La Mort du Pécheur, au Vatican
Assises sur un trône, couronnées, chapées et le sceptre à la main, les trois personnes de la Sainte-Trinité ont pour adorateurs des anges agenouillés, en chape ou en tunique. En avant, jaillit une fontaine que gardent deux femmes, emblèmes des attributs divins : la Justice
(1) Annal, arch., t. xxv, p. 141, art. de M. Julien Durand, intitulé : la Légende tV Alexandre-le-Grand.
(2) Unus quadnts pcu>vus, ex auro, scrico et lana. cum liistoria Annunciatwnis Viryinis (Inventaire de 1486, cité par Muntz, La tapisserie, p. G).
(3) Achetée par M. Richard.
lève sa main comme pour frapper, et la Bonté se détourne pour ne pas avoir à gémir. La Justice, exécutant les ordres célestes, vient sur terre chasser et menacer avec le glaive quatre coupables qui s'enfuient honteusement. L'un est l'homme, Homo; des trois autres femmes, l'une se nomme la Faute, Culpa, et l'autre oclore un bouquet de roses.
L'homme a péché par séduction : jeune, il était oisif et ami du plaisir ; vieux, il a abandonné ses utiles occupations.
Debout et s'appuyant sur sa bêche, le Travail, Labor, que les fatigues ont blanchi, écoute les propos d'amour que deux femmes, nonchalamment assises, blondes et les cheveux flottants, les mains passées dans les manches, s'adressent avec intention. Sur la robe de l'une d'elles, on lit : Na titra. Il y a encore de l'indécision dans le vieillard; mais pour le jeune homme, Homo, il est aisé de voir que déjà les deux femmes qui s'entretiennent derrière lui, ont gagné son cœur.
Repoussé par le ciel, il trouvera asile et protection auprès d'une autre Trinité que j'appellerais volontiers la Trinité du mal. Trois jeunes femmes, couronnées, brillantes de jeunesse et de beauté, partagent ensemble le même trône et ont la couronne en tête et le sceptre en main. Elles siègent en souveraines. Celle du côté droit porte à sa ceinture une aumônière suspendue, une de ses suivantes lui présente un médaillon à portrait. Sur les marches du trône se tiennent la Faute, Culpa, qui voit dans le sujet du médaillon qu'elle a à la main, l'origine et la justification de son nom, car Adam et Eve, nus, y sont chassés par lange du Paradis; puis, vis-à-
vis, la Luxure, Luœuria, qui, montrant le tableau de la Faute, lui fait voir que la femme a été la cause première du péché.
La séduction recommence. La Faute, Culpa, marche en s'appuyant sur une lance. Elle porte au bras un livre fermé, passé dans une courroie, et à la main une branche de pommier dont elle mangea imprudemment le fruit. Elle est précédée de la Chair, Caro, et d'une autre femme qui, se souciant peu du Travail, Labor, va droit au jeune homme, Homo, lui offrir une couronne. Quatre autres femmes s'empressent autour de l'homme et le sollicitent; une se baisse pour cueillir des fleurs et lui en compose un bouquet.
Gagné cette fois sans retour, il se laisse prendre par la main et conduire, homme faible, IJomo, par la Nature, Naturel, qui tient encore la coupe fatale avec laquelle elle l'a enivré. Il arrive, presque honteux et se découvrant, au trône de la Luxure, Luœuria. Demi-nue, celleci a comme insignes le sceptre et la couronne, et pour dames d'honneur la Chair, Caro et la Faute, Culpa, qui pincent de la guitare.
Plus avant, il péchera, au pied môme du pommier que gardent, dans le paradis de L'enfer, la Faule, Culpa c'i la Luxure, Luœuria, Pour montrer que l'arbre lui appartient, la Faute porte sur l'épaule un bâton et une hallebarde, prête à frapper le téméraire qui viendrait, sans sa permission, toucher à sa conquête. Une troisième femme couronnée prend la main de la Luxure et met un anneau au doigt de la Faute, lien d'union entre ces deux sœurs misérables.
Le châtiment suit de près le crime. Le Monde, Mandas,
armé d'un fouet de verges, frappe un vieillard, Tractatus, la flûte pendue à la ceinture. Celui-ci, à son tour, se jette sur l'infortuné jeune homme, qu'entourent encore les femmes qui occasionnèrent sa perte. On y rencontre la Chair, Caro; la Faute, avec sa branche de pommier et la Nature, Naturel, qui s'entretiennent de sa disgrâce, mais ne paraissent plus disposées à le servir.
Ainsi finit, par une mort imprévue, cette lamentable histoire de l'homme charnel, vaincu par la Luxure et ses indignes compagnes. Leçon frappante, qui avait de plus son interprétation et sa moralité dans ces deux vieillards placés au coin de la tapisserie, et qui déroulaient, avec le calme de la sagesse, sur leurs longs phylactères, leurs enseignements prophétiques.
