XVII
INTRODUCTION
d'état fut encore confirmé, un mois plus tard, par un nouveau règlement (1) relevant le tarif des modèles des Gobelins et fixant, petit original et grande copie compris, à 6,000 livres la grande mesure de 22 à 18 pieds, à 5, 000 la moyenne de 17 à 1 3, à 4,000 la petite de 12 à 9.
Enfin le concours de 1747 vint encore accroître ces succès. En dépit de la déplorable tentative de 1726, on avait décidé qu'une nouvelle expérience serait tentée pour permettre à la Direction des bâtiments de choisir, d'après les œuvres exposées, les artistes qui par la suite seraient employés pour le roi (2).
ouvrages seroient une règle pour moy, ainsy que ceux qui ont été faits pour les tableaux d'histoire. Vous conviendrez, que dans le désir que j'ai de soutenir les arts, il est essentiel de mettre une juste balance entre les deux genres de peinture ».
(1) En date du 4 juin 1747.
(2) Voici le rapport présenté au roi, le 17 janvier 1747 (A. N. O' 1923): « Il se présente tous les jours des peintres qui demandent à être employés
et travailler pour le roi. Mais cette envie de travailler n'excite point, parmi les peintres, l'émulation si capable de faire refleurir cet art, qui paroit être tombé, non seulement en France, mais même dans les pays où il se trouvoit autrefois des gens qui exeelloient dans ce genre. Sa Majesté peut à peu de frais encourager le talent des peintres et les engager à s'y appliquer plus qu'ils ne le font présentement. Pour cela, on se propose d'ordonner à chacun des officiers, qui composent l'Académie de peinture et qui prétendent à l'honneur de servir le Roi, de faire voir dans l'exposition des tableaux, qui se fera en 1747, un morceau de leur main, qui pouroit avoir 6 piés de longueur sur 4 de haut. Les laisser libres de choisir le sujet qu'ils croiront le plus favorable pour faire briller leur génie. Le roi prendroit leurs tableaux, qui ne se monteroient pas à plus de douze ou quinze, et ce scroit, sur l'examen de leur mérite divers et sur l'aprobation qu'ils auraient receu du public que le directeur général réglerait le choix des peintres, qu'il employèrent dans la suite pour le service de Sa Majesté. Une autre année, on ferait même expérience sur un nombre de peintres qui ne seraient pas pris du corps de l'Académie et ainsi d'année en année. Cela encouragerait les peintres en leur donnant de l'émulation, et la France deviendrait l'école des plus excellons peintres ».
Et, le iS janvier de cette même année, de Tournehem communiquait en ces termes à Cazes, alors recteur de l'Académie, la décision du roi :
•■ Le roi ayant agréé le projet que je lui ai proposé pour mettre plus
INTRODUCTION
Onze académiciens prirent part à ce concours ou plus exactement à cette exposition, car, pour ne froisser aucune susceptibilité, on ne décerna point de prix, et chaque exposant eut son tableau acquis pour le roi au prix de i,5oo livres. Les artistes, d'ailleurs, ne montrèrent pas un grand zèle; le niveau artistique du concours fut faible, surtout pour les peintres de genre, et, pour la première fois, la critique, devançant Diderot, malmena assez vivement Boucher et ébranla un peu son autorité, au grand avantage de ses rivaux. L'expérience ne fut point poursuivie.
Quoiqu'il en soit de ces intentions de Tournehem, sous sa direction, la décoration des maisons royales motiva encore la majeure partie des commandes ; les travaux, successivement entrepris à la bibliothèque royale, à Compiègne, à Fontainebleau, à La Muette, à Marly, à Versailles dans les appartements du Dauphin et de la Dauphine, occupèrent surtout les artistes.
Les peintres de portraits, d'ailleurs, récoltaient encore les morceaux les plus enviés. Le roi manifestait un goût très vif pour ce genre : il allait même jusqu'à faire exécuter les portraits de ses chiens favoris, et, sous son règne, un seul artiste, en dehors de Coypel, put rivaliser avec
dans son jour le mérite et les talens de son Académie de peinture et encourager les sujets qui la composent, je vous envoyé les noms des dix officiers de ladite Académie que j'ai choisi pour travailler cette année ; les fonds que j'ai destiné ne me permettant pas d'en admettre un plus grand nombre, je compte employer les autres pour les ouvrages que j'ai à ordonner dans les nouveaux appartenons du château de Versailles, et, l'année prochaine, je nommerai dix nouveaux compositeurs, étant juste que tous les bons sujets profitent des bontés de Sa Majesté. Je vous prie d'avertir que je ne donne que la mesure fixe de 6 piés de long sur 4 piés de haut pour les tableaux et que je laisse entièrement au choix des compositeurs le sujet de leur tableau, l'intention du roi étant que chacun travaille dans le genre de peinture pour lequel il se sent le plus de génie et d'inclination. Je me Hâte que ces dix tableaux seront finis à tems pour faire un des principaux ornemens de l'exposition prochaine au Salon du Louvre ».
