FONDATION DE L*ABBATE ET DE LA TILLE
On n'est guère d'accord sur l'étymologie du nom de Messines. D'après la tradition populaire, celte ville, ainsi que son abbaye, doit son nom à trois jeunes filles : Heiwige, Jutta et Giselinde, mortes vers l'an 1060 en état de sainteté, victimes de leur chasteté (']. De ce mol jeunes filles, en flamand meisjes ou meisketis (diminutif de meid, meissen, fille ou servante) serait venu le num de Messines.
Marchantius dans sa Flandria, semble incliner veis celle étymologie sans ce|>cndant l'affîriner : « Inilium clyinii[ii(|iio
I légende cl-nprét, p. VI.
» vestales Meesseniae ex antiqua traditione referunt ad très » puellas, quas vernacule meisen nominamus, eximiae pieta- » tis et castimoniae prodigiis, sub Balduino Lilano célèbres, » ibi conditas, habitasque in honore. »
Gramaye (Antiquitates illustrissimi comitatus FlandriaeJ n'admet pas Tétymologie fondée sur la légende des trois jeunes filles, mais pense que le nom de Messines provient de la foire (en vieux flamand misse ou messe, fête) qui se tenait annuellement en ce lieu : « Tamen ego videor, meliori jure » illud quaerere posse a nundinis, non tam celebritate quam » antiquitate commendatis et inter quatuor Gampaniae Galli- » canae principes relatis olim. lias enim Missen sive Mis- » sas nostri vocant, vocabulo a Romanis mutualo, eo quod » toto ex imperio merces vaenum mitterentur ac mittantur. »
Sanderus (Flandria illustrata) rapporte l'opinion de Gramaye et semble la partager.
Le Frère Barnabe, capucin d'Armentières, auteur d'une histoire de Notre Dame de Messines, admet la tradition populaire et en fait dériver le nom de Messines.
Parmi les écrivains modernes qui se sont occupés de Tétymologie du nom de Messines, nous citerons Lanssens, le chanoine De Smet, Gheldolf et Chotin.
Lanssens, dans son Alouden Staet van Vlaenderen (% n'admet ni rétymologie. basée sur la tradition populaire, ni celle proposée par Gramaye. Il conjecture que Messines porta jadis le nom de Meissen et que les Saxons, qui séjournèrent longtemps dans ces parages, lui donnèrent ce nom en souvenir de celui de leur pays, la Misnie^ en allemand Meissen.
Le chanoine De Smet, dans son Essai sur les noms des villes et dés communes de la Flandre occidentale et de la Flandre zélandaise (^), se contente de dire : « Meesen est la demeure de Mees ou Barthélémy ».
(1) Bruorge, De Moor, 1841, in-S" p. 3 '8.
(2) Dans Jes Mémoires dn l'Académie royale des Sciences, dos Lettre^) et des Beaux-Ariâ de Belgique. Tome XXVI. 1851.
Gheldolf {Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et politiques jusqu'en 1303) n'admet ni la tradition populaire ni les conjectures de Gramaye et donne la préférence à rétymologie proposée par Lanssens, qui voit dans Meesen une forme flamande de Tallemand Meissen Misnie; « soit » ajoute ce savant, que cet endroit ait dû son nom à des » émigrants de cette contrée, soit, ce qui a bien plus de proba- » bilité, que Messines ayant, avec la plus grande partie de » la Flandre occidentale, servi, dès les premiers ten^ps, de » douaire aux femmes des comtes, elle ait été possédée à » ce titre par réponse de Baudouin le Jeune, Mathilde, fille » d*Herman Billùng, seigneur des territoires qui formèrent plus » tard le marquisat de Misnie et le duché de Saxe. Rien » n'était, du reste, plus usité que d'attribuer aux terres et » seigneuries le nom patronymique de leurs possesseurs : » témoin les seigneuries de Guisnes et Goucy, de Glèves en » Langemarcq et autres » (').
Ënfm, M. Chotin, ancien magistrat, favorablement connu par ses études étymologiques sur les noms des villes etc. de la province de Brabant (*), et de la province du Hainaut ("') n'admet ni la tradition populaire, ni les systèmes de Gramaye et de De Smet, et, dans un ouvrage encore inédit, mais sur le point d'être mis sous presse (*), il propose une nouvelle etymologie basée sur la position locale de cette ville. — » Si les noms d'hommes, dit ce savant, n'ont point été fory> mes au hasard, il en est de même des noms de lieu : » tous ont une signification qui leur est propre, indivi- » duelle, et cette signification est basée sur une cause réelle. » Or, il était dans l'habitude de nos pères, en baptisant ces » localités, de tirer leurs noms de la situation locale, cha- » que fois que celle-ci avait un cachet particulier, vérita- » ble, saisissable et remarquable aux yeux de tous, tel qu'un
(1) Oavrag6 cité, tome 5, p. 223.
(2) Imprimé à Tournai, chez Malo et Levasseur en 1859. (3} Imprimé à Tournai, chez Casterman en 1868.
(4) Etudes étymologiques sur les noms de lieu de la West-Flandre.
