Nous n’avons pas hésité, malgré sa longueur, à reproduire
la cruelle situation où j’étois ne me l’a pas permis. Outre la douleur où j’étois plongée par la perte de Madame, j’étois encore obligée d’en cacher la moitié pour 11e pas augmenter celle du Roi et de M. le Dauphin. Non, ma chère maman, rien 11’est comparable à l’état où je me suis trouvée dans ce moment. J’aimois tendrement ma sœur. Je m’étois liée avec elle d’une amitié très étroite, pour ainsi dire, dès le premier instant. De plus, je lui dois le bonheur de ma vie ; car, l’amitié que M. le Dauphin a pour moi, je ne la dois qu’à ses soins, car je ne puis vous cacher que quand je suis arrivée ici, il m’a voit dans la plus grande aversion. O11 l’avoit prévenu contre moi. D’ailleurs il étoit très fâché de me voir occuper la place d’une femme qu’il avoit tendrement aimée ; il ne me regardoit que comme un enfant; tout cela l’éloignoit de moi et me causoit un chagrin mortel. Je tâchois par une obéissance aveugle aux moindres de ses
cette lettre qui met en lumière les sentiments de la Dauphine et qui nous initie à bien des détails de sa vie intime, et au rôle joué par Madame Henriette dans le ménage du Dauphin et de la Dauphine.
volontés, de lui prouver le désir que j’avois de lui plaire. Mais je n’avois pas beaucoup d’instants dans la journée, où j’ai pu le lui prouver, puisqu’il ne restoit pas un moment seul avec moi ; il faisoit venir Mesdames, prenoit Adélaïde avec lui et me laissoit avec Madame. Elle voyoit la douleur que me causoit cette conduite. Elle ne m’en marquoit rien, mais elle me conseilloit sur ce que j’avois à faire, et puis, quand je n’y étois pas, elle parloit à M. le Dauphin, lui peignoit ma douleur et mon désespoir de ne pouvoir lui plaire; enfin elle fit tant qu’il prit pitié de moi et me traitoit un peu mieux. Quand elle eut gagné ce point, elle continua ses tendres soins et fit tant qu’à la fin M. le Dauphin prit de l’amitié pour moi, et jusqu’à la fin de sa vie elle l’a toujours cultivée et augmentée. \ oyez, ma chère maman, ce que sa perte doit m’avoir coûté, et cependant je n’ai pas osé me livrer à ma douleur, et il ne m’étoit permis que de penser à celle du Pvoi, ne lui permettant pas de donner aucun ordre. C'est moi, malheureuse, qu’il a chargée de tout ; si bien (pie j’ai été obligée d ordonner tout pour le transport de sou corps, pour le deuil et pour toutes ces tristes cérémonies. \ ous connoissez la tendresse et
3o MARIE-JOSÈPHE DE SAXE
la sensibilité de mon cœur. Vous pouvez juger en quel état il est réduit'. »
Déjà Marie-Josèphe avait eu plusieurs enfants, et grâce à sa tendresse et à ses charmes, elle était parvenue à prendre quelque empire sur le Dauphin et à acquérir un peu de son affection, lorsqu’une maladie qui vint le frapper fut l’occasion de la réunion la plus intime de ces deux cœurs.
Le Dauphin fut frappé de la petite vérole le Ier août 1752. Dévouée à sou mari jusqu’à l’abnégation, Marie-Josèphe s’enferma avec son époux, « 11e cherchant de repos que dans la continuité de ses soins et se réservant de remplir des offices rebutants que sa tendresse rendait doux et faciles1 2 ». Qu importe que je meure, pourvu quil vive et <[tie la France le doive à ma tendresse et à mes soins. A ceux qui s’étonnaient ou s’effrayaient : « Ne prenez garde à moi, répondait - elle ; je ne
1 . Cette lettre a été publiée dans Maurice , comte de Saxe , etc., p. 21 1 et 212, puis reproduite par le P. Régnault dans La Dauphine.
2. Mandements de Mgr Alexandre Milon, évêque de Valence, du 29 septembre 1732.
suis plus Dauphine, je suis garde-malade. »
Le docteur Pousse1, frappé de la sollicitude touchante que Marie-Josèphe montrait au malade, 11e put s’empêcher de s’écrier, en se laissant aller à l’humeur de son âpre nature : « Que je voie nos petites dames de Paris faire les précieuses et craindre d’entrer dans la chambre de leurs maris quand ils sont malades; comme je les enverrai à l’école de Madame la Dauphine ! 2 »
Personne ne fut plus heureux que Madame la Dauphine de la guérison de son époux; elle avait complètement conquis son cœur, et « la lune rousse de leur union était à jamais finie > .
1. François Pousse (et non pas Ponce comme dans les mémoires du temps), né à Maucigné, Maine, en 1679. Reçu docteur le 17 octobre 1711, mort le 18 février 1762 et enterré à Saint-Eustache. Son acte de décès est ainsi conçu : « Paroisse Saint-Eustache. Ledit jour (vendredi 19 février 1762), M. François Pousse, écuyer, docteur régent en médecine de l'Université, âgé de 81 ans, demeurant rue des Bons-Enfants, décédé d’hier, a été inhumé dans notre église en présence de MM. Pousse de Madefeux, Billecocq, David Vasse, Pousse, le Thieullier l’aîné, doyen de la Faculté de médecine, Secousse. >
2. Pour que le Dauphin ne s’effrayât pas et ne connût pas sa maladie, la Dauphine faisait imprimer un numéro spécial du Mercure dans lequel on disait que ce prince avait une légère affection de la peau, et que l’on mettait sous ses yeux.
Désormais Louis et sa chère Pépa' devaient vivre dans nue profonde affection. Loin des scandales de la cour, et s’occupant de l’éducation de leurs enfants, ils avaient formé un intérieur des pins charmants où Mesdames amenaient la gaieté de leur jeunesse pleine d’entraini. 2. Des amis dévoués et quelques esprits sérieux, qui trouvaient dans cette société autre chose que la frivolité affichée dans tons les salons du dixhuitième siècle, complétaient le cercle de cette intimité.
M. Gonrajod, dans l’étude si approfondie qu’il a faite du dix-huitième siècle 3, nous a appris avec quel goût et quel soin Marie-Josèphe s’était occupée de son intérieur. 11 nous a exposé avec quelle recherche elle achetait chez Lazare Duvaux, le fournisseur des amateurs et des collectionneurs de l’époque, les tentures de ses appartements. C'étaient aussi des Saxe, des Sèvres ou des laques qu’elle collectionnait.
i . C’est ainsi qu’on appelait Marie-Josèphe dans l’intimité,
a. C’était dans ces réunions intimes que le Dauphin, sa femme et les princesses faisaient exécuter des concerts où les plus éminents artistes de l’époque étaient conviés.