Inventaire descriptif des tapisseries de haute-lisse
Il y a deux manières d'étudier les tapisseries : rechercher dans les archives les textes qui les concernent; observer, pour les signaler aux archéologues, celles qui subsistent encore. M. Eugène Muntz, ancien élève de l'Académie française d'archéologie à Rome, me paraît s'être attaché à la première méthode; j'ai surîout cultivé la seconde. Nous nous complétons donc mutuellement
La vogue est, en ce moment, à l'étude des tapisseries. Celles de France sont maintenant suliisamment connues, celles d'Italie le sont très-peu. Aussi les investigations sont-elles, actuellement, dirigées de ce côté. Je crois entrer dans la voie tracée en publiant aujourd'hui une série de notes patiemment recueillies depuis 1854.
La question n'est pas absolument neuve, car trois fois
On a enlevé de la chapelle Sixtine et des chambres Borgia les tentures, soie et or, qui pendaient à la partie inférieure des parois, où l'on remarque encore les crochets, entourés d'une rosette de stuc, auxquels on les fixait. Un musée spécial a été créé au Vatican, en vue particulièrement des tapisseries dites de Raphaël, que l'on a complétées, sous Pie Vif et Pie IX, par quelques autres spécimens desxvi8 et xvne siècles. Mais ce musée, qu'il sera si facile de développer et de rendre très-intéressant en y admettant une pièce de chaque type, serait resté longtemps à l'état embryonnaire, sans l'intervention personnelle de Léon XIII, qui a pris à cœur de Lui donner toute l'extension qu'il comporte. A Rome, on se passionne plus pour l'art en lui-même que pour l'histoire de l'art. Il y avait trop de Raphaël, d'où résultait une certaine monotonie et la place manquait pour des tapisseries d'un autre âge et d'une autre manière. Cet exclusivisme pouvait contenter les artistes, mais non les archéologues qui, comme nous, devancent la Renaissance ou poursuivent leurs études jusqu'aux deux siècles qui l'ont suivie. Grâce à l'initiative du nouveau pontife, les choses ont changé et pleine satisfaction sera donnée à nos plus légitimes désirs. Nous l'en remercions vivement au nom de la science qu'il fait progresser.
Quelques Gobelins des règnes de Louis XIV et de Louis XV, dons des rois de France, tendent encore plusieurs salles dans les palais apostoliques du Vatican et du Quirinal.
Cependant, il y a toujours à Rome un nombre considérable de tapisseries anciennes. Où peut-on donc les voir ?
Un séjour prolongé dans la Ville Éternelle permet seul de les étudier, car elles ne sortent que partiellement, à l'occasion des fêtes, surtout pour les processions : elles forment alors l'embellissement le plus agréable des églises et des rues.
Dans les rues, ce sont les particuliers qui les exposent; dans les églises, elles sont rarement la propriété de ces mêmes églises et, à leur roulement continuel d'un lieu dans un autre, je conclus qu'elles font partie du fond des décorateurs, chargés de pourvoir, selon l'occurrence, à l'ornementation du lieu saint.
D'après le Cérémonial des Évoques, les tapisseries conviennent aux fêtes (1). On les place de chaque côté de la porte d'entrée et aussi en manière de portière, pour que le regard du passant ne pénètre pas à l'intérieur, surtout quand le Saint-Sacrement est exposé. Elles garnissent encore les tribunes où se tiennent les orchestres, le soir, soit pour les fêtes religieuses, soit pour les réceptions officielles des cardinaux et des ambassadeurs. Quand le Pape se rendait à une cérémonie, les corridors du couvent ou les couloirs de la sacristie se paraient de tapisseries. Pour les voir toutes, il fallait donc être au guet et ne pas laisser échapper les occasions, qui pouvaient ne pas se représenter de longtemps.
Le Cérémonial et le Rituel insistent pour l'emploi des tapisseries aux processions (2). Dans la pratique, on suit
(1) « Intus quoque, si fieri poterit, parietes eccleske similiter
aulseâs pro festi qualitate contegantur » (Cœr. episcop., lib. i,
cap. xn, n. 5).
(2) « Ut viee, per quas processif) transira debebit, mundentur et ornentur aulceis » {Cœr. episc. , lib. II, cap. xxxiir, n.2). — « Decenter
à la lettre cette recommandation ; aussi, quoique le soleil et le grand air aient souvent fané les teintes, il y a une jouissance réelle à parcourir cette longue série qui embrasse quatre siècles.