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Nattier pour le nombre et l'importance des commandes, ce fut Oudry.
mJrquii°d< «*- En '746' le frère de Mme de Pornpadour, M. de Vanrigny dières, qui, à quelque temps de là, allait être fait mar- '7 ' '774)* quis de Marigny, avait obtenu la survivance de la direction des Bâtiments. Pour se préparer à cette charge éventuelle, sur les ordres de sa sœur, il visita l'Italie en compagnie de Cochin, de Soufflot et de l'abbé Leblanc (i). Ce voyage eut une grande influence aussi bien sur l'esprit des voyageurs que sur la destinée même de l'art français. Il mit, en effet, le marquis de Marigny, assez faible de caractère et indécis, dans la dépendance étroite de Cochin, et il révéla à ce dernier l'art antique, où les idées courantes voulaient voir les sources exclusives du grand art.
On était alors, en effet, sous le coup de l'émotion, causée dans le monde latin par la mise à jour des ruines de Pompéi; on assistait presque à une seconde renaissance italienne, et l'enthousiasme pour l'antiquité gagnait tous les esprits. Il était presque impossible que les arts ne se ressentissent point de telles dispositions; Cochin partagea le sentiment général, et le marquis de Marigny n'y fut point insensible.
Cette réaction classique se manifesta dans les divers arts; dans la peinture, cependant, la résistance fut assez forte. Le germe gracieux avait encore de sérieuses réserves. Boucher vieillissait sans doute, mais son prestige demeurait ; Diderot pouvait l'attaquer comme corrupteur des mœurs, lui dénier tout talent, lui préférer Lagrénée, la faveur du vieux maître n'en persistait pas moins, et Fragonard semblait appelé à le suppléer et capable de le rem-
(u Cf. le Voyage du marquis de Marigny en Italie, communication faite à la séance solennelle de l'Académie des Beaux-Arts de 1H98 par M. Roujon.
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placer. Si le goût public demandait une nouvelle formule artistique, Greuze pouvait être l'homme de la situation; il inaugurait le pathétique, en lui conférant une marque originale et très personnelle : il eut pu entraîner l'art français dans des voies intéressantes. Enfin, le retour à la nature, ce sentiment à la mode, semblait une indication du succès dont aurait pu bénéficier un genre comme le paysage.
Quoiqu'il en soit, à cette époque, la peinture française était à un tournant et allait prendre une orientation nouvelle. Le nouveau directeur des Bâtiments, si indéniable que fût sa bonne volonté, n'était point de taille à conduire un tel mouvement; au surplus, la critique d'art, qui commençait alors à se manifester, ne lui facilitait guère un pareil rôle. On lui doit pourtant cette justice qu'il ne négligea rien pour mettre en valeur les artistes, susceptibles d'exercer une influence sur le mouvement artistique contemporain. Il plaça, ainsi, de grandes espérances sur Fragonard, surveillant ses progrès dès l'école de Rome, lui réservant, à sa rentrée en France, les commandes les plus enviées (i), lui donnant tous les moyens, toutes les facilités de s'affirmer; mais il ne put vaincre l'indifférence de l'artiste, ni même obtenir de lui l'exécution de ses engagements. Ainsi en fut-il pour Greuze, à qui les Bâtiments témoignèrent aussi le plus vif intérêt, que Marigny favorisa de commandes dès l'école de Rome, et qui, cependant, par la suite, reste complètement en dehors des commandes officielles (2). Devant ces désertions, le marquis de Marigny en revint à l'influence de Cochin et de l'Académie; et le retour à l'antiquité fut alors facilité par l'antagonisme des peintres d'histoire et des peintres de portraits et de genre, qui gardait toujours son entière vivacité.
(1) Cf. pp. 194 et 195 infra.
(3) Cf. p. a 18 infra.
INTRODUCTION
L'Académie, en effet, était alors moins partagée que du temps de Tournehem ; les peintres d'histoire y comptaient de nouvelles recrues par suite de la création des associés libres et des honoraires amateurs, qui conspiraient avec le goût public pour un retour à l'antiquité. Le marquis de Marigny répondit à ces sentiments et l'un des premiers actes de son administration fut de confirmer les précédents succès des peintres d'histoire, en relevant un peu le tarif de leurs tableaux et en réduisant celui des portraits (i).
