LES FINS D'UN INVENTAIRE MONUMENTAL
Le Comité de 1837 ne se trompait pas en souhaitant donner à la tâche de conservation le support d'un inventaire méthodique; mais il concevait pour l'inventaire des fins plus vastes que celles de la protection et de la restauration. Les succès du vandalisme ont été trop nombreux pour ne pas obliger à admettre qu'un organisme de prévision s'impose. Les interventions administratives — bien souvent trop tardives — pourraient être rapides et efficaces si l'on disposait d'un fichier national systématique. On peut même aller plus loin : l'arme parfaite contre les déprédations de tous genres est l'intérêt que les usagers, les habitants des petites villes prennent à « leurs » édifices, même modestes : tout ce qui réveille et éclaire l'attention commune est bon. On peut espérer, grâce à Vactivité des groupes de responsables, créer une « conscience artistique » locale qui serait l'aide la plus sûre pour l'Administration, et surtout l'un des modes d'accès de la masse à la culture.
Tel est le double intérêt pratique de l'entreprise, qui doit être essentiellement conçue en fonction d'exigences scientifiques. A l'inverse des listes de classement, ou de l'inscription à l'Inventaire supplémentaire, un inventaire scientifique ne vise aucun objectif administratif ou fiscal; il ne possède pas de valeur officielle. Car, à la diff"érence des listes de classement et d'inscription, il n'a rien de limitatif. Sa force vient de la description et de l'explication. Son but premier est d'amener à constituer des monographies convenables des édifices actuellement protégés (1), mais encore, et peut être surtout, de réunir une documentation sérieuse sur les innombrables édifices, fragments d'édifices, ou ensembles d'édifices, qui n'ont jamais fait et ne feront jamais l'objet d'une mesure administrative, qui sont d'ailleurs plus ou moins légitimement voués à disparaître, et dont il est inadmissible qu'on ne constitue pas le dossier, quand il en est temps encore. Dans le même esprit on notera la demande formulée par une réunion d'archéologues américains en conclusion d'un « symposium » consacré aux problèmes de sauvetage et de restauration dans le monde : « It is unfortunate that while the world focuses on the great monuments, smaller bits of our universal héritage are daily eroded without being noticed. We must not let this continue to happen » **Archaelogy (New- York), XIV (1961), n^ 4 hiver, « Symposium on Salvage », p. 230.
(1) Il n'existe pas de relevé grapliique complet : plan, coupe, etc., d'un grand nombre d'édifices classés ou inscrits.
** « Au moment oii le monde fixe son attention sur les grands monuments il est bien regrettable que de moins notables parcelles de notre héritage universel soient chaque jour éliminées sans qu'on y prenne garde. Il ne faut pas laisser cela continuer. »
Au moins autant que la nécessité de donner toute l'ampleur et la diffusion nécessaires à l'œuvre des Monuments historiques, l'objet de V Inventaire artistique de la France est d'introduire une habitude mentale nouvelle dans le pays, en invitant à enregistrer intelligemment le souvenir d'ouvrages d'importance secondaire qui peuvent, encore pour un temps, subsister et que l'équipement industrie], urbain et rural du pays pendant la seconde moitié du siècle, emportera certainement tôt ou tard.
La modernisation et l'équipement de la France se sont faits jusqu'ici aux dépens du patrimoine artistique. Des réflexes plus subtils sont nécessaires. L'institution de VInventaire permet d'entrevoir un jeu de rapports moins sommaires entre les exigences de la culture et du « progrès ». Quand une chapelle, une maison intéressante, un ouvrage ancien, sont menacés de destruction, des amateurs avertis, des gens de goût cherchent désespérément à les « sauver», d'autres se proposent d'en recueillir les débris ; rares sont ceux qui songent à fixer leurs caractéristiques et leurs images. Ce serait pourtant simple et important de constituer leurs « fiches ». Il manque ici une intervention d'un autre type que celle de l'Administration protectrice. Or, un grand nombre d'opérations effectuées à titre officiel : urbanisation, établissements industriels, ouvrages d'art, etc., entraîne chaque jour le sacrifice de vestiges qui ne seront jamais pris en considération par les commissions, et pourtant méritent de laisser un souvenir. Un service de l'Inventaire — complètement distinct des bureaux de protection des monuments historiques — aurait précisément pour but enregistrer ces souvenirs, et d'ailleurs, dans les cas où cela s'imposerait, d'attirer l'attention sur leur valeur particulière. Bref, il s'agit plutôt de créer un réflexe nouveau dans toutes les administrations : il devrait être normal que les Ponts et Chaussées, l'E.D.F. ou les services municipaux de chaque ville, tiennent des bureaux régionaux qui seraient ceux de l'Inventaire, au courant de leurs programmes d'activité, afin de permettre de prendre les mesures d'enregistrement utiles. Le manque de coordination entre les services semble la règle. Les travaux d'Haussmann — quelle que soit l'interprétation qu'on en donne — auraient dû être l'occasion d'une vaste opération archéologique; la Topographie historique du vieux Paris, de Berty et Vacquer, 6 volumes, de 1866 à 1897, en a été, dans une certaine mesure, la conséquence (1); mais d'innombrables informations sur des édifices de premier ordre n'ont pas été prises. De même les travaux du Métropolitain à partir de 1898 ont été suivis d'assez près par la Commission du vieux Paris, mais on n'a pas sérieusement profité de ces percements exceptionnels pour éclairer le sous-sol monumental. La ligne 1 est venue couper les fondations de la Bastille; la ligne 7 passe sous l'ancienne abbaye Saint- Victor ; mais jamais une tranchée n'a été détournée ou agrandie pour faire incidemment du chantier une véritable fouille archéologique, et jamais les ingénieurs n'ont conçu l'idée — pourtant familière aux modernes Romains — d'aménager les vestiges archéologiques in situ, en donnant une physionomie particulière à la station ou au tunnel (2). Si la règle des administrations est ici une indiff'érence fondée sur l'absence d'imagination,
(1) C'était là un des éléments de la Statistique monumentale, dont il a été question plus haut, voir M. Poète, dans Bull, de la Bibl. et des Tr. Hist., II (1907), p. v, XIX. Ces recueils restés incomplets devaient être accompagnés d'un atlas ou Plan archéologique de Paris du XII^ au XVI I'^ siècle, dont il existe 19 planches, mais qui n'a jamais été diffusé : voir M. Fleury dans Bulletin municipal officiel de la ville de Paris, 8-9 février 1959, p. 292-294.
