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RAPPEL HISTORIQUE

Le problème est fort ancien.

Des recueils illustres comme les Mémoires pour servir à l'histoire des Maisons royales (1681) de Félibien et les Monuments de la Monarchie française (1729-1733) de Montfaucon, ont été sous l'ancien régime les inventaires monumentaux d'une époque ou ne comptaient comme édifices que les ouvrages d'architecture dotés d'un prestige politique ou religieux. La conception plus large de l'histoire qui se développa au xix® siècle, éveilla une conscience nouvelle de la valeur du « patrimoine » national : les monuments révèlent le « génie » d'une nation. Aussi est-ce avec une impatience croissante que les esprits avertis assistaient aux destructions massives dues à l'hostilité populaire envers les témoins d'un âge détesté, et surtout à l'indifférence commune en face de la spéculation et à une idée sommaire de la modernisation. La disparition rapide des grandes abbatiales, des châteaux, des vieux quartiers urbains était pour la communauté un appauvrissement sans contre-partie ; leur perte était — et est restée — d'autant plus sensible que dans nombre des cas nul n'avait pris la peine de les décrire avec un soin suffisant, de les « enregistrer » pour l'histoire.

Une double nécessité se fit jour dans le premier quart du xix^ siècle : inventorier et conserver. Enoncé sous la Convention, repris par le ministre Montalivet en 1810 avec une circulaire due à Alexandre de Laborde (1), ce programme aboutira avec Guizot après 1830. En 1837, est créé le Comité des arts et monuments présidé par V. Cousin, qui se propose de publier et illustrer « tous les monuments qui ont existé ou qui existent encore sur le sol de la France ». Plus précisément encore, le Comité ((fait connaître tous les monuments d'art en France dans tous les genres : monuments religieux, militaires, civils. Il fait dessiner et graver pour les conserver à l'avenir les œuvres remarquables d'architecture, de peinture, de sculpture en pierre, en marbre, en bois... » Entreprise d'une ampleur incroyable! La France était le premier pays à concevoir un effort de cet ordre.

Comme le regretté Paul Léon l'a remarquablement exposé dans son ouvrage : La vie des monuments français (1951), les deux idées connexes d'inventorisation et de conservation, qui avaient été conçues comme solidaires, devaient évoluer séparément. Les questionnaires et instructions officielles ont de plus en plus réduit la première tâche du programme trop vaste de Guizot. Le Comité des arts et monuments a provoqué l'éclosion d'innombrables enquêtes particulières et locales qui ont jeté sur nos origines une vive lumière, mais il a abandonné « l'inventaire descriptif des édifices au Service chargé d'assurer leur conservation matérielle. La statistique monumentale s'est ainsi confondue avec la liste de classement des monuments historiques » (p. 124). Telle est en effet la clef de la situation présente : le Comité de 1837 a engendré, devant l'ur-

(1) « Cet inventaire avait un but scientifique. Il était urgent de garder la trace des édifices atteints par la Révolution», dont les ruines mêmes se dispersaient chaque jour et dont les souvenirs allaient s'eflFaçant. On songeait déjà à établir une véritable statistique monumentale de la France. J. Hubert, Archéologie médiévale, dans r« Histoire et ses méthodes», 1961, p. 284.

gence des tâches pratiques, la Commission des monuments historiques responsable des mesures de protection et de classement; quant aux projets d'ordre archéologique et scientifique, c'est le Comité des travaux historiques qui en a, en principe, hérité. D'oii deux développements à considérer.

Jusqu'au début du xix^ siècle, l'activité de la Commission des monuments historiques a été dominée par le souci — et la difficulté — de promouvoir une législation spéciale aux monuments anciens, et le devoir de susciter un corps d'architectes spécialisés. On peut dire qu'elle y a parfaitement réussi (1). Mais pendant toute cette période, il paraissait indispensable de limiter la protection aux monuments-types et de tenir une liste étroite de classement : 1 803 édifices en 1875, 1 919 en 1889, 2 162 en 1900 (l'augmentation due à la mention d'éléments de mobiliers..., n'est qu'apparente). Mais sur ce point, la doctrine dut évoluer dans les premières années du XX® siècle, à la suite de la Loi de séparation qui obligea l'Etat à assumer plus précisément la responsabilité d'un grand nombre d'édifices culturels anciens, et d'un intérêt plus poussé pour les vestiges historiques. La loi du 31 décembre 1913 fut la mise au point durable de la législation et de la procédure administrative : en ajoutant aux listes de classement celles de l'inventaire supplémentaire qui étend la surveillance, le Service était amené à sortir de la notion étroite de protection.

Les dossiers qui s'accumulent ainsi depuis plus d'un siècle aux archives des Monuments historiques ont été établis, au fur et à mesure des besoins, en fonction des exigences du Service et les études des architectes en vue des interventions leur ajoutent un intérêt capital. Ces dossiers, qui ont d'ailleurs souvent perdu de leur actualité, se limitent, bien entendu, aux édifices placés sous la surveillance du Service, — ce qui, avec l'accroissement régulier des classements et inscriptions, finit d'ailleurs par être considérable (2). D'autre part ils ne sont pas conçus — et n'avaient pas à être conçus — dans un but archéologique précis. Depuis une vingtaine d'années, on s'est toutefois aperçu de l'utilité qu'il y aurait à devancer les propositions de classement, et à disposer d'une information préalable sur les édifices anciens — non classés et non inscrits — dont la densité et l'importance peuvent être variables dans chaque région.