» étang, une montagne, une plaine unie, un marais, un défilé, » Tembouchure d'une rivière etc; et l'on sait que les appel- » lations ou désignations de cette espèce, sont, dans chaque » pays, les plus nombreuses de toutes. »
a On sait aussi que Messines s*élève entre Wulverghem x> et Warnèton, sur des hauteurs d'une élévation qui varie » de 60 à 65 mètres, tandis que les localités précitées n*ont » qu'une altitude de dix à vingt mètres. Or des hauteurs » d'oii l'on découvre des villes, une foule de villages et un » profond horison, devaient frapper le regard aussi bien que » l'imagination, et nos pères, avec le même pinceau qu'ils » ont désigné Aelbeek et Aterbeek, Comines et Warnèton, » comme le feraient les peintres paysagistes, ont attaché pour » enseigne à ces hauteurs le nom de hameau des buttes : » Messenem. »
<( Masse, en vieux flamand, est le mot qui signifie butte, » monceau, colline etc. Comme les voyelles a et e permu- » talent entre elles, il s'ensuit que Messe est le même mot que » Masse. Les exemples de permutations réciproques de ces » deux voyelles sont très communes : il suffît d'ouvrir le » Dictionnaire de Kilian pour s'en convaincre. On y trouve » Masten et Mesten, Marren etjMerren, Maele et Meele, Stalle » et Stelle, Halle et Belle etc. »
Nous venons d'exposer les opinions de divers savants concernant l'étymologie du nom de Messines ; on voit que les avis sont partagés et que l'on est loin d'être d'accord sur ce point :
Gramtnatici certant et adhuc sub judice lis est.
Le nom de Messines a été écrit très diversement. On prétend que, très anciennement, ce lieu s'appelait Mistieh. Gramaye et Sanderus l'apellent Messeniacum; Meyerus, Mescinae Marchantius, Meessenae ; Mirœus , Mesenae etc. Dans toutes ces appellations dominent les lettres ss ou se: et cependant dans les chartes originales du xi*^ et du xu« siècle (1065 à 1200) qui se trouvent aux archives de l'anncienne abbaye de Messines, ce nom est toujours écrit avec un e : Mecinis comme
substantif C), Mecinensis comme adjectif (*). Dans toutes les chartes susdites, qui sont au nombre de quarante-sept, nous n'avons remarqué que les exceptions suivantes : 1 . Dans une charte de 1127, de Tabbesse Ogine, on trouve Actum Mecenis. — 2. Une charte de Milon, évêque de la Morinie, de 1164, porte : Mechinensis Monasterii. — 3. Dans une charte de Tabbesse Béatrix de la même année : Abbatisse sancte Marie de Mencinis et Actum Mencinis. — 4. Dans une autre charte de 1176 de Philppe d'Alsace : in possesmnem ecclesie Mechenensis.
— 5. Le même Philippe d'Alsace dans une charte sans date vers 1180) vend certain revenu à son cher et fidèle Gerardo de Meschinis qu'il appela un peu plus loin Gerardus de MescifUs; dans le même document on trouve ecclesia Mescinensi.
— 6. Une charte sans date (vers 1184) du même Philippe parle de Tabbesse de Sancte Marie de Mescinis. — 8. Et enfin dans une charte de la même époque on trouve : Villa de Mecines et Gerardus de Mecines.
On voit donc, que d'après les chartes du xi* et du \iv siècle, le nom de Messines s'écrivait régulièrement Mecinis comme substantif, Mecinensis comme adjectif, et que les quelques exceptions qu'on rencontre conservent toujours le c primitif, soit seul, soit combiné avec h ou avec s; mais qu'elles ne présentent jamais 1'^ ou les ss seules, quoique ces formes aient été employées généralement par ceux de nos historiens qui ont écrit en latin.
En attendant que les philologues se mettent d'accord sur l'étymologie et sur l'orthographe du nom de Messines, nous croyons ne pouvoir nous abstenir de donner ici la légende ou tradition populaire qui, selon plusieurs écrivains, a donné lieu à ce nom ; et afin de laisser à ce récit toute sa naïveté, et nous dirons, tout son charme, nous nous contenterons de le transcrire ici textuellement d'après un ancien manuscrit qui se trouve aux archives de l'abbaye. C'est un
(1) Iq ]oco qui dicitnr Mecinis.
(2) Ecclesia béate Marie Mecinensis
petit in-4'' de huit feuillets, écriture du cominencement du XVI* siècle. Il porte pour entête : S'ensuit la fondation du monastère de Messines. Un feuillet de papier séparé et y attaché par une épingle porte Fannotation suivante, d'une écriture plus moderne: Mademoiselle Jenne de Wignacourt sœure, du comte de Vletre quy at receu Uhabit de Religion à Messines en Van 1614 comme moy^ m'at dontier ceste copie de la fondasion du monastère dudit Messines, qu'elle at eu de ses parents. Tesmmng mon nom, Antoinette de CroiXy religieuse en l'abbaye dudit Messines.
Il existe aux mêmes archives une deuxième copie de cette légende, écriture de la fin du xvi* siècle, en tout semblable à la première, sauf quelque légère différence dans Torthographe. Elle porte en marge Fannotation suivante : Monsieur Van der Haery mon Beau-frère^ m'at donné ceste copie de la fondation de Messines ; elle vient d'un chanoine de S. Pierre à Lille . — Quel est ce Vander Haer ? Ne serait-ce pas Fauteur des Châtelains de Lille et d'autres ouvrages historiques, qui vers la fin du XVI* siècle était chanoine et trésorier de la collégiale de S. Pierre à Lille ?
Quoi qu'il en soit, voici la légende :