De toutes les fêtes religieuses de Rome, la plus solennelle et la plus splendide est, sans contredit, la procession de la Fête-Dieu, pour laquelle on fait des décors spéciaux. Dès le lundi de la Pentecôte, on commence à orner le vestibule du palais apostolique du Vatican, la colonnade du Bernin et la galerie couverte qui contourne la place Rusticucci. Au premier aspect, ce chemin paraît immense, et pourtant ce n'est que le strict nécessaire; car, lorsque le Pape sort de la chapelle Sixtine, la tête de la procession, à laquelle prennent part plus de quinze cents personnes, a déjà atteint les portes de la basilique de Saint-Pierre. Le défilé dure deux heures.
Sur toute la ligne du parcours, les murs et les colonnes sont revêtus de tapisseries anciennes. Une partie des frais de décoration est à la charge du palais apostolique, qui fournit à cet effet une somme de 500 écus (2,675 fr.); l'autre partie est payée par les cardinaux présents à Rome; la taxe personnelle varie de 10 à 12 écus (55 à 64 fr.).
Les tapisseries placées du côté du Vatican appartiennent au garde-meuble du palais; les autres sont la propriété des tapissiers qui ont le monopole de la décoration.
Autrefois, on exposait les tapisseries faites à Arras sur
ornentur ecclesice et parietes viarum, per quas est transeundum, tapetibus et aulœis et sacris imaginibus, non autem profanis aut \anis figuris seu indignis ornanientis » (Rit. Rom. de process. in festo SS. Corp. Christi).
les cartons de Raphaël ; mais, pour les conserver, on a jugé prudent de les fixer à demeure dans une des galeries du Musée, où on peut les voir à l'aise.
Les tapisseries dont on se sert pour tendre le parcours de la procession, sont de tous styles et dates. Les plus intéressantes et aussi les plus anciennes ont une origine flamande et remontent à la fin du xve siècle. On s'arrête d'autant plus volontiers à les examiner, qu'elles sont pleines de charme, tant à cause de leur parfaite conservation que des inscriptions, en belle gothique carrée, qui en expliquent l'iconographie et le symbolisme.
Parmi ces tapisseries, les unes offrent des sujets religieux, les autres des sujets mythologiques ou profanes. L'on n'y prend pas garde, car un panneau de tapisserie n'est considéré que comme tenture, peu importe ce qu'il représente. La "dimension pour la tapisserie détermine seule le poste qu'elle doit occuper; aussi s'ensuit-il un mélange des plus singuliers. La règle sur ce point n'est pas observée, car le Cérémonial exclut rigoureusement tout ce qui est profane ou indécent (1).
Il est grand temps de procéder à l'inventaire que je vais essayer pour la première fois. A Rome, comme ailleurs, les tapisseries sont l'objet de la convoitise des commerçants, qui les exportent à l'étranger pour en tirer un prix plus avantageux. Depuis vingt-deux ans, mais surtout depuis l'occupation piémontaise, beaucoup ont disparu, sans que j'aie pu en suivre la trace. Je suis cer-
(1) « In quibus (pannis) tamen picturcc intextœ seu pictse non sint profanée vel indécentes, quod et in aliis pannis, in apparatu interiori et exteriori ecclesiie observandum erit » [Cœr. episc, lib. i, cap. xu, n. 4).
tain même que quelques-unes ont été vendues et je ne l'ai su positivement que quand j'ai demandé à les faire photographier : il était trop tard.(l)
Je nommerai, autant que je pourrai, les propriétaires des tapisseries; mais, comme je l'ai déjà insinué, souvent ce sera absolument impossible, car si une ou plusieurs fêtes les ont fait apparaître, j'ignorais souvent à qui elles appartenaient et je n'avais pas de moyens pour me renseigner sûrement; de plus, le banderaro lui-même, consulté, ne connaissait pas d'ordinaire leur provenance et il les tenait de succession, avec tout le matériel de son exploitation.
Je terminerai cette étude par quelques mots sur les imitations de tapisseries, connues en Italie sous l'appellation vulgaire de tapisseries ou jus d'iœrbes. Elles sont trop communes pour que je ne leur consacre pas un paragraphe spécial. L'histoire de l'art a là un chapitre qui n'est pas absolument dépourvu d'intérêt et que je crois de tout point inédit.
(1) Quelques-unes, vendues d'abord à Gênes, sont passées ensuite dans la collection du duc d'Albe, puis elles ont été dispersées: je les ai retrouvées à Vexposition rétrospective du Trocadéro.
Les tapisseries de la seconde moitié du xvc siècle sont au nombre de onze.