INTRODUCTION
Après avoir raconté à grands traits la vie de la Dauphine, il nous reste à entrer dans son petit salon, appelé cabinet en niche. C’est là quelle passe ses soirées avec Madame Adélaïde et quelquefois joue à cavagnole 1 ou au lansquenet ; ou bien, dans les moments où elle se trouve seule, elle se livre à la musique et touche de l’orgue et du clavecin2. Là aussi,
1 . Le jeu de cavagnole était un jeu de hasard qui se rapprochait beaucoup du loto; on lisait des numéros d'une boule percée à jour; ces numéros étaient appelés et placés sur des cartons où ils se trouvaient inscrits. Les cartons avaient 5 numéros. La collection de M. Perrot, exposée à l'Union centrale, contenait Un jeu de cavagnole très curieux.)
2. Douze jours avant sa mort, Fontenay nous apprend qu’elle jouait encore du clavecin. Lettres de Fontenay à Xavier de Saxe. Archives de Troyes.)
M A R I E - J O S E P H E DE SAXE
nous verrons les livres à ses armes que les amateurs se disputent aujourd’hui dans les ventes ; puis, nous pénétrerons dans sa chambre et son grand cabinet, et nous y étudierons les moindres détails de sa vie ordinaire.
Ce travail nous amènera à expliquer et à annoter l’inventaire rédigé après son décès, et à détailler l’intérieur d’un appartement princier au milieu du dix-huitième siècle.
Nous tâcherons de reconstituer la description des objets d’art, tableaux, argenterie, bronzes, meubles, étoffes, etc., que les révolutions ont détruits, fait fondre ou brûler, et a vécu les papiers et documents que ces mêmes révolutions nous ont encore laissés, nous nous efforcerons de raconter d’où provenaient ces objets, quels en étaient les donateurs ou les fabricants, et comment ils prirent place dans les appartements de Marie-Josèphe de Saxe.
La Dauphine était femme de goût; notre ami M. Courajod lui a rendu cet hommage dans son étude sur les collectionneurs au dix-huitième siècle1. Son appartement, s’il ne comptait
i . M. Soury la signale comme possédant « un goût exquis
DAUPIUXE DE FRANCE.
pas de nombreuses pièces d’art, était arrangé avec un soin des plus délicats. Partout dans les papiers des Archives, du Garde-Meuble ou d autres collections, nous avons trouvé les traces du soin qu elle mettait à choisir et à faire exécuter tout ce qui devait orner un appartement qu’elle aimait avec... comment dirai-je? une tendresse d’amateur.
dans les choses de l'art. » ( Portraits de femmes , les Filles de Louis XF, p. 197.I
L’appartement du Dauphin de France, à Versailles, était situé au rez-de-chaussée, dans le rentrant sud du pavillon du Centre, dans les salles numérotées aujourd’hui f\\ à 5o
Cet appartement fut successivement occupé par Monseigneur, le Duc de Bourgogne, le Due de Berry, le Régent, le Duc de Bourbon, le Dauphin, fils de Louis XV, le Due de Berry, depuis Louis XVI, alors Dauphin, le comte de Provence et les enfants de France à partir de 1 789.
Les cabinets et la chambre du Dauphin étaient à l’angle sud du pavillon central, faisant face d’un côté sur la pièce d’eau des Suisses et
1. Elles sont occupées actuellement par la galerie des Maréchaux. Voir le Catalogue de Versailles , par M. E. Soulié, ire partie, pages 237 à 3oi.
MARIE-JOSEPIIE DE SAXE
de l’autre côté sur la grande pelouse ; en continuant, dans la partie centrale on trouvait la chambre du Dauphin (N°49 actuel).
Ces pièces étaient si belles que Louis XI\ se plaisait à les montrer à Jacques II comme une des merveilles du château ; tous les artistes s étaient réunis pour les embellir ; les plafonds étaient peints par Mignard, Boule en avait fait les parquets 1 en marqueterie et les meubles en incrustations ornés de bronzes; l’orfèvre Ballin2
1. Piganiol de la Force a écrit au sujet de ce travail : « C’est le chef-d’œuvre de Boule et celui de son art. » La famille des Boule est célèbre dans l’histoire de l'industrie française. Six membres de cette famille exercèrent la profession d’ébénistesmenuisiers. Le plus célèbre d’entre eux et celui dont il s’agit, André-Charles Ier, né vers 1642, fut ébéniste de Louis XIV, architecte, sculpteur et graveur. Il resta célèbre par les incrustations de cuivre, de bois ou d’écaille qu’il exécuta pour le Roi, incrustations qui ont du reste conservé son nom. Il s’établit au Louvre en 1688 et mourut le ier mars 1732. M. Ch. Asselineau lui a consacré une notice dans le Monde littéraire.
2. Xé à Paris en i6i5, et fils d’un orfèvre qui n’a pas laissé de trace dans l’histoire de l’art, Claude Ballin passe pour avoir appris les éléments du dessin en étudiant chez le sculpteur Sarrazin, qui lui fit ciseler plusieurs bas-reliefs fondus d’après ses modèles. Le cardinal de Richelieu acheta à Ballin, qui n’avait encore que dix-neuf ans, quatre bassins d’argent de soixante marcs chacun, où f artiste avait représenté les quatre âges du monde. Ces bassins ayant ensuite été dorés, Ballin fit.
MARI E- JO S EP H E DE SAXE
y avait aussi exécuté une table merveilleuse en argent massif* 1.
En 1728, des réparations considérables faites à cette partie du château amenèrent la destruction du plafond de Mignard et des marqueteries de Boule.
En iydy? lors du mariage du Dauphin, des remaniements plus considérables encore furent faits et l’appartement fut disposé d’une tout autre façon.
Les mémoires du temps2 racontent que le
pour les accompagner, quatre grands vases « à l’antique ». Ces premières œuvres obtinrent un succès qui désigna bientôt l’artiste à l’attention de la cour. Ballin a fait beaucoup d’orfèvrerie d’église. Il excellait, au dire de ses contemporains, dans l’exécution des candélabres, des lampes, des encensoirs et des croix; et lorsque Louis XIV avait à faire à quelque pieuse maison un cadeau de ce genre, il le demandait aux mains habiles de son orfèvre préféré. Plusieurs fois garde du métier de i656 à 1657, il fut consul en 1672; il succéda à Jean Varin dans sa charge de directeur du balancier des médailles, et il garda cette situation jusqu’à sa mort, arrivée en 1678.
1. Le château de Versailles , par L. Dussieux, Versailles, L. Bernard, 1881.
M. Dussieux, malgré ses recherches, n’a rien pu trouver sur les détails des appartements de la Dauphine que ceux que nous signalons d’après son ouvrage.