Sous l'administration du marquis de Marigny, la plus importante commande fut celle des Ports de France faite
(i) Voici le texte du projet qui servit de base à cette nouvelle tarifica
tion (A. N. O' 1934 A) :
• Projet d'une sorte de tarif pour régler le prix des tableaux relativement à leur grandeur.
« Les portraits estimés valoir i5o livres le pied quarré :
« Toile de i5 sols portant 2 pieds sur un pied 8 pouces 5oo livres.
« Toile de 20 sols, 2 pieds 2 pouces sur un pied 10 pouces. . . . 600 »
« Toile d'une livre 5 sols, a pieds 6 pouces sur 2 pieds 750 »
« Toile d'une livre 10 sols, a pieds 10 pouces surs pieds4 pouces 1,000 »
• Toile de 2 livres, 3 pieds 2 pouces sur 2 pieds 9 pouces i,35o » m Toile de 2 livres 10 sols, 3 pieds 7 pouces sur 2 piedsô pouces i,5oo »
« Toile de 3 livres, 4 pieds sur 3 pieds 1,800 »
« Toile de 3 livres 10 sols, 4 pieds 3 pouces sur 3 pieds 3 pouces 2,100 »
« Toile de 4 livres, 4 pieds 6 pouces sur 3 pieds 6 pouces 2,400 »
« Toile de 5 livres, 5 pieds sur 4 pieds 3, 000 »
« Toile de 6 livres, 6 pieds sur 4 pieds 3,6oo >
« Si des portraits excèdent cette grandeur, l'excédent ne doit pas être payé sur le même pied, parce que ce ne sont ordinairement que des accessoires faciles qui remplissent cet espace, ce surplus pourrait être réduit de moitié ou au moins d'un tiers ; à moins qu'il n'y eut plusieurs figures dans le tableau, auquel cas le même tarif aurait lieu. Il est certain que les portraits ont toujours été trop payés en comparaison de la peinture d'histoire, qui cependant exige de plus grands talents; par ce tarif, ce que l'on payoit 2,3oo livres serait réduit à 1,800 livres et ce que l'on payoit 6,000 livres à 3,6oo livres ou 4,000 livres au plus. Les copies seraient payées selon l'usage la moitié de la somme des originaux, cependant lorsqu'elles seraient retouchées de la main du mattre, on pourrait allouer quelque somme de plus.
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à Vernet, que le nouveau directeur avait connu au cours de son voyage en Italie, et à qui il offrit les moyens de donner la mesure de son talent.
Pour le reste, jusqu'en 1764, à l'exception de la décoration du Pavillon Français àTrianon en 1 75 1 et, en 1753, de la salle de conseil à Fontainebleau, il fut fait assez peu de commandes pour les maisons royales. La défaveur du portrait fut également assez sensible : Nattier termine seulement ses tableaux en cours d'exécution; l'humeur de La Tour le fait mettre un peu à l'écart; seuls les « grands officiels » sont royalement payés, et Louis Michel Vanloo prélève un véritable tribut quand il exécute le grand portrait de Louis XV. Nous voyons, en revanche, d'assez nombreux tableaux de dévotion et même d'histoire payés à Vien, à Carie Vanloo, à Silvestre.
Les Gobelins, eux aussi, ne furent pas négligés; de nouvelles tentures furent commandées à de Troy, à Boucher,
• Les tableaux d'histoire seroient payés sur le pied de 35 livres le pied quarré c'est-à-dire 900 livres la toise quarrée.
« Quoique cette somme soit extrêmement modique, en comparaison de celle allouée pour les portraits à cause de la délicatesse de leur exécution, les artistes s'en contenteroient. Ce règlement ne pourroit cependant avoir lieu que pour les figures de grandeur naturelle ou approchante, il ne scroit pas juste que des tableaux de figures petites et très soignées y fussent assujetties; et d'ailleurs il se trouve des talents rares et particuliers qui doivent être exceptés des lois générales. Ainsy les tableaux de figures, de grandeur demi naturelle, seroient estimés sur le pied de 5o livres le pied quarré. Ceux où elles seroient du quart de nature 100 livres le pied quarré et même plus puisqu'il se peut trouver tels sujets qu'on ne pourroit estimer sans injustice moins de 300 livres le pied quarré.