Celte tapisserie doit reproduire quelqu'allégorie ou moralité en vogue à cette époque et popularisée par la littérature.
M. Thomas Wright a publié, dans V Histoire de la Caricature, p. 256 de l'édition française, une moralité anglaise, qu'il croit, à certains mots et allusions, sinon traduite, du moins imitée de notre langue. Elle a une grande analogie, pour le sujet et les personnages symboliques qui y figurent, avec la tapisserie romaine.
Cette pièce est intitulée : Le Château delà Persévérance. « Le héros s'appelle Humanum genus (le Genre humain), car les noms des personnages sont tous donnés en latin. À la naissance de cet être intéressant, un bon et un mauvais ange s'offrent pour être ses protecteurs et ses guides. L'enfant mal avisé choisit le mauvais ange, et celui-ci l'introduit dans le Mundus (le Monde) et le présente à ses amis Stultitia (la Sottise) et Voluptas (le
Plaisir). Ces personnages et quelques autres l'entraînent sous la domination des sept péchés mortels elHumanum genus prend pour compagne de lit une femme nommée Luxuria ; enfin, Confessio et Pœnilentia réussissent à le ramener au bien et le conduisent, pour le mettre en sûreté, au château de la Persévérance, où les sept vertus cardinales l'entourent de soins. Dans ce château il est assiégé par les sept péchés mortels, que commande Bélial; mais les assiégeants sont repoussés avec perte. Toutefois Ilumanum genus a vieilli et il est exposé à un autre assaillant : c'est Avaritià, qui eu Ire furtivement dans le château en minant le rempart et finit par persuader à Ilumanum genus de quitter la place. De la sorte celui-ci retombe sous l'influence de Mundus, jusqu'au moment où arrive l'inexorable Mors et où le mauvais ange emporte le malheureux dans les domaines de Sa! an. iLa pièce, cependant, ne finit pas là. Dieu apparaît, assis sur son trône et la Clémence, la Paix, la Justice et la Vérité se présentent devant lui. Celte dernière plaide contre Ilumanum genus; mais la défense est si bien présentée par les deux autres qu'en fin de compte le prévenu est acquitté, c'est-à-dire sauvé. »
Les tapisseries de Raphaël sont l'ornement du Vatican. J'en compte vingt-huit pièces, toutes exécutées au xvie siècle.
Les principales de ces tapisseries ont une renommée universelle ; aussi une galerie toute entière leur est-elle consacrée dans le palais du Vatican.
Elles coûtèrent 70,000 écus et furent exécutées à Arras ; de là leur nom à'Ârazzi, qui s'étend également à toutes les tapisseries, quelle que soit leur provenance. Léon X les commanda pour la chapelle Sixtine. Raphaël en fit les cartons et Bernard Van Orlay et Michel Goxis les tissèrent, laine, soie et or.
Les cartons du maître existent encore à Hamptoncourt et ceux qui ont eu l'avantage de les étudier ne tarissent pas d'éloges à leur endroit. La photographie s'en est heureusement emparée et, grâce à elle, on peut comparer les originaux aux copies.
A part deux ou trois pièces, qui sont certainement authentiques et dignes du peintre d'Urhino, toutes les autres sentent la pacotille et le commerce; l'ancien directeur des Gohelins, M. Badin, n'a même pas hésité à les qualifier devant moi d'apocryphes. En effet, ou elles n'ont pas été exécutées directement d'après les dessins de Raphaël, ou ses cartons ont été malencontreusement interprétés et horriblement défigurés par les tapissiers.
Il y a des personnages qui tournent au grotesque, tellement ils sont épais et vulgaires.
C'est peut-être la première fois que celle rectification, devenue nécessaire, tombe dans le domaine public; mais la vérité a des droits imprescriptibles et l'archéologie n'est réellement utile qu'autant qu'elle se montre consciencieuse et éclairée, sans enthousiasme ni parti pris.
On peut diviser ces tapisseries en deux catégories: la vie du Christ et les actes des Apôtres (1).
Toutes ces scènes ne se suivent pas selon l'ordre historique. Ainsi l'on débute par la mort d'Ananie, qui avoisine la dation des clefs ; l'Ascension est placée entre l'Adoration des bergers et celle des Mages; la lapidation de saint Etienne coudoie le massacre des Innocents. Naturellement, je supprime ce classement arbitraire pour reprendre l'ordre chronologique des faits représentés.
Chaque tapisserie comprend, outre un sujet principal, des bordures latérales, chargées d'allégories et de vertus, et en bas, une espèce de soubassement en camaïeu.
Ces tapisseries sont si connues qu'il me suffira de les décrire sommairement.
La vie du Christ se compose de douze pièces: les n08 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 0 et 10 sont de la seconde manière de Raphaël.