Faute de trouver des répertoires scientifiques, l'Administration dut instituer — toujours à des fins pratiques, pour orienter le travail d'information des architectes et des inspecteurs — le Service du Casier archéologique : créé en 1944, ce Service vise au recensement de « tous les monuments », fragments, vestiges, des origines jusqu'en 1930 environ, qui présentent un intérêt d'art ou d'archéologie (P. Léon op. cit. p. 155). Dans des conditions des plus méritoires, on a prospecté ainsi quarante départements. L'existence même de ce travail détaillé de repérage suffirait à prouver que le bon fonctionnement du Service des monuments historiques exige une documentation d'ensemble. Il avait été prévu dès 1837 et ne pourrait que bénéficier d'un fichier et d'une publication méthodique qu'il n'a jamais eu la charge d'établir. On peut considérer qu'un inventaire monumental de grande envergure — tout en dépassant de loin les besoins précis et les exigences du Service, serait le prolongement et la réalisation durable de ce qu'il a été amené petit à petit à concevoir.

(1) Rappelons que les archives de la Commission des monuments historiques, l'"^ série, 4 vol. 1855-1872; 2e et 3^ séries, 7 vol. 1898-1937, se présentent comme un choix de monuments typiques ou de modèles graphiques pour les travaux de restauration.

(2) Au 31 juillet 1961, 10 109 édifices classés, 14 000 environ inscrits à l'Inventaire supplémentaire .

Entre temps, la réalisation d'un Inventaire national connaissait une période d'enthousiasme, puis de stagnation, et enfin d'abandon, comme la plupart des grandes entreprises fondamentales conçues en France au milieu du siècle dernier (1). Les leçons à tirer des initiatives multipliées au cours de la phase active et des échecs qui ont suivi, sont importantes pour définir les tâches qui s'imposent aujourd'hui et les normes à adopter. Parmi les tentatives de répertoire général, on mettra à part le recueil à destination populaire et d'ailleurs d'initiative privée, mais le seul qui ait été une réussite mémorable, ce sont les Voyages romantiques et pittoresques de Taylor, Cailleurs et Nodier, 20 volumes et 4 000 planches, publiés de 1826 à 1878 et fondés sur un vaste emploi de la lithographie. Sur le plan proprement scientifique, les sociétés d'antiquaires et leur maison-mère, la Société française d'archéologie, fondée en 1834, ont lentement constitué, grâce à leurs congrès et à leurs bulletins, une magnifique réserve d'informations, où les maîtres de l'histoire de l'art gallo-romain, médiéval et moderne, n'ont cessé de puiser. Mais l'idée du « dénombrement complet des monuments français » énoncée parmi les buts de la S. F. A., n'a guère été suivie qu'en province, et encore dans quelques régions particulièrement actives : la Société des antiquaires de Normandie inspire la publication d'une Statistique monumentale du Calvados, en 5 volumes, 1847-1862, qui reste, malgré son âge et une revision nécessaire, une sorte de modèle du genre. On doit à la Société d'agriculture, sciences et arts d'Angers, les 11 volumes du Répertoire archéologique de V Anjou, à la Société des antiquaires du Cher, les 8 volumes de la Statistique monumentale du Cher; l'Académie de Reims a produit le Répertoire archéologique de l'arrondissement en 5 volumes, 1885-1934, l'une des rares entreprises de ce genre qui se soient prolongées au-delà du xix^ siècle. Dans l'ensemble, il n'est pas injuste de reconnaître que ces recueils méritoires sont inégaux, incomplets et périmés; mais on retiendra l'indication que les meilleurs résultats ont toujours été obtenus par les groupes restreints des spécialistes régionaux, quand ils ont admis des normes sûres.

L'idée d'un inventaire mené à l'échelle nationale est apparue plusieurs fois. Le Comité des travaux historiques, conscient du rôle qui lui revenait, après la spécialisation du Comité des monuments historiques dans les problèmes de classement et de restauration, avait pris, en 1858, l'initiative d'un Répertoire archéologique des départements, qui dégagea 8 volumes de 1861 à 1888; l'entreprise avait été conçue sous une forme trop étroitement archéologique et fut abandonnée. Inversement, V Inventaire général des richesses d'art de la France lancé en 1872 par le ministère de l'Instruction publique, donna avec ses 14 volumes, parus de 1874 à 1910, l'exemple d'un recueil complet pour Paris et sa région; cette fois le programme était trop complexe; catalogues des musées, nomenclature détaillée de tous les objets. Au surplus, on voyait mal comment une entreprise si minutieusement spécialisée serait étendue à la province. Là encore l'échec a été significatif.

Sur un plan plus limité, la série des Eglises de France, des Editions Letouzey, 6 volumes, 1932-1938, (il reste un volume en manuscrit) n'a pu, malgré ses mérites, être menée à bien; un inventaire monumental doit, de toute évidence, embrasser tous les ordres d'architecture. D'autre part, les guides ou répertoires touristiques qui se multiplient depuis une trentaine d'années, indiquent un besoin auquel il serait sage

(1) Il y a des exceptions, comme le Dictionnaire topographique de la France, qui se développe lentement mais régulièrement (32 vol.) depuis 1861.

de satisfaire, à partir d'informations plus complètes, plus précises et souvent mieux contrôlées. Il est clair que les ouvrages de vulgarisation bénéficieraient considérablement de l'existence d'un inventaire scientifique.

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