■ Cette estimation de la peinture d'histoire n'excéderait point celle qui est d'usage quant aux tableaux de grandeur médiocre et n'aurait d'avantage, quant aux grands, que de les rétablir dans leur véritable valeur et dans celle à laquelle ils étoient il y a quelques années; elle encouragerait à rechercher les grands morceaux et ce qu'on auroit économisé sur les portraits, tant originaux que copies, suplceroit facilement à ce qu'on dépenserait de plus pour les [grands tableaux, dont le nombre est toujours petit et qui sont faits lentement. •
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à Hallé, à Carie Vanloo, à Pierre, à Vien, à Bachelier, etc. Mais, à dater de cette direction, nous saisissons le point de départ de cette singulière théorie, qui envisage la manufacture comme un lieu naturel de débarras pour les tableaux de grandes dimensions. L'intention, sans doute, était bonne puisqu'elle tendait à donner du travail aux artistes, mais on n'en encombrait pas moins la manufacture de pièces, qui, n'ayant jamais été conçues pour elle, constituaient les modèles les plus déplacés et souvent les plus intraduisibles.
En 1764, il semble que Cochin ait voulu consacrer le triomphe définitif des peintres d'histoire en leur confiant la décoration de la galerie du château de Choisy; la curieuse correspondance, qu'il échangea avec Marigny(i), est tout à fait expressive des sentiments qui animaient le conseiller du directeur des Bâtiments, et de la conception qu'il se faisait de la peinture. Le tableau ne sera plus fait désormais pour charmer mais pour enseigner; l'art se montre raisonneur, quelque peu pédant et tend à devenir un moyen de propagande au service d'idées philosophiques ou politiques : nous voyons ainsi l'esprit républicain — le mot n'a rien de paradoxal — de Cochin lui faire choisir pour les tableaux de cette galerie des sujets à tendances singulièrement subversives.
La tentative révolutionnaire de Cochin à Choisy fut loin d'avoir le succès escompté ; cette décoration apparut parfaitement lamentable; les grandes toiles de Carie Vanloo, de Vien, de Hallé, de Lagrénée furent sévèrement appréciées. Force fut à Cochin de reconnaître son erreur : il semble, au reste, qu'il n'y mit aucun amour-
(1) Cf. pages 224 à 329 infra. — Cette galerie de Choisy avait dû, primitivement, recevoir les tableaux de la campagne de Flandres, commandés à Parrocel, mais la mort de cet artiste empêcha la réalisation de ce projet ; au surplus, une malchance constante contraria la décoration de cette galerie (cf. 383 à 388 infra).
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propre; il déplaça de bonne grâce ces tableaux intempestifs pour les expédier aux Gobelins (i), et proposa de confier la décoration de cette galerie à Boucher, « dont le pinceau est conduit par les grâces ». La mort de ce dernier empêcha la réalisation d'un tel projet ; Cochin, alors, en revenant à son idée première, fit donner l'entreprise à Pierre, et lui imposa des sujets de l'histoire ancienne, qui ne durent pas avoir beaucoup plus de succès que leurs devanciers.
En 1776 et en 1768, la décoration successive de Bellevue, résidence de Mesdames, et du Petit Trianon motivèrent d'assez sérieuses commandes, dont les peintres de genre bénéficièrent (2). On ne cherchait ici que la grâce et l'élégance; l'emphase et la déclamation eussent été hors de ton dans ces cadres légers et gracieux. Enfin, en 1770, une distribution d'ouvrages fut faite en vue de décorer les petits appartements du Roi à Versailles; six tableaux furent commandés à Fragonard, à Briard, à Huet; mais la livraison en fut très lente, car Mme du Barry accaparait ces artistes.
Quelque temps après, le marquis de Marigny, dont le crédit avait fortement fléchi depuis la mort deMme de Pompadour, résignait ses fonctions de directeur des Bâtiments. Son administration, heureuse à bien des titres, semble toutefois avoir été constamment gênée par une sorte d'inquiétude, provenant de cette extrême défiance, qu'il avait de lui-même; il fit preuve d'une bonne volonté indiscutable, mais la période où il exerçait eut exigé d'autres qualités, de la décision et un esprit de suite, que l'état du Trésor, au reste, rendait particulièrement difficile. Ce défaut d'assurance et cet incessant recours à Cochin
(1) A. N. O' 1073. Par un singulier retour de fortune, ces tableaux allèrent, en 1771, à Lucienne orner les appartements de M"* du Barry (A. N. O' 1910).
(a) Cf. pages 163 et 346 infra.
INTRODUCTION
eurent parfois de plus fâcheuses conséquences qu'une initiative personnelle malheureuse.
