La Dauphine, par le P. Régnault
trophée le portrait du prince qui avait détrôné Stanislas. Déjà une partie de la journée s’était écoulée et toute la cour restait dans une gêne visible, lorsque Marie Leczinska rompit la glace en s’adressant à sa belle-fille : « Voilà donc le portrait du Roi votre père. — Voyez comme il est ressemblant, ma mère. » C’était celui de Stanislas.
Ce fut le 9 février que le mariage fut célébré à Versailles. Le cardinal de Rohan1, évêque de Strasbourg et grand aumônier de France, n’avait pu se rendre à la cour, retenu par la maladie. Ce fut son neveu Armand de Rohan-Ventadour2,
1. Armand-Gaston- Maximilien de Rohan, fils de François de Rohan, prince de Soubise, duc de Montbazon, pair de France, et d’Anne de Rohan-Chabot, né à Paris le 26 juin 1674, chanoine de Strasbourg en 1690. Il fut nommé coadjuteur le 28 février 1701, prince-évêque de Strasbourg le 10 avril 1704, cardinal le 18 mai 1712, grand aumônier de France le 7 juin 1718. Le 3o janvier 1704, il avait remplacé Perrault à l’Académie française. Il mourut à Paris le 19 juillet 1749- Il était commandeur des Ordres du Roi et doyen de l’épiscopat français.
2. Armand de Rohan, fils de Jules-François-Louis de Rohan et de Anne-Julie-Adélaïde de Melun, né à Paris le ier décembre 1717. Chanoine de Strasbourg en 1780, fut d’abord appelé l’abbé de Ventadour; abbé de Saint-Epvre en 1786, puis abbé-
évêque de Ptolémaïde, son coadjuteur, qui officia.
Toute la journée fut occupée par des fêtes que l’étiquette devait rendre « terribles* 1 ».
Le maréchal de Saxe nous a laissé dans ses lettres le détail de ce qu’il appelle « le sacrifice pour cette princesse ». On ignore actuellement
prince de Murbach et de Lure, il fut nommé coadjuteur de Strasbourg le 21 mars 1742, et le 3o juillet suivant sacré évêque de Ptolémaïde. Commandeur des Ordres du Roi le 6 janvier 1742, il fut fait cardinal le 10 avril 1747 et devint évêqueprince de Strasbourg et grand aumônier de France le 19 juillet 1749. Il mourut au château de Saverne le 28 juin 1736. En 1741, il avait été reçu docteur en Sorbonne et membre de
1 Académie française.
1 . C’est la grande fatigue qui en est cause et j’ai dit au Roi que, si on ne lui procuroit pas du repos, elle tomberait malade. Effectivement je ne sais comment elle a pu résister. J’en suis sur les dents de l’avoir suivie. Il fait une chaleur partout, dans les appartements, qu’il y a de quoi en mourir, par la grande quantité de monde et de bougies le soi)-. Avec cela, ses habits ont été d’un poids que je ne sais comment elle a pu les porter. Ce qu’il v a de plus fatiguant encore, ce sont toutes ces présentations qui ne finissent pas; et elle veut retenir tous les noms, ce qui est un travail d’esprit terrible, sans cesse occupée d’ailleurs de plaire et d’attentions. Cela fait un labeur si considérable que je ne sais pas comment elle y résiste. »
Le Roi me fit prendre l’autre jour sa jupe qui étoit sur un canapé pendant que Madame la Dauphine étoit à sa toilette. Elle pesoit bien soixante livres. Il n’v a aucune de nos cuirasses
à quelles cérémonies étaient condamnés les Dauphin et Dauphine de France à leur mariage.
Lorsque les personnages de leur maison les avaient mis au lit, on fermait les rideaux et toute la cour entrait dans la chambre. On ouvrait alors les rideaux, et le Roi, la Reine, les Princes, les Princesses, plus de cent femmes, couvertes de pierreries et d’habits brillants, constataient la présence des deux conjoints dans le lit. L'éclat et la profusion des lumières rendaient encore plus saisissant ce cérémonial qui ne laisse pas de faire un peu sourire.
A la vue d'un si grand nombre de témoins, le Dauphin fut saisi de terreur et cacha son visage sous la couverture ; mais Marie-Josèphe 11e cessa de parler (au maréchal de Saxe) avec une liberté d’esprit charmante, ne faisant non plus d’attention à ce peuple que s’il n’y avait eu personne dans la chambre. — Les spectateurs sortirent avec une espèce de douleur, car cela avait l’air d’un sacrifice et elle avait trouvé
qui en pèse autant. Je 11e sais pas comment elle a pu tenir huit ou neuf heures sur ses pieds avec ce poids énorme. » (Lettre du maréchal de Saxe, du 12 février 1747. Maurice , comte de Saxe , etc., p. 1 63 .)
le moyen d’intéresser tout le monde pour elle1.
La seconde nuit de noces devait être plus terrible encore pour Marie-Josèphe; le Dauphin et la Dauphine s’y trouvaient pour la première fois dans la chambre de l’ancienne Dauphine. La précipitation du mariage avait empêché les tapissiers de changer l’appartement2. A la vue du berceau où naquit sa hile et de la couche où sa première femme avait rendu le dernier soupir, le Dauphin fut pris d’une émotion subite; il crut voir revivre Marie-Thérèse ; tout ce qui l’entourait était un souvenir d'elle, et, impuissant à contenir son émotion, il détourna la tète et se mit à pleurer. D’un cœur trop délicat pour ne pas tout comprendre, la princesse lui dit ces simples mots : « Donnez, Monsieur, un libre cours à vos larmes, et ne craignez pas que je m’en offense ; elles me présagent, au contraire, ce que j’ai droit d’espérer moi-même, si je suis assez heureuse pour mériter votre estime3. »