(2) Sauf, timidement, à la Bastille, et, bien discrètement aussi avec l'utilisation de l'ancien tunnel des Cognards dans le couloir de la station Châtelet. Ces exemples auraient dû être généralisés : cf. A. Hurtret, Le métropolitain et les vestiges souterrains du vieux Paris, 1950.
il faudrait au moins les compenser par un enregistrement méthodique des données mises à jour, au bénéfice de la culture. Il est même permis de penser que des mesures nettes en ce sens sont urgentes; à une période de bouleversement général des sites et d'extension urbaine sans précédent, les fouilles accidentelles et les occasions manquées se multiplient. Le sol et le sous-sol du pays vont, en vingt ou trente ans, être irrémédiablement transformés. C'est maintenant ou jamais que, sur d'innombrables points, la documentation peut être complétée. Il suffit de voir les matériaux accumulés par la diligence des bureaux des Antiquités nationales et régulièrement publiés dans Gallia. Comme on va le voir, l'extension aux époques postérieures, de l'organisation scientifique des Antiquités nationales, semble propre à fournir le moyen de faire face à la situation.
Il est enfin un autre domaine où l'on s'éloigne encore davantage des problèmes de protection et de restauration, mais où pourtant les exigences du savoir et de la culture historique modernes sont impérieuses ; c'est l'étude des édifices et des ensembles disparus. L'ampleur même des destructions effectuées au cours des deux derniers siècles, sans qu'on ait pris une documentation suffisante des monuments ruinés, rend en France ce travail particulièrement important : ce sont des édifices-clés que Cluny, Saint-Martin-de-Tours, l'hôtel Saint-Pol, le château de la Muette; le travail historique suppose d'innombrables efforts de restitution à partir de documents figurés ou écrits : plans, pièces d'archives, estampes... dont le regroupement méthodique est indispensable. Or, les Archives de France ont entrepris un dépouillement systématique des fonds anciens, qui a déjà apporté et va apporter dans les années à venir des informations de tous ordres : contrats, prix faits, identification des architectes, conditions de travail, descriptions et inventaires capables de renouveler l'histoire de l'architecture en France ou, du moins, de la porter à un degré de précision nouveau (1). Le groupement et l'interprétation de toutes ces données reviennent aux historiens — universitaires ou archivistes : la documentation ainsi renouvelée intéressera beaucoup d'édifices disparus : elle permettra une connaissance sérieuse des édifices qui subsistent, altérés et parfois méconnaissables; et quand il s'agit d'édifices protégés par les services des Monuments historiques, il est aisé d'imaginer l'utilité d'informations qui permettront aux architectes chargés des restaurations de réduire au minimum tâtonnements et arbitraire.
Ainsi, l'avenir de la protection, de la prospection archéologique, de l'intégration du savoir historique, envisagé d'un point de vue actif et, comme on dit aujourd'hui, prospectif, recommande la création d'un organisme scientifique, réunissant, classant, exploitant au bénéfice du service des Monuments historiques, de la science historique et de l'histoire de l'art, la documentation de photographies, de relevés, de pièces d'archives qui ne cessera de se développer au cours des décennies prochaines. L'entreprise peut paraître démesurée : il serait singulier qu'elle ne soit irréalisable qu'en France, de nombreux pays l'ayant déjà menée à bien ou mise en route. Nous allons exposer sommairement leur cas, avant de proposer le schéma d'une structure nationale et quelques normes de travail, pour tirer notre pays d'une situation qui n'est pas à son honneur.
(1) L'avenir de ces prospections a été exposé par M"'^ Ranibaud et M. Monicat à la Société d'histoire de l'art français, juin 1962.