En 1774, le marquis de Marigny fut donc remplacé à la Direction des bâtiments par l'abbé Terray, qui ne fit que passer et n'en exerça les fonctions que quelques mois.
Direction du En 1775, quand le comte d'Angiviller prit la Direction
comte <TAngi- . , . . , . . .
viiter des bâtiments, la reaction artistique, dont nous avons 077*-'79a)- signaié les précédentes étapes, était fort avancée ; avec Diderot, on considérait l'art antique comme le seul modèle de l'art contemporain, et la plus haute manifestation de « la vraie beauté telle qu'elle nous est offerte par la nature choisie ». Jusque-là, cependant, le retour à l'antiquité s'était affirmé de façon discrète et avec quelque libéralisme ; il devait, par la suite montrer, plus d'intransigeance et arriver à se greffer sur le mouvement révolutionnaire, qui allait détruire la monarchie.
L'art, désormais, sera dirigé par les philosophes et les littérateurs ; les idéologues démontreront aux artistes que leur rôle doit se borner à celui de simples exécutants, et qu'ils n'ont qu'à s'en remettre à eux du soin des intentions intellectuelles : cette invasion de la philosophie finira par faire de l'art une simple dépendance de la politique.
On a généralement fait à David l'honneur ou le grief de de cette révolution artistique : tous les documents, que nous publions ici, s'inscrivent en faux contre une telle prétention. David fut moins un novateur que le bénéficiaire d'une réforme, dont les premières manifestations s'étaient produites dès le milieu du xvm« siècle; mais, comme il en fut l'adepte le plus habile, il n'eut aucune peine à éclipser des confrères très inférieurs : son véritable rôle fut de consacrer et d'imposer, par son talent et à la faveur de circonstances étrangères, un genre, qui jusqu'à lui avait été assez préjudiciable aux intérêts de l'art français.
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Il est piquant de constater que cette réaction artistique trouva dans le comte d'Angiviller l'auxiliaire le plus actif et peut-être même le plus convaincu. Comme tous les hommes, qui à cette époque eurent à faire leur devoir contre l'opinion publique, le comte d'Angiviller a été très maltraité par les historiens et par les critiques; n'envisageant uniquement que ses démêlés retentissants avec David à l'occasion du salon de 1789 — circonstance où d'ailleurs le bon droit était indiscutablement de son côté (i) — on n'a voulu voir en lui qu'un simple politicien, étroitement incompétent en matière artistique. Il y a certainement un juste appel à porter d'une exécution aussi sommaire, et l'histoire aura à connaître, sous un aspect différent, le dernier directeur des bâtiments.
Les documents, que nous produisons, sont en ce sens bien significatifs et nous montrent tout le bénéfice qu'à bien des titres la France retira de son administration.
On ne saurait oublier que, sous sa direction, la collection de la Couronne s'enrichit notablement, grâce aux acquisitions multipliées des plus beaux tableaux des écoles flamande et hollandaise, dont le Louvre est aujourd'hui très justement fier. Jusqu'à lui — exception faite pour l'achat d'une partie de la collection du prince de Carignan en 1741 — jusqu'à lui, les Bâtiments ne s'étaient préoccupés que de commander des tableaux aux artistes, et la destination presque exclusivement décorative de ces morceaux ne permettait guère de songer à compléter les collections artistiques, formées par Louis XIV. Ce fut le comte d'Angiviller, qui sur ce point reprit les idées et continua les traditions du grand règne : sous son administration, près de deux cent cinquante œuvres des meilleurs maîtres entrèrent dans la collection de la Couronne (2),
(1) Cf. page i38 ittfra.
(2) Et nous ne faisons pas entrer en ligne de compte les œuvres diverses de Desportes, acquises en 1784 et qui comprenaient 157 tableaux ou études, et 900 dessins.
xxvm
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dont le directeur des bâtiments voulait faire un Musée, sans rival au monde. Des sommes considérables furent consacrées à ces acquisitions, des rabatteurs envoyés dans les Flandres à la recherche des belles occasions; la Direction des bâtiments se tenait au courant des diverses vicissitudes des cabinets les plus fameux, de très habiles gens assistaient aux ventes publiques et ne laissaient point passer les morceaux de choix, que les Bâtiments, d'ailleurs, payaient royalement C'est en partie, au comte d'Angiviller, que les écoles flamande et hollandaise doivent d'être représentées au Louvre comme elles le sont actuellement : cette simple considération lui devrait être, ce nous semble, un titre suffisant à la reconnaissance nationale.
