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Le Triomphe de la Prudence

Cette grande et belle tapisserie, d'une conservation parfaite, a été exhibée, sans nom de propriétaire, à l'Exposition de 1870, pour tendre les murs de la salle papale. Peut-être appartient-elle, pour ce motif, au garde-meuble du Vatican, qui en avait fourni plusieurs autres.

La bordure est très-gaie : des oiseaux, renfermés dans des médaillons, y alternent avec toutes sortes de fleurs et de fruits, roses, iris, pervenches, raisins, grenades, cerises, etc.

La Prudence est assise sur un fauteuil, placé sur un char: elle est couronnée de laurier, vêtue d'une robe bleue et d'un manteau vert bordé de rouge; de la main droite elle tient une lance et de l'autre un miroir et un serpent. Ce sont ses deux attributs ordinaires : le serpent est déliant et cauteleux ; le miroir lui convient parce qu'il reflète, or la réflexion doit toujours précéder l'action. À droite et à gauche, deux hérons, serrant une pierre dans une de leurs pattes levées, symbolisent la vigilance, qui est une des formes de la Prudence.

Le char est traîné par deux monstres imaginaires, assez semblables à des dragons ailés et conduit par l'Athénien Carnéadès, célèbre dans l'Antiquité pour sa Éttgesse. Le philosophe est travesti en guerrier, la tète coiifee d'un casque empanaché. Debout, il arbore un drapeau rouge, marqué de la lettre P, initiale du nom de

la Prudence. A sa gauche est une femme qui tient avec lui les rênes et qui montre ie chemin. Ne serait-ce pas la Philosophie, qui apprend aux hommes à se diriger ici-bas?

En avant du cortège marche David, casqué et couronné, la hallebarde au poing et le manteau royal jeté sur les épaules. Il écoute Abigaïl, en robe traînante, agenouillée devant lui et mains jointes.

De l'autre côté, la reine de Saba, drapée dans un manteau fourré d'hermine, couronnée de feuillages, apprend du vieux roi Salomon la sagesse divine.

Derrière Abigaïl, à genoux et les yeux au ciel, Gédéon remercie Dieu qui l'a introduit dans la Terre promise. Tête nue, son casque à ses pieds, il montre d'une main un fléau à battre le blé et de l'autre un fiasco plein de graines de raisin et de vin rouge, pour indiquer que, sur ce sol béni, il a trouvé en abondance les aliments nécessaires à la vie.

Gassandre, fille de Priam, vient à la suite ; le livre ouvert qu'elle tient à la main et qui symbolise son talent pour prédire l'avenir, la nomme Gassandra. Une autre jeune fille, assise à ses pieds, se distingue par ses doigts entrelacés : aucune inscription ne nous révèle son nom.

Plus loin, Cadmus mérite d'être compté parmi les prudents, car il inventa l'alphabet, tua un dragon dangereux et sema ses dents, qui germèrent des hommes armés, avec lesquels il bâtit Thèbes, dont il devint roi. Vêtu en soldat, il sa précipite avec impétuosité sur ses deux adversaires, qu'il a couchés sur le soi et qu'il frappe à coups redoublés. La foidaine de Dircé est surmontée d'une statuette de guerrier, à côté rugit le dragon à trois

têtes qui dévora les compagnons de Cadmus; chaque

tête a une expression différente.

Derrière le char vient Judith, portant triomphalement la tête coupée d'Holopherne ; puis suit tout un cortège de jeunes gens et de vieillards, au milieu desquels on voit Titus monté sur un cheval blanc. Son chapeau rouge se distingue par trois feuilles d olivier disposées en aigrette ; c'est l'homme de la paix, après l'avoir été de la guerre. Aussi est-il escorté d'une troupe de cavaliers brandissant des lances ou faisant flotter des bannières,

La paix procure aux humains, outre la tranquillité et le repos, la facilité de se livrer aux sciences. Sur une colline verdoyante dort paisiblement un berger, accosté d'une jeune fille, couronnée d'olivier, qui indique du doigt le ciel à Ptolémée, confondu avec Prométhée, Prometeus. Le jeune homme s'élance et, le bonnet en main, de son bâton d'astrologue, montre les signes du Lion et de l'Ecrevisse. Il dérobe aux astres leurs secrets pour en tirer des pronostics sur la vie de l'homme.

En face se dressent un chêne touffu et un olivier qui donnent leur ombrage à une maisonnette couverte de chaume. En avant, le roi Assuérus, assis sur un trône, remet le sceptre à Esther, en présence de son ministre satisfait et d'Aman confondu.

Près de là, une grotte abrite une fontaine qui coule en murmurant, et du haut du rocher prend son vol vers les régions élhérées, Pégase, cheval blanc et ailé. La fontaine est l'Hippocrène et la colline l'Hélicon, lieux célèbres chantés par la mythologie.

Du sang de Méduse naquit Pégase. Voici Medusa, cou-

verte d'une cuirasse et la tête coupée. Persée, des mains de Pallas qui descend exprès du ciel, reçoit le bouclier et la lance qui lui assureront la victoire sur la fille de Phorcus.

Cette tapisserie, traitée en style flamand, produit un grand effet. La manière du dessinateur est excellente et le sujet pique l'attention par son iconographie, moitié symbolique et moitié historique. La vertu victorieuse s'entoure de tous ceux qui. dans l'antiquité profane ou sacrée, lui ont rendu hommage et, dans la conduite de la vie, se sont inspirés de ses enseignements salutaires.

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