il y a liuii de croire que les IraiLrcs sont eu grand nombre parmi nous, quoique, sans distinclion, ils fassent tous le service de gai-der les portes, font faction et le reste. Je ne peux m'empèclier d'en rire : nos poltrons sont bien malades et ont la colique.
Nous apprenons aujourd'liuy, 10 du mois, qu'il n'y a point eu d'action, les ennemis étant à ITsle aux Noix avec leurs barques et bateaux. On se dispose à les aller chercher; depuis la pointe du jour, on fait traverser à Laprairie tous le? canots d'écorce qui étaient dans la Ville. Ou leur fait faire portage jusqu'à S» Jean. M'- de Belestre passe par Sorcl avec environ 700 milices pour joindre
notre armée ; nos habitants commencent à se rendre
Les ordres sont donnés pour ari'ôter un des traîtres; j'ignore lequel. Tu excuseras le mauvais ari-angement de ma relation, car je t'avoue qu'on n'a pas l'esprit bien libre en pareille occasioLi. Cela ne m'a pas, cependant, empêché de préparer une vieille épée que j'ai pour défendre ma famille des insultes dont nous sommes menacés de la part d'une troupe où probablement il y a si peu d'ordre. Comme je vésitais mon épée un Anglais entre qui me demande ce que je voulais faire de cela; je luy dis, en lui poussant une botte, que c'était pour recevoir les Bastonais. 11 me cria '■'■ Je n'en suis pas un. Madame, épargnez moy." Aujourd'hui M^' de Montigny arrive de S' Jean ; tout y est tranquille. Le général Carleton vient d'arriver. Je suis avec un parfait attachement
Ton affection née sœur
Ve BENOIST.
La lujiae au inôinp.
Mouliva!, le 12 Ti'io 177").
Mon cher frcre.
Tu seras peut-ùlre ll.illé d'apprendre les circonslances de la petite affaire ([ui ^'est passée Dimanche au soir. M-" de Longueuil partit de S' Jean avec trente et quelques Caiiarliens et sauvages pour aller à la découverte dans le Lac. Etant atterré, il vil quantité de Bastonais, estimés ostre au nombre de sept cents, qui venaient eu ])ateaux. M'- do Longueuil dit aussitôt à son monde d'embarquer
314 LETTilES ÉClîlTHb; l'ENDAXT
et que ses ordres étaient de se rolirer ; ils s'embarquèrent alors, excepté six. Les Bastonais tirèrent quelques décharges, mais voyant que les nôtres s'en allaient, ils parurent se retirer aussy. Nos six téméraires se croyant en sûreté, entrèrent dans' une maison abandonnée et où les Bastonais ont pratiqué quelques petits retranchements; ils s'amusèrent à faire du feu. La maison fut investie vers les minuit; lorsqu'ils s'en aperçurent, nos braves cherchèrent alors à se sauver tout en se défendant. Ils tuèrent quatre de l'ennemy, mais le pauvre Perthuy, interprête, fut tué en sortant et aussi un sauvage. M'' le chevalier de La Bruère est blessé aux deux bras ainsi qu'à la main : il a un bras cassé et quatre postes dans l'autre. Malgré tout, il a encore eu la force de se sauver. Les trois autres se sont aussy sauvés sous une grêle de coups sans en recevoir aucun. Gampion en était un. Le lendemain matin, on fut chercher les deux corps morts ; le sauvage était sans tête; Perthuy avait la chevelure levée et plusieurs indignités \ Cette alfaire s'est pnesée à eiiviron une lieue de nos retranchements et dans le même endroit où nos sauvages donnèrent leur choc, il y a huit jours. Le traître qui devaist estre arrêté, s'est sauvé avec les ennemys : c'est un Levingston qui demeurait à Chambly l Adieu.
Vo BENOIST.
LII,j^-ij1u F. Baisv a mm. Thomas i fils, Loxdues.
Qar'J.ec 23 7bre 1775.
Messicuis,
...Nous sommes icy dans les circonstances les plus critiques, nos voisins ayant fait depuis le printemps plusieurs démarches sur nos territoires sans aucune opposition. Ils sont actuellement, en nombre à 7 lieues de Montréal. Les quatre à cinq cents hommes de ti-oupes que nous avons à leur opposer sont dans le fort S^ Jean avec un petit nombre de Canadiens et de sauvjiges, et à chaque instant sont ils menacés d'estre investis. Nos habitants des campagnes, corrompus et persuadés par des lettres circulaires répan-
1 Cr. Témoin oculaire, pp. 43, 44.
2 Voir Noies el Pièces Juslificalii-rs XLV.
dues de teins en toms par nos voisins, et sonlerais [lar les propos factieux de plusieurs Anglais et colons étrangers établis dans cette colonie, ont résolu, jusqu'à présent de conserver la neutralité. Jugez de notre situation: sans ancun secours de l'a mère patrie, abandonnés des campagnes, nous n'avons d'antres ressources que dans le courage des citoyens canadiens des villes de Québec et de Montréal ; je dois y ajouter une partie des anglais établis dans ces mômes villes. Le commerce est entièrement interrompu. Nous ne nous entretenons aujourd'huy que des moyens propres à nous mettre en état de défence. Nous sommes en cette Ville environs 1400 liommes formés en milice, dont peut-estre 700 sont déterminés à soutenir, autant que possible, l'honneur de leur Prince et de leur Patrie. Nous venons cependant d'apprendre que quelques Paroisses des environs de Montréal ouvrant les yeux et s'apercevant du précipice où les traîtres de ce pays les ont conduits, commencent à prendre les armes. Si cette nouvelle est vraie et que leur exemple en détermine d'autres, il esta espérer et vous pouvez être assuré que l'ennemy sera arrêté dans peu.
Un courrier qui arrive à l'instant nous rapporte qu'environ 250 rebelles, ayant voulu couper la communication entre S' Jean et Slontréal, ont été attaqués et chassés de leur retranchements par 50 soldats et 50 Canadiens de Montréal. Nous espérons des secours d'Angleterre ou de Boston avant l'hiver ou, au moins, au printemns. Je suis avec une entière considération.
Votre