Mais, d'autre part, il est indéniable qu'il protégea les arts — à défaut d'adresse — au moins avec autant de bonne grâce que de libéralité. Sous son administration, les commandes officielles furent à peu près exclusivement réservées pour les salons, dont on voulait renforcer l'éclat. Deux années à l'avance, la Direction des bâtiments consultait les artistes sur les sujets qu'ils préféraient traiter en leur indiquant les dimensions de leurs toiles; elle choisissait dans les propositions qui lui étaient faites, s'en tenant presque toujours aux sujets historiques, et réglant les œuvres ainsi faites sur les prix très larges des modèles des Gobelins. C'était, d'ailleurs, à cette manufacture que les tableaux étaient expédiés, après la clôture du salon ; et, quoiqu'on en ait dit, les artistes étaient réellement et assez promptement payés sur les prix convenus, les journaux du trésorier en font foi. Des sommes énormes furent ainsi dépensées : le résultat peut faire souhaiter qu'un emploi
(i) Sur les pourparlers, auxquels ces diverses ventes donnèrent lieu, consulter les nombreux documents publiés par M. J. Guiffrcy dans les Nouvelles archives de l Art français, t. II, pp. o3 et suiv.
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plus judicieux en eût été fait; mais encore faut-il tenir compte de l'état d'esprit de l'époque, et de l'impression qu'il dut exercer sur le comte d'Angiviller.
Il eut été très difficile alors de diriger l'art — si Ton admet une telle tutelle — autrement que ne le fit le comte d'Angiviller; et, puisque les Bâtiments voulaient avoir une esthétique, elle ne pouvait être autre que celle qui fut alors adoptée. C'est qu'un nouvel élément était entré en jeu, dont jusque-là on n'avait eu que peu de souci : le public. C'est lui maintenant qui manifeste souverainement et bruyamment son opinion, et les tableaux seront moins faits « pour le roi » que pour le public; c'est à faire son éducation que tendait le comte d'Angiviller — nous citons ses propres paroles — « pour ranimer les vertus et les sentiments patriotiques » : le mot à beaucoup semblera singulier à cette date et sous cette plume (i). « Pour maintenir le grand style», la préférence fut naturellement donnée aux sujets de l'histoire ancienne sur ceux de l'histoire moderne.
Au salon de 1779, l'histoire grecque et romaine fit les frais des sujets moraux et civiques des tableaux proposés pour l'édification des masses : les « sujets d'agrément », encore admis à cette exposition, furent impitoyablement proscrits au salon de 1779, où la note tragique domina (2). Le public, cependant, demeurait indifférent à ce que l'on faisait pour lui et ne témoignait point grand enthousiasme à toutes ces leçons. Cette réserve ne déconcerta point d'Angiviller, qui, pour le salon de 1781, ne com-
(1) Cette phrase est prise d'une lettre en date du 14 mars 1776, adressée à Pierre, en rue du salon de 1777 (A. N. O' 191 1).
(a) A propos de ce salon de 1779, Pierre signalait à d'Angiviller l'indifférence du public : « Le choix des sujets, dit-il, est en général dans le genre tragique afin de voir au premier salon et l'âme des artistes et l'effet sur le public qui s'est peu préoccupé des soins que l'on avoit pris de présenter une suitte de vertus ». (A. N. O' i^ib)
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manda que des sujets d'histoire et de sainteté. Ces derniers avaient été motivés par une demande de quatorze tableaux, faite par le contrôleur de Fontainebleau pour la chapelle royale; on fit entrer cette commande en ligne de compte dans les propositions et quatre tableaux d'histoire y furent seulement présentés.
Le salon de 1783 se traîna dans ces redites; il eut cependant une assez grande importance, car YHorace de David, commandé par les Bâtiments, y fut exposé, et le talent de l'auteur donna un regain de vie à ce genre civique, qui allait bientôt être imposé définitivement par la politique. Il était temps que cette manifestation se produisît, car une réaction assez vive commençait à se produire contre le genre historique. Déjà plusieurs tentatives s'étaient faites en ce sens; des associations d'artistes et d'amateurs étaient projetées « pour distribuer des prix en argent aux jeunes artistes qui se destineraient aux parties de la peinture autres que l'histoire » (1); d'Angi-
(() « M. le comte d'Angiviller est informé que quelques amateurs des arts projettent une association du genre de celles qu'on nomme Club en Angleterre ; l'objet de cette association est, en cultivant les arts, de distribuer des prix en argent aux jeunes artistes qui se destinent aux genres, c'est-àdire aux parties de la peinture qui ne sont pas celle de Yhistoire. Par des renseignetnens qu'on lui a procurés, il scait que les auteurs principaux de cette association ont déjà rédigé en grande partie les statuts qui doivent la régir; qu'elle sera composée d'artistes et d'amateurs; qu'il y aura des prix en argent pour les artistes et en tableaux pour les amateurs dont les ouvrages auront été couronnes ; que ces derniers y seront admis au moyen d'une contribution annuelle de 5 louis, et qu'on se promet de former par là une somme annuelle de 12,000 livres à employer en prix et dans les dépenses nécessaires de l'établissement ; qu'il y aura un président, un vice-président, un trésorier, un secrétaire, etc., en sorte qu'on ne voit guère quelle différence il y aura entre une association de cette nature et une académie telle que celles qui sont établies sous l'autorité du Roi, pour l'encouragement des sciences et des arts. Cet établissement enfin est, en quelque sorte, un rejetton de celui du sieur de La Blancherie, déjà rejetté par Votre Majesté, quant à la partie des arts et qui tend à se reproduire sous une autre forme; j'apprens au surplus que le bureau de correspondance du sieur de La Blancherie a repris naissance et je ne puis
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viller s'éleva contre ces initiatives, voyant là une concurrence à l'Académie, et, soutenu d'ailleurs par cette compagnie, il défendit toute atteinte à V histoire « qui est le
me dispenser d'observer à votre Majesté combien il est nuisible aux arts. Le comte d'Angiviller ne peut s'empêcher de réclamer contre la nouvelle institution et de la déférer même à Votre Majesté comme protectrice de l'Académie de peinture.
« Quoique, du premier abord, cette institution paroisse avoir pour but le progrès des arts.il est aisé de faire voir qu'elle ne tend qu'à les faire tomber, et qu'elle est sujette à beaucoup d'inconvéniens. Le premier consiste en ce que, comme il est bien plus facile de réussir dans les genres que dans l'histoire, ce secours accordé aux genres tendra à écarter de plus en plus de la carrière difficile de l'histoire, tandis que c'est de ce côté seul que doivent se produire les encouragemens. Car c'est l'histoire qui est le grand genre de la peinture, c'est seulement sur la réussite dans l'histoire que peut être établie la gloire d'une nation dans les arts. On se plaint depuis bien des années de ce que la peinture de rhistoire tombe, malgré les efforts qu'on fait pour la relever. Cela tient malheureusement à nos mœurs; mais que sera-ce quand l'association projettée donnera à ces genres subordonnés une consistance qu'ils n'ont jamais eue, quoique, quand on y réussit jusqu'à un certain point, l'on puisse aspirer à entrer à l'Académie et à jouir d'une partie de ses distinctions. Par un effet de ce secours mal entendu, on verra des jeunes gens qui auroient été capables de devenir d'excellens peintres d'histoire, on les verra, dis-je, entraînés par l'appas de gagner 20, 25 ou 3o louis s'adonner à des genres pour lesquels, en effet, ils auroient, d'autant plus de facilité qu'ils auroient plus d'aptitude innée pour réussir dans la peinture d'histoire en faisant les efforts convenables.
« Je dois ajouter que l'Académie royale de peinture doit son établissement aux bienfaits des prédécesseurs de Votre Majesté qui a bien voulu les augmenter et qui fait au moment actuel une dépense considérable pour y relever et animer le genre d'histoire ; la nouvelle institution, en barrant en quelque sorte ces vues, rendra ces dépenses de nul effet. On peut demander quels seront les juges de ce concours ; s'il y a des artistes, ils y seront sûrement en petit nombre, et je ne présume pas que les membres sensés de l'Académie s'empressent d'entrer dans cette associasion. Je supplierois d'avance Votre Majesté de le leur défendre. Ce seront donc des artistes médiocres, des artistes qui n'auront pas su se frayer rentrée de l'Académie et des amateurs qui, au^moyen de leur contribution de 5 louis chacun, ayant acquis le droit de suffrage, jugeront les ouvrages. Quelle confiance peut-on avoir en de pareils jugemens auxquels il est encore impossible que la cabale ne préside. Car le moyen qu'elle ne se glisse pas dans un établissement, qui peut-être comprendra i5o associes et dans lequel on parle de recevoir des femmes; on peut concevoir combien ces
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grand genre de la peinture et sur lequel seul peut être établie la gloire d'une nation dans les arts ».
Les salons de 1785 et de 1787 furent ce qu'avaient été les précédents : les artistes expédiaient comme une besogne les œuvres dont ils étaient chargés (1); la pein-
jugemens seront éclairés, et l'on peut plus que légitimement douter que sous cet aspect l'établissement projette soit de quelque avantage aux genres qu'on projette d'y encourager. Pour que les arts ainsi que les sciences et les lettres fleurissent, il ne faut qu'une académie, il faut que la difficulté d'y entrer excite les efforts. Sans cela toute émulation sera détruite. L'artiste, membre du Club, se fera l'illusion de valoir autant et peut être plus que l'Académicien; et l'élève, qui aura gagné un prix au Club, prétendra valoir bien autant que celui qui aura remporté un prix à l'Académie. Il s'élèvera une rivalité, non celle qui tend à faire faire des progrès aux arts, mais à se dénigrer mutuellement et conséquetnment à les faire tomber, ce qui ne scauroit arriver sans un grand préjudice pour la France, dont la réputation à cet égard est la base d'un commerce fort étendu et fort lucratif.
• Je ne scais même si à considérer les choses du côté politique, il convient de laisser donner l'exemple de pareils établissemens. Ils sont bons en Angleterre où il n'y auroit pas même d'académies si elles ne s'étoient formées par une association libre et indépendamment de tout secours public et national. Mais la constitution du gouvernement angloisest différente de celle du gouvernement françois. En France, tout établissement doit être l'ouvrage du gouvernement et tenir sa sanction de l'autorité royale; c'est clic qui doit tout vérifier par ses bienfaits et ses encouragemens. Enfin le Club en question peut être le germe d'une multitude d'autres et, dans le moment présent où beaucoup d'idées singulières germent dans des tetes échauffées, il n'est peut être pas prudent de leur procurer, en laissant multiplier ces assemblées, les moyens de se développer et d'échauffer d'autres tètes.
« J'ai cru devoir exposer ces réflexions à Votre Majesté afin qu'elle veuille bien m'autoriser à me concerter avec M. le baron de Bretcuil pour empêcher que l'établissement projetté n'ait lieu. » (A. N. O' 191 3).
(0 D'Angiviller écrivait même à ce propos à Pierre, le 18 décembre 1785 : « Je ne puis me dispenser de vous faire une observation sur laquelle il est à propos que vous préveniez ces Messieurs tant peintres que sculpteurs, c'est que je scais que quelques uns de ceux, chargés les années précédentes de ces ouvrages, ne s'en sont occupés que fort légèrement jusqu'à l'approche du terme fixé pour les délivrer. Or, indépendamment de ce qu'agir ainsi c'est mal répondre aux bontés du Roy, il en résulte que, pressé dans ces derniers moments, l'artiste n'a plus le temps de choisir parmi les différentes idées qu'un sujet peut inspirer; tout enfin se ressent de la hâte et dans la composition et dans l'exécution. Vous voudrez donc bien leur
INTRODUCTION
ture visiblement subissait une crise, dont il était malaisé de prévoir le terme. Survint le salon de 1789, et la retentissante affaire du Brutus de David; on arrivait à la dernière étape de l'évolution, dont nous avons suivi les phases depuis 1748 : la peinture historique, puis le genre civique, enfin l'art mis au service de la politique. Tout a été dit sur cette exposition fameuse; notons seulement que le tableau de David, cause du conflit entre le comte d'Angiviller et l'opinion publique, que le Brutus n'avait jamais été commandé par les Bâtiments, et qu'il n'en fut pas moins payé à l'artiste par cette administration, comme ayant été « fait pour le Roi » (1).
Cette aventure ne découragea cependant pas la Direction des bâtiments ; des propositions furent faites en vue du salon de 1791 (2), mais les événements contemporains ne permirent pas d'y donner suite et on se contenta de réexposer des tableaux anciens.
Pour finir, nous aurons, croyons-nous, manifesté toute la sollicitude artistique de la Direction des bâtiments, en montrant que, même aux heures les plus tragiques, elle ne perdit point de vue les intérêts dont elle avait la charge. La curieuse pièce suivante atteste qu'en mai 1792, dans ces journées critiques qui précédèrent la chute de la royauté, on se préoccupait, en haut lieu, de préparer le salon de 1793; l'intendant de la liste civile envoyait ainsi à Vien les états de proposition et la liste des commandes à faire (3) :
recommander de ma part de s'occuper de suite de leurs sujets et même je vous autorise à prendre de tems à autre connoissance de ces ouvrages pour m'en faire part. » (A. N. O* 191 3).
(i)Cf. page 1 38 in/ra.
INTRODUCTION
État des artistes choisis par Sa Majesté